COMMERCE DU TONKIN
Situation géographique du Tonkin. — Les voies de pénétration: Fleuve Rouge et ses allluents. — Navigation du fleuve Rouge. — Débouchés commerciaux : Le Lunnan ; articles d'importation et d’exportation. — Concurrence à redouter pour notre commerce vers les marchés de l’Est : voie du Yang-Tse ; Tchong-King. — Voie de Birmanie. — Voie par les États chans. Commerce avec le Tibet. — Voie de Canton par le Si-Kiang, et de Pakoï par Paisee. Chemin de fer de Lang-Son. — Conclusions. — Opinion de M. de Lanessan . — Lenteur du développement commercial du Tonkin : Fautes du Gouvernement ; fautes des particuliers. — Rapport de M. Rocher. — Conclusion générale ; notre avenir en Asie.
A Koh-Si-Chang, je puis considérer mon voyage comme terminé. Après avoir été reçu par le roi, je m’embarque sur un des vapeurs de la Compagnie Windsor, qui, en trois jours, nous met à
Singapore ; là nous retrouvons ces excellents paquebots des Messageries maritimes, si universellement estimés.
Avant de rentrer en France, je voudrais jeter un dernier coup d’œil en arrière, dire encore quelques mots de cette superbe colonie indo-chinoise que nous possédons et que nous connaissons si peu. Dans les premiers chapitres de mon récit, j’ai essayé de montrer l’avenir que nous réservait la mise en œuvre du pays sous le rapport de la culture et de l’exploitation des mines ; il me reste à parler de la question commerciale que j’ai gardée pour la fin, désirant en présenter les grandes lignes comme la conclusion qui se dégage de mes lectures et de mes observations personnelles au cours de mes deux voyages.
Le mot d’ordre de Garnier et de ses successeurs, dont beaucoup comme lui ont donné leur vie à l’œuvre à laquelle ils s’étaient attachés, était :
Pénétrer en Chine. — Est-il justifié?
Ouvrons une carte d’.^sie : la Chine, pendant des centaines de kilomètres, arrondie aux flots du Pacifique, cesse au sud d’être maritime et
pénètre dans les terres au contact de l’Indo-Chine. Plus bas, le littoral se bombe de nouveau jusqu’à la pointe cochinchinoise. A la limite de la péninsule et du Céleste-Empire, baignée par le golfe, qui marque la fin d’une courbe et le commencement de l’autre, une province s’enfonce vers le nord-ouest comme un coin planté entre les deux contrées; c’est le Tonkin. Sa situation géographique seule, aux flancs de l’Asie orientale, comme la bonde aux cercles du tonneau, suffit à placer dans le Tonkin la tête de ligne de pénétration vers les provinces les plus riches de la Chine, le port où leurs marchandises semblent naturellement appelées à déboucher.
Cette conclusion, qui ressort simplement du premier coup d’œil, s’impose d’une manière encore plus évidente lorsqu’on regarde de plus près. Le Tonkin n’est pas seulement bien placé, il est bien percé ; un fleuve et ses affluents tracent par leurs vallées, au travers de la province, des voies de pénétration directes, perpendiculaires à la côte, aussi droites, aussi heureusement indiquées que celles qu’un topographe pourrait indiquer sur une carte, la règle à la main.
Ce n’est pas encore assez :
Ces vallées peuvent-elles être utilisées pratiquement ?
Le commerce à atteindre vaut-il les efforts déjà dépensés? En justifie-t-il de nouveaux?
C’est ce que nous allons examiner.
Tout d’abord, il convient d’écarter la rivière Claire comme voie commerciale pratique ; elle est trop sinueuse, et au-dessus de Tuyen-Quan les rapides rendent la navigation im|)0ssible à toutes autres embarcations que de petites pirogues.
A l’ouest, la rivière Noire ne peut être comparée au fleuve Rouge ; les rapides sont très nombreux dans la première ; aux hautes eaux, la navigation est parfois périlleuse ; les bateaux à vapeur ne remontent actuellement qu’à Cho-Bo, et, comme je l'ai déjà dit, la petite chaloupe le Leijgues, que la mission Pavie avait pu utiliser plus haut, s’est brisée à Takoa. J’ai remonté le Song-Bo et redescendu le Song-Coï; à mon avis, l’un n’est à l’antre que ce qu’un torrent est à une rivière ; la mesure des deux cours d’eau est assez facilement donnée par le genre de bateaux qu’ils comportent. Sur la haute rivière Noire seules les pirogues telles que celles que nous avons vues, c’est-à-dire d’une dizaine de mètres
de long, portant au plus trois tonnes, peuvent être employées. Sur le fleuve Rouge, on se sert de jonques de vingt-cinq mètres de long, portant plus de neuf tonnes.
Quoique la rivière Noire sorte de régions actuellement plus peuplées et plus riches que celles baignées par le haut fleuve Rouge, je ne vois pas, dans le trafic qui se développerait, des bénéfices proches, assez importants pour compenser les frais considérables qu’entraîneraient les travaux destinés à rendre le Song-Bo navigable pour les vapeurs. Tout au plus, peut-on faire sauter quelques rochers pour faciliter le passage des pirogues ; celles-ci augmenteront en nombre ; elles ont déjà plus que décuplé depuis le passage de M. Pavie; le commerce local se développera lorsque les hauts plateaux commenceront à être exploités. La rivière Noire entraînera aussi une petite partie du commerce du Laos, et des productions (dont le thé) de la province de Puerh. Mais je ne crois pas devoir me tromper en écrivant qu’ici l’avenir ne viendra pas démentir le passé, que jamais la rivière Noire n’aura une impor lance approchant de celle du fleuve Rouge ; que, par conséquent, elle ne pourra jamais entrer
en lutte avec la branche maîtresse ni lui faire une sérieuse concurrence.
Avant de parler du fleuve Rouge, je voudrais citer les opinions des auteurs qui ont étudié la question, depuis les Garnier, Dupuis et leurs successeurs, jusqu’à l’Allemand Riclitofen, jusqu’aux Anglais Hosie, Little, Bourne, Halett, jusqu’à l’Angio-Gliinois Mesny ; on ne trouverait qu’une longue suite d’éloges, presque unanimes, sur la grande voie commerciale, maintenant française, utilisée par les négociants chinois. Pour émettre un avis, on ne pouvait jadis s’appuyer que sur des résultats: ceux-ci, il est vrai, étaient suffisamment convaincants : avant la venue des Pavillons-Noirs, la douane de Lao-Kai rapportait à l'Annam plus de quatre mdlions de francs*.
Maintenant nous n’avons plus à nous contenter de déductions; la navigabilité du fleuve Rouge, qui, comme le fait remarquer le docteur Pichon ^ intéresse au plus haut point l’avenir du Tonkin, a été minutieusement étudiée.
R y a des rapports du lieutenant de vaisseau