PUBLICISTE
AVOCAT AU PARLEMENT DE PARIS, DEPUTE DE LYON a l'assemblée CONSTITUANTE
Né à Lyon en 1730, mort à Taris en 183:2
Le nom de Nicolas Bergasse, inscrit en tête de cette biographie politique, n'est sans doute absolument nouveau pour personne. Et cependant, qui pourrait dire à première vue pourquoi il est resté dans la mémoire des hommes? Qui saurait rappeler comment il avait acquis, à la fin du dernier siècle, une célébrité dont retentissent tous les récits contemporains? Avocat au parlement de Paris dans ces années de crise sociale où les grandes causes criminelles devenaient bon gré mal gré des causes politiques, comme s'il n'y avait eu pour l'opinion qu'un
seul tribunal, l'opinion elle-même, et qu'un seul accusé, l'ancien régime; député du tiers-état de Lyon à la Constituante, membre remarqué de l'assemblée qui inaugura la Révolution, Bergasse, arrivé jeune à la plus bruyante renommée, a passé dans une quasi-obscurité volontaire la seconde et la plus longue partie de son existence. Il m'a donc semblé qu'il y avait autour de cette ligure encore assez de rayons pour qu'on ne pût m'accuser de travestir en héros un inconnu, et déjà assez d'ombres pour qu'il ne fût pas inutile d'en faire ressortir les traits principaux.
Puis, comment le cacherais-je ? cet éloquent publiciste de la tradition et de la liberté, cet intraitable ennemi des abus monarchiques et delà licence républicaine^ cet athlète obstiné et généreux des droits vaincus avait tout ce qu'il faut pour parler au cœur d'un journaliste indépendant de notre temps. Son rôle m'a séduit bien plus que ses talents, et j'admire son caractère bien autrement que son éloquence.
Mais si j'aborde Nicolas Bergasse avec le respect d'un disciple, c'est en historien sincère que je veux essayer de le faire revivre.
La Saint-Thomas à Lyon avant 1189. — Installation du Prévôt des marchands et des échevins nouvellement élus. — Fête de V éloquence . — Le gouverneur de la -province, le lieutenant du roi, V archevêque, l'intendant, messieurs de l'Eglise, le procureur général de la cité, les officiers du Présidial, les principaux dignitaires de la Ville et de la province, les magistrats du commerce, délégués des corporatio?is ouvrières, la royale Académie de Lyon, invités et reçus à l'hôtel de villepar les nouveaux échevins. — La grand'-salle. — L'oraison doctorale. — Bergasse, orateur désigné en 111 A. — Sujet de son discours. — Son succès. — Festin de la Saint-Thomas, interrompu pendant plusieurs années pour ménager les finances de la ville. — Un petit secrétaire du lieutenant général de la sénéchaussée , applaudissant sa propre éloquence dans la bouche de son patron. — Bergasse part pour Paris. — Premières années du règne de Louis XVI. — Le Mesmérisme défendu par Bergasse. — La Société de l'Harmonie universelle. — Le salon du banquier Kornmann, ami de Bergasse. — Par?ni les habitués, Brissot de Warwille, Lafayette, Carra, Gorsas, d'Espréménil, l'abbé Sabatier, Péthion, Clavière, Maximilien Robespierre. — Le comité des Noirs. — Mirabeau et son journal — Mme Kornmann incarcérée sur la demande de son mari et délivrée par l'entremise de Beaumarchais. — Le prince deNassau- Siegen et le lieutenant de police Lenoir, amis de Beaumarchais. — Violents mémoires de Bergasse pour défendre le mari. — Guerre de p ample ts pendant deux ans. — Popularité de Bergasse, qui, tout en perdant sa cause devant le parlement, Va gagnée devant le public.
Dans le vieux Lyon, dont il faut se hâter de parler» car bientôt les pierres elles-mêmes n'en parleront plus, il y avait un jour de fête à la fois
officielle et populaire, dont aucune réjouissance publique de notre époque ne saurait réveiller le souvenir; elle s'intitulait naïvement fête de V Eloquence, et ce nom. cher aux Lyonnais, leur rappelait sans doute le temps où les orateurs des 160 nations des Gaules venaient disputer autour de l'autel d'Auguste les palmes promises au beau langage.
G'étaitle 21 décembre que se célébrait cette solennité toutelocale.Cejour, consacré par l'Eglise à l'apôtre saint Thomas, était en même temps la fête patronale de l'échevinat. Le dimanche précédent, les maîtres et délégués des soixante-deux corporations d'arts et métiers avaient élu à l'Hôtel-de-Ville les magistrats chargés de gouverner la commune, ou. pour parler le langage expressif du bon sens d'alors,, la communauté. Leprévot des marchands elles échevins ainsi nommés devaient être proclamés le jour de la Saint-Thomas. Cette cérémonie, placée sous l'invocation de la religion comme toutes celles de l'ancien temps où l'autorité semontraitau peuple, empruntait àl'esprit municipal, qui se confondait alors avec l'esprit public, je ne sais quel charme naïf des fêtes de famille.
Dès sept heures du matin, la cloche du beffroi appelait tous les citoyens àl'Hôtel-de-Ville. L'immense palais du peuple était aussitôt envahi par la foule qui refluait, joyeuse et turbulente, sur la place des Terreaux et dans les rues adjacentes.
La garde urbaine, composée de deux cents arquebusiers distribués en différents postes parlecapitaine de la ville, veillait pacifiquement au maintien d'un certain ordre.
La journée s'ouvrait par une messe d'actions de grâces célébrée dans la chapelle de l'Hôtelde-VilIe, où les places du chœur étaient occupées par les échevins qui sortaient de charge et par ceux qui allaient y entrer, ceux-ci dans le costume de leur nouvelle dignité, ceux-là en simples robes noires. Les portes de la ville se fermaient alors jusqu'à midi, comme pour marquer que les Lyonnais entendaient rester chez eux ce jour-là et fêter en famille leurs nouveaux magistrats.
Vers les dix heures, on voyait s'avancer à travers la foule et s'arrêter devant le perron de lHôtel-de-Ville les carrosses du gouverneur de la province, du lieutenant du roi, de l'archevêque et de l'intendant. Tout le corps de ville en robes de cérémonie, suivi de ses mandcurs, sorte de licteurs attachés à la dignité consulaire du prévôt des marchands, se portait à la rencontre de ces illustres invités. L'étiquette, d'accord avec la hiérarchie, voulait que le gouverneur et le lieutenant du roi fussent reçus à la portière de leurs voitures, l'archevêque en haut du perron, et l'intendant sur le pas du premier vestibule. Venaient ensuite Messieurs del'Église conduits par leur doyen, puis les officiers du
présidial en robes rouges, précédés de leurs huissiers portant la masse. Debout au pied du grand escalier, les nouveaux échevins recevaient les saluts de tout le cortège qui défilait devant eux : dignitaires du clergé de la ville et de la province, magistrats du commerce, délégués des corporations ouvrières, membres de la royale Académie des sciences et belles-lettres et de la Société des arts, invités de marque parmi lesquels un grand nombre de dames qui se paraient pour ce jour des plus riches produits de la fabrique lyonnaise, chacun était conduit par les mandeurs à des places désignées dans la grand'salle. A chaque introduction solennelle, les hautbois et les trompettes éclataient en fanfare joyeuse. Etes-vous curieux de voir cette grande salle del'Hôtel-de-Ville où se sont tenues pendant tant de siècles les fécondes assises de la liberté municipale? Entrons-y pour un instant, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous avons chance d y rencontrer Nicolas Bergasse.
Sous un dais drapé de riches étoffes, à droite de la porte principale, pendaient les portraits du roi et de la reine. Des deux cotés du trône, et à hauteur égale, des fauteuils attendaient le gouverneur, le lieutenant du roi, l'archevêque et les gens d'Église. Au bas de l'estrade, les échevins anciens et nouveaux se mêlaient, sans distinction de place, à la foule de leurs invités , comme il convient à des magistrats électifs qui
font les honneurs de leur Hôtel-de-Ville aux représentants du pouvoir central. C'est dans ce parterre qu'il fallait chercher M. l'intendant de la province, modeste embryon du préfet moderne, doué, il est vrai, de moins de droits que de prétentions, mais déjà remuant, envahisseur, vivant difficilement d'accord avec les autorités urbaines dont il contestait d'instinct les privilèges au profit de l'Etat, et tenant avec hauteur son humble rang un peu en avant des bancs à dossiers où s'asseyaient les officiers du présidial.
La chaire où devait monter l'orateur se dressait en avant de la cheminée. A ses pieds, les mandeurs déroulaient sur une table l'immense parchemin contenant le procès-verbal de l'élection, avec les signatures et le cachet de tous ceux qui y avaient pris part. Les officiers et commis du consulat, rangés le long de la table, semblaient faire bonne garde autour de cet acte authentique du vœu populaire. A leur tête, la foule se montrait avec faveur le procureur général de la cité ; fonctionnaire qui n'avait de commun que le nom avec celui qui porte le même titre aujourd'hui, car un acte consulaire du 14 décembre 1577 ne craint pas de le comparer aux tribuns du peuple de l'ancienne Rome. Ce n'était en réalité que l'avocat de la ville, exerçant, au nom de la communauté, un véritable ministère public, et prenant envers et contre tous, et
d'abord contre les consuls, l'intérêt des administrés, mais recourant trop volontiers à l'aide intéresséedel'intendant, et dont les rois, non moins habiles que les Césars, surent peu à peu tourner à leur profit l'influence démocratique.
Ce magistrat populaire était allé le matin prendre à son domicile le jeune avocat désigné parle consulat pour prononcer l'oraison doctorale; elle devaitlui avoirété préalablement communiquée. Une fois tout le monde en place, les mandeurs introduisaient cérémonieusement l'orateur. Debout et en robe dans la chaire, il s'adressait tout d'abord, avec de profonds saluts. au roi, à la reine et aux principaux personnages et corps constitués qui assistaient ou étaient censés assister à l'assemblée. Iiex christianisa sùne. Recjina christianissima, devait-il dire, comme si ces augustes personnages étaient présents ; puis, ayant brièvement exposé en latin le sujet de son discours, il le prononçait en français et le terminait invariablement par autant de compliments particuliers qu'il y avait eu d'apostrophes au début. L'Académie de Lyon, à qui l'on réservait alors une place d'honneur dans toutes les fêtes, avait sa harangue finale, ni plus ni moins qu'une tète couronnée. Après le discours, qui était tantôt le panégyrique de quelque puissant personnage mort dans l'année, tantôt une étude d'intérêt local, le plus souvent une thèse de Sorbonne sur un point de morale
et de philosophie, les noms des nouveaux échevins étaientproclamés parle secrétaire delà ville. Puis on passait, au bruit des applaudissements, dans la salle du festin. Là commençait véritablement la royauté du jeune docteur. Assis à la place d'honneur, il avait, à ses cotés, le gouverneur et l'archevêque, et jouissait jusqu'à lafin du jour de toutes les prérogatives du prévôt des marchands. C'est à lui qu'on venait demander le mot d'ordre de nuit pour la garnison ; c'est lui qui réglait le spectacle du soir, où il assistait en grande pompe dans la loge officielle. Plus d'une fois, quelque obscur délinquant mis en liberté, quelque pauvre infirme admis par faveur dans une des maisons de refuge de la ville mêlait son cri de reconnaissance à l'allégresse publique. Heureux règne, qui ne durait que quelques heures! Touchant triomphe de la parole dans une cité où l'art oratoire est resté de tradition populaire, et qui devait prendre sa glorieuse part à cette autre fête de l'éloquence que la France monarchique s'est donnée pour gouvernement pendant quarante années!
Ne manquerait-il pas un traita ce tableau des mœurs d'un autre temps, si j'oubliais de rappeler que le joyeux et solennel festin du 21 décembre fut supprimé pendant de longues années par la naïve raison que, les finances de la ville n'étant plus en équilibre, « il importait, dit le manuscrit de la bibliothèque Coste, auquel j'emprunte ces
détails, que les deniers communs fussent employés à l'acquittement des dettes de la communauté préférablement à toute autre dépense, sauf à rétablir le repas quand les charges de ladite communautén'excéderaientplussesrevenus(l)»?
Telle était cette journée du 21 décembre, qui fut, depuis l'origine de la commune lyonnaise jusqu'en 1789, comme le décor populaire des franchises municipales, et qui a dû disparaître avec elles. La Saint-Thomas n'en reste pas moins un des meilleurs souvenirs du vieux Lyon. Il y a pour les villes comme pour les familles des traditions qui obligent et des dates qui sont des titres de noblesse.
C'est au milieu d'une de ces solennités patriotiques et littéraires que nous rencontrons pour la première fois Nicolas Bergasse, orateur de le ville en 1774. Il était né à Lyon, dans Tannée qui marque le milieu du dix-huitième siècle, d'une famille qui revendique d'illustres origines en Espagne, et qui, établie avec distinction depuis deux cents ans dans le comté de Foix, venait de transplanter un do ses rameaux dans la métropole commerciale du Midi, pour essayer de relever sa fortune par le négoce. La réputation avait commencé pour lui dès le collège, où M. de Montazet, l'archevêque académicien, lui avait prédit publiquement de brillanles destinées. La
(i) Cérémonial public de Lyon (collection Coste).
NICOLAS BERGÂSSE H
disette de professeurs était si absolue à cette date, qui est celle de l'expulsion des jésuites, qu'à peine âgé de dix-huit ans le jeune Bergasse était envoyé à Auch et à Condompour enseigner la rhétorique et la philosophie, qu'il venait d'apprendre. Rentré à Lyon, où il avait pris ses grades dans le barreau, Bergasse était désigné par la faveur publique pour faire à ses compatriotesles honneurs delà prochaine Saint-Thomas. Le sujet qu'il choisit, et surtout la façon dont il le traita, prouvent que le jeune docteur avait contracté dans sa chaire l'habitude de viser haut et de chercher la lumière, même au risque de ne rencontrer que les nuages, « Quelles sont, se demandait-il, les causes générales des progrès de l'industrie et du commerce? Quelle a été leur influence sur l'esprit et les mœurs des nations?» C'était, on le voit, tout un traité d'économie politique que l'orateur de l'échevinat aurait pu placer sous ce titre. Nous n'y avons trouvé qu'une dissertation trop souvent vague et déclamatoire dans son éloquence, où l'élève inexpérimenté des écrivains à la mode se trahit en plus d'un passage. Sur l'homme primitif, sur l'origine de la propriété, sur le contrat d'où serait sortie la société, sur tous les points capitaux de la science et de l'histoire, il est facile de noter au passage les sentences de d'Holbach, les théorèmes d'Helvétius, les rêveries de Jean- Jacques. Entre la liberté de l'âge anté-social et
l'oppression civilisée, c'est-à-dire entre l'état sauvage et la civilisation, qui vaut le mieux? Le jeune et naïf orateur déclare ne pas oser se prononcer. Seulement, comme il fallait retomber du haut de ces abstractions dans le réel et passer des forets du Contrat social au Lyon du dixhuitième siècle, son discours se termine par l'heureux tableau de sa ville natale, pleine d'ateliers et de magasins, mais pleine aussi des monuments des arts et des fondations delà charité: preuve sans réplique, concluait-il, que l'industrie, mère des connaissances et de la fortune, n'est pas l'ennemie du beau et de la vertu.
Cette oraison doctorale, qui fut le premier succès de Bergasse, n'était pas cependant sa première œuvre. Deux années avant la Saint- Thomas que nous venons de raconter, le lieutenant général de la sénéchaussée de Lyon avait prononcé, à la rentrée du présidial, une mercuriale sur V honneur ) qui mérita d'être remarquée. On avait applaudi avec transport cette belle définition de l'honneur dans le magistrat : « Toute influence dont il ne s'affranchit pas l'empêche d'être, toute obéissance que lui-même il ne s'est pas commandée le détruit, et a(in que l'autorité ne lui fasse pas entendre un langage inutile, il faut que dans les lois qu'elle lui impose il ne reconnaisse que ses propres maximes, il faut que, dans les devoirs qu'elle lui prescrit, il ne découvre rien qui offense sa superbe délicatesse
et qui blesse môme légèrement sa fière et difficile sévérité. » Nobles accents sous tous les régimes, n'est-ce pas? mais nobles et courageux comme une protestation sous le triste régime des parlements Maupeou !
L'année suivante, et dans une circonstance identique, le même magistrat abordait avec une intrépide éloquence la question, alors à l'ordre du jour, de l'humanité des juges dans l'administration de la justice criminelle. Aimer les hommes, telle était, d'après ce rare représentant de la vindicte publique, la vraie garantie de les bien connaître et de les bien juger. Le premier vice dont doit se défendre celui qui est appelé à rendre la justice vient de l'habitude même de la rendre: c'est cette insensibilité paresseuse qui lui permet l'inattention et l'indifférence dans l'accomplissement de son redoutable office ; c'est cette légèreté meurtrière qui le porte à ne voir dans les accusés que des coupables. Que d'autres sources d'erreurs dans sa propre imagination éprise du merveilleux et toujours disposée à croire l'incroyable, surtout en fait de crimes ! Langlade, Lebrun. Calas, Sirven, Montbailly, chacun de ces innocents condamnés venait de subir la peine d'un forfait presque aussi chimérique par son atrocité que par l'erreur reconnue de l'accusation. Mais si le juge doit se méfier des entraînements de la prévention dans les causes dites célèbres, combien plus encore dans
les causes de tous les jours, quand le crime se présente à lui sous sa livrée ordinaire de misère et de honte ! Il est curieux, à ce propos, d'entendre un magistrat de l'ancien temps se permettre des accents qui ne pourraient être répétés de nos jours sans être taxés au moins d'imprudence. « Écoutez la voix du pauvre, s'écriait le lieutenant général de la sénéchaussée de Lyon en 1773, ayez pour lui quelque pitié. Qu'a-t-elle fait pour moi cette société qui se venge cruellement aujourd'hui? La haine du vice est facile sans doute à ceux qui. dans des conditions plus heureuses, n'ont pas à redouter les conseils affreux de la nécessité. Mais moi, que l'opinion publique avilit, moi que le puissant, moi que le riche écrasent du poids de leur orgueil ou de leur fortune, hélas ! à moins qu'une providence particulière ne me soutienne, qu'ai-je à faire bien souvent quJà choisir entre les actions criminelles vers lesquelles une désespérante destinée m'entraîne?. . . »
Cette fois, les applaudissements des Lyonnais allèrent retentir au delà du ressort du présidial. Servan, alors au début de sa renommée, les entendit de Grenoble, et trouva même que le ton des deux dernières mercuriales de son confrère de Lyon semblait être un peu au-dessus de la note dans laquelle il s'était tenu jusque-là. L'avocat général au parlement de Grenoble n'en écrivit pas moins au lieutenant général de la se-
néchaussée lyonnaise pour le féliciter sur ses hautes inspirations et son grand style. L'honnête magistrat confessa sans détour qu'il avait dans ses bureaux un petit secrétaire qui annonçait de grandes dispositions pour le style oratoire. Ce petit secrétaire, on l'a deviné, n'était autre que Nicolas Bergasse; et l'on put désormais vanter sa précoce éloquence sans accuser sa discrétion, car on l'avait vu, à l'audience, applaudissant gravement ses propres périodes dans la bouche de son patron.
Désigné dès lors à toute la faveur de ses compatriotes, le jeune orateur du présidial et de l'Hôtel-de-Ville rêva la célébrité et ne tarda pas à partir pour Paris, qui était déjà en possession de la décerner à l'exclusion de la province.
Grand et décisif moment, que ce dernier quart du dix-huitième siècle où l'on entrait alors ! Cette période de vingt-cinq années, où la Providence devait entasser tant d'événements inouïs et funestes, commençait par une idylle. Le 10 mai 1774, Louis XYI et Marie-Antoinette, jeune couple innocent des longues ignominies de la Régence et du règne qui en était sorti, avaient succédé à Louis XV aux applaudissements de la France et de l'Europe. On a dit qu'en apprenant la mort de leur aïeul, qui les appelait à la couronne, ce roi et cette reine de vingt ans tombèrent à genoux en s'écriant : « Mon Dieu, protégez-nous, nous régnons trop jeunes ! »
Premier cri d'angoisse au pied du trône que les infortunées victimes de la Terreur durent se rappeler quelques années plus tard, au pied de l'échafaud ! En attendant, la justice refleurissait dans l'administration, l'honnêteté dans la vie sociale ; les anciens parlements remontaient sur leurs sièges livrés par le chancelier Maupeou à des magistrats de coup d'État; les mœurs publiques, comme l'avait osé dire Bergasse dans son discours de l'Hotel-de- Ville, étaient vengées par de hautes disgrâces ; l'ère des réformes s'élaborait sous l'impulsion de Malesherbes et de Turgot. Avec un jeune prince bon, honnête, travailleur, ouvert par les meilleurs côtés de son cœur et de sa raison aux influences nouvelles ; avec une reine en qui la beauté et la grandeur s'alliaient aux qualités les plus généreuses, quelle popularité ne pouvait se promettre le nouveau règne? C'était le moment où Voltaire, arrivé au bout de sa longue carrière, écrivait à Mme d'Épinay : « Si Louis XVI continue, il ne sera plus question du siècle de Louis XIV; heureux ceux qui ont vingt ans et qui goûteront les douceurs de son règne ! »
Bergasse était du nombre de ces heureux qui devaient goûter les douceurs des dernières années du siècle de Voltaire. À son arrivée à Paris, il vit tomber, à un mois d'intervalle, les deux rois de l'opinion, l'un dans l'ivresse d'un dernier triomphe de théâtre, l'autre dans le
mystère inexpliqué d'une mort tragique et solitaire comme sa vie. En disparaissant de l'horizon, ces deux astres y laissaient, dans la trace de leur lumière, les premières flammes de l'incendie qui allait tout dévorer. Le fameux refrain qui a fait sourire nos pères :
C'est la faute de Voltaire, C'est la faute de Rousseau.
n'est que la vérité historique mise en chanson. Le dix-huitième siècle pourrait être représenté comme un Janus à deux faces, l'une avec le rictus du railleur de Ferney, l'autre avec la somhre exaltation du rêveur de Genève. Hélas! ni l'une ni l'autre n'annonçait la paix aux inquiètes générations qui recueillaient leurs oracles.
Aussi hien, n'est-ce pas la paix qu'on demandait alors. La guerre était dans l'air; on ne rêvait que réformes philosophiques, innovations généreuses, reconstructions impossihles après de formidables écroulements : on démolissait chaque jour une société vieillie et gorgée d'abus, mais pour la rebâtir dans les nuages. Comme ces ballons qu'on venait d'inventer et qui se perdaient sans direction dans les airs, l'esprit du temps montait d'un essort impétueux vers l'idéal et ne savait pas redescendre vers le monde réel. La perspective de l'égalité naturelle ouverte tout à coup devant un peuple échappé
d'hier à la domination féodale en se réfugiant sous le sceptre de la monarchie absolue, n'y avait-il pas là de quoi exalter les meilleures tètes et aveugler les plus fermes regards? Comme il arrive à toutes les époques marquées pour de suprêmes bouleversements, l'opposition s'en prenait à la forme sociale plutôt qu'au gouvernement lui-même. Aussi ne s'appelait-elle pas l'opposition, elle s'appelait la philosophie, et régnait sur la France comme le Vésuve règne sur la campagne de Naples, sans se douter ni de la puissance de destruction ni de la vertu fécondante qu'elle cachait dans ses flancs. Qu'importait, je le demande, à l'homme primitif des philosophes, qu'on nous montrait errant libre et solitaire dans le monde inhabité, vêtu de peaux de bêtes, se nourrissant de fruits cueillis dans les bois, se désaltérant au premier ruisseau, s'abritant au fond des cavernes, qu'importait, dis-je, à cet être impossible de savoir qui était roi, prince ou ministre ? Le gouvernement n'eûtil pas semblé bien malavisé de se croire intéressé en de si chimériques hypothèses ? Un rêvait, on raisonnait, on déclamait par-dessus sa tète, et lui-même prenait plaisir à regarder passer le météore sans se douter qu'un choc fût possible à une si énorme dislance.
Pendant que la politique remontait ainsi jusqu'aux sources de l'absolu, la science tentait d'envahir le domaine de l'infini. Retrouver le
texte du prétendu contrat social, proclamer les principes oubliés de la théorie des gouvernements et des lois, ce n'était pas assez : on aspirait à découvrir la loi d'harmonie universelle qui règle le mouvement de la vie dans les corps, le mouvement de la pensée dans l'esprit, le mouvement des mondes dans la création. Le magnétisme, les sciences occultes, les associations maçonniques étaient alors au début de leur éphémère popularité. Pour quelques flottantes lueurs entrevues dans ces plaines brumeuses qui forment la limite du monde invisible, on avait cru à une aurore, et l'on s'était mis en marche sans regarder derrière soi. Mesmer etCagliostro, un illuminé et un escamoteur, sont restés, on a honte d'en convenir, parmi les noms politiques du dix-huitième siècle.
Bergasse, qui avait respiré le mysticisme dans ce grand foyer de Lyon, dont la propagande atteignait alors jusqu'en Allemagne et en Russie (1), prit avec l'ardeur de son âge la défense du mesmérisme contre le rapport de l'Académie des sciences, qui venait de le condamner. Si son livre n'attira pas tout d'abord sur lui l'estime des savants dont il cassait témérairement les arrêts, il lui valut du moins les vives sympathies de ceux dont il épousait la cause. En attendant les triomphes de l'éloquence, le jeune avocat
(1) Louis Blanc, Histoire de la Révolution, t. I; — Clavel, Histoire de la Franc-Maconnerie .
devint un des dieux du baquet magnétique. Une société de l'Harmonie universelle fut créée à Paris, dont Bergasse devint le membre le plus influent (1).
C'est à propos de son ouvrage sur le mesmérisme, qui est encore cité de nos jours dans tous les traités spéciaux, que le nom de Nicolas Bergasse parait pour la première fois dans les mémoires du temps. La maison du banquier Kornmann, lié d'intérêts avec ses frères, lui offrit tout de suite ce cercle d'admirateurs et au besoin de protecteurs influents, si nécessaires aux réputations naissantes. Brissot, le chef futur de la Gironde, qui ne se faisait appeler alors que M. de Warville, raconte qu'épris des nouveautés de Mesmer il demanda à être présenté à l'écrivain philosophe qui venait de se placer à la tête de cette science du merveilleux (2). « Vous croyez trouver un savant, répondait Bergasse; vous ne trouverez qu'un homme simple et bon qui cherche la vérité dans son cœur. » « Quelques femmes d'esprit, ajoute Brissot, plus amou-
(1) Le bat de cotte association était de créer des hommes « assez spiritualisés pour magnétiser par la grâce divine, parla force de la foi et de la volonté ». Le discours d'inauguration prononcé par Bergasse a été recueilli dans ses Discours et Fragments publiés en 1808. (Paris, chez veuve Dufresne, prés le Palais-de-Justice.)
^2) Le livre de Uergasse est intitulé : Cotisidératiojis sur le -magnétisme animal ou sur la théorie du monde et des rtres organisés d'après les •principes de M. Mesmer. (In-8 de 14'J pages.)
reuses de sa réputation que de lui, l'idolâtraient; des partisans du rnesmérisme, qui avaient besoin de soutenir son échafaudage pour soutenir leur secte, l'encensaient comme le Grand-Lama (1). » Une étroite sympathie lia bientôt ces deux hommes, dont l'un avait écrit une théorie des lois criminelles, et l'autre avait publié à Paris son discours sur l'humanité des juges. Les illusions du magnétisme n'étaient pas faites pour les abuser longtemps. Ils échangèrent bientôt les secrètes pensées qui couvaient alors dans toutes les âmes. On sentait venir la Révolution comme on entend, du haut des falaises de Normandie, monter d'heure en heure le bruit de la mer. Ce n'était pas au rnesmérisme, c'était à la Liberté , écrivait Bergasse à son ami, qu'il s'agissait d'élever un temple.
Les salons de ce temps ne ressemblaient déjà plus aux salons du dernier règne. L'esprit public avait changé comme change un adulte devenu homme fait. On dogmatisait toujours comme d'Alembert, on déclamait comme d'Holbach, on riait comme Diderot; mais ce n'étaient plus les maîtres qui tenaient le devant de la scène, c'étaient les élèves de Y Encyclopédie , se sentant plus près des réalités et du succès, plus journalistes que savants, plus enclins aux
(1) Mémoires historiques et curieux de Brissot sur ses contemporains et la Révolution française, publiés par Anacharsis Drissot, son fils. (Paris, chez Ladvocat, 1832.)
querelles de la politique courante qu'aux spéculations de la philosophie pure. La maison du hanquier Kornmann est signalée dans les mémoires du temps comme un des quartiers généraux de cette armée de l'opinion qui marchait à l'assaut de l'ancien régime. On y rencontrait, à côté de Bergasse, qui logeait sous le même toit que son ami, et de Brissot, fameux dans le petit cénacle pour avoir visité, par amour de la liberté, l'Angleterre, les États-Unis et même la Bastille : Lafayette, déjà populaire pour sa campagne d'Amérique, comme devait l'être au douzième siècle un héros de retour des croisades; Carra et Gorsas, qui se préparaient à la liberté prochaine des journaux par la licence des pamphlets ; d'Esprémenil, en train de se compromettre au parlement contre la cour en attendant de s'illustrer à la Constituante contre les ennemis du trône ; l'abbé Sabatier, autre violent parlementaire, plus influent sur ses collègues que considéré dans le public ; Péthion de Villeneuve, qui devait être le triste maire de Paris du 10 août; Clavière, son Pylade, financier et Genevois comme Necker, futur ministre de la Révolution comme Péthion, esprit fertile en vues pratiques, en idées nouvelles, mais inhabile aies produire au jour, et que Mirabeau, qui lui dut ses premiers succès comme économiste, se flattait de savoir seul accoucher. N'oublions pas de citer, parmi les visiteurs d'occa-
sion de ce salon politique, un jeune avocat de l'Artois, élevé à l'université de Paris par la générosité d'un prélat, et qui ne se doutait pas alors qu'il dût ajouter à la liste des tyrans contre qui s'élèvera éternellement le cri du sang innocent, le nom profondément ignoré de Maximilien Robespierre. Époque vraiment terrible et grandiose, faite pour consterner et pour séduire, dont il faut haïr les crimes et regretter les espérances ! De tous ces noms, pas un qui ne fût promis à la célébrité; de toutes ces tètes, pas une qui ne fût vouée à la proscription ou à l'écbafaud.
Ce que nous pouvons savoir des conversations échangées entre ces personnages jette un trait de lumière sur les années qui ont préparé 89. Il avait là le parti de la monarchie constitutionnelle, le parti de la république, le parti du parlement. Cette dernière opposition, qui occupait seule la scène en ce moment, était aussi la plus irréconciliable et la plus osée. La grand' chambre et Versailles en étaient venus à ne plus procéder, l'une que par refus d'enregistrement, l'autre que par lits de justice, et d'Esprémenil s'oubliait jusqu'à dire à la table de Kornmann qu'il fallait débourbonnailler la France. Le chef futur des Girondins, qui a écrit ses mémoires dans la prison de l'Abbaye entre la journée du 31 mai et l'immolation du 31 octobre 1793, s'est vanté d'avoir osé prononcer dès ce moment le mot de
république. Glavière seul, en digne citoyen de Genève, lui faisait écho. Quant à Bergasse, il exposait, avec l'éloquence apprêtée qui lui était propre, la thèse de Montesquieu sur la monarchie à trois pouvoirs distincts et limités les uns par les autres. Le roi inviolable, des ministres responsables, une chambre des communes à l'élection et une chambre des pairs au choix du roi; l'affranchissement des municipalités et des provinces enlacées déjà clans les liens d'une centralisation qui s'essayait: la dignité du citoyen remise à sa propre garde par la liberté de la presse ; de fortes lois pour garantir l'État, les mœurs, la religion, l'honneur des personnes: tel était dès lors le noble idéal de cette école constitutionnelle à laquelle Bergasse s'est honoré de rester fidèle à travers les épreuves d'une longue vie partagée presque également entre le siècle de Voltaire et le siècle de Napoléon.
J'ai parlé tout à l'heure de Mirabeau ; ses relations avec Bergasse avaient commencé dans le comité des Noirs, fondé par Brissot sur le modèle de celui qui préparait à Londres la grande et chrétienne mesure de l'abolition de l'esclavage. Ce comité avait pour organe un journal intitulé : Analyse des papiers anglais, le premier, croyons-nous, qui ait initié notre public français aux discussions et aux libertés qui régnaient déjà de l'autre côté du détroit. Chargé de ce travail, Mirabeau avait obtenu, non sans
peine, d'ajouter aux traductions anglaises qu'il ne faisait pas lui-même, le compte rendu sommaire des travaux du comité de Paris. L'Analyse des papiers 'anglais paraissait quand elle pouvait, c'est-à-dire quand il y avait de l'argent àlacaisse etquele lieutenantde police n'yvoyait aucun mal.
Malheureusement, Bergasse et Mirabeau n'étaient pas faits pour concourir longtemps ensemble à la même œuvre. Plus connu pour le scandale de ses aventures que pour ses travaux économiques, le fils de l'Ami des hommes, qui entendait être accepté en entier avec ses vices et sa détestable renommée, ne pouvait plaire à l'austère avocat au parlement. Mirabeau devina d'instinct la répulsion qu'il inspirait à son collègue. Hautains et dominateurs tous les deux, ils en vinrent à troubler de leurs emportements les séances du comité. Bientôt, Bergasse, irrité et dégoûté, céda la place au tribun, comme il devait la lui céder plus tard à la Constituante, et se retira de l'association.
De ce milieu de rêveurs, d'hommes de lettres et de mécontents sortaient incessamment des brochures armées en guerre pour provoquer l'opinion ou répondre à son appel sur les questions les plus diverses. Les eaux de Paris et l'histoire secrète de la cour de Berlin, la banque Saint- Charles et les récits venus d'Amérique, les obscènes pamphlets de Morande et les lourdes dis-
sertations sur le droit criminel, la pièce du jour etle procès à la mode, tout était saisi, commenté, jeté en proie à la fournaise de l'opinion. On vit alors, comme nous l'avons vu àla veille de toutes les catastrophes, l'esprit public revêtir toute chose de sa préoccupation, et les affaires portant les plus irrécusables caractères d'affaires privées devenir des affaires publiques.
L'orgueilleux banquier, qui sacrifiait une partie de sa fortune à l'ambition de jouer un rôle dans la crise qui s'annonçait, fut le triste héros d'une de ces aventures passées du huis-clos du foyer au retentissement delà rue. Mme Kornmann, inaccessible aux séductions de la politique, ne l'était pas, à ce qu'il paraît, à celles de la galanterie. Le désordre de sa conduite devint assezpublicpourqueson mari, usant, aveclabrutalité d'un Allemand, des expédients de la législation de l'époque, obtînt contre sa femme une lettre de cachet et la fît renfermer. Mais il faut croire que les murailles de sa prison n'étaient ni sombres ni bien gardées, car la belle recluse sut intéresser à son sort les personnages les mieux placés pour lui ouvrir la porte. Caron de Beaumarchais, célèbre par sa vaillante lutte contre la vénalité du parlement Maupeou, se mit à la tète d'une ligue qui avait juré de délivrer cette charmante Rosine incarcérée par un farouche Bartholo. Figaro sut si bien mettre en jeu tout son art pour l'intrigue que Versailles s'émut
aux infortunes de sa protégée, et que M. de Breteuil. qui. depuis la destitution de M. de Sartine, gérait avec bienveillance le département des lettres de cachet, rendit la liberté à Mme Kornmann, et lui assigna pour domicile la demeure d'un chirurgien ami de Beaumarchais. Outré d'une grâce qui condamnait sa sévérité sans réparer son honneur, le mari s'adressa au Ghâtelet pour obtenir que l'épouse infidèle fût condamnée à réintégrer sa prison, ou tout au moins le domicile conjugal.
On voit assez quels délicats ménagements une telle cause imposait à l'avocat du mari. Ne pas disculper entièrement sa femme était nécessaire, puisqu'il avait réclamé contre elle la faveur exceptionnelle d'un ordre du roi ; mais ne pas la charger outre mesure était prudent, puisqu'on la redemandait chez soi. Entre l'odieux d'avoir été trop sévère en commençant et le ridicule de se montrer trop facile en finissant, le défilé, il faut en convenir, était étroit. En outre, il y avait malheureusement une dot de 350.000 francs que le banquier gardait dans sa caisse tant qu'il tenait sa femme sous les verroux, et qu'il devrait lui restituer dès qu'elle aurait obtenu de vivre séparée de lui.
Tel était, en effet, le but que poursuivaient hautement Beaumarchais et ses amis. Ceux-ci se serraient, nombreux et puissants, autour de lui, à n'en juger que par l'intitulé du premier
écrit de Bergasse clans la cause de son ami : Mémoire sur une question cV adultère, de séduction et de diffamation pour le sieur Kornmann contre le sieur Daudet de Jossan, le sieur Car on de Beaumarchais et M. Lenoir, conseiller d'Etat, ancien lieutenant général de police. Le mémoire accusait Daudet de Jossan de séduction. Beaumarchais de diffamation, et l'ancien lieutenant de police d'avoir abusé de son pouvoir pour servir les viles passions de ces deux personnages. A ces noms déjà protégés par de redoutables attenances vint bientôt s'en joindre un autre qui les dépassait tous en importance : c'était celui du prince de Nassau-Siegen. A lui seul ce nouvel antagoniste de Bergasse, qui avait rapporté de ses campagnes d'Afrique contre les bêtes féroces le surnom de Dompteur de monstres, valait toute une armée.
Brave jusqu'à l'extravagance, sans États, mais non pas sans dettes; ayant failli enlever Gibraltar aux Anglais par un coup de main d'une audace sans pareille, mais n'ayant jamais su s'affranchir des recors qui se multipliaient sous ses pas comme par miracle ; fuyant ses créanciers jusqu'au fond de la Pologne, où il faisait jouer entre deux batailles le Mariage de Figaro par la haute aristocratie de Varsovie ; passant du service de Stanislas-Auguste au service de Catherine; allant guerroyer à outrance contre les Turcs etles Suédois; écrivant un soir de victoire
à son ami Beaumarchais de lui envoyer ses armes de luxe engagées avant son départ au montde-piété, et recevant pour toute réponse l'outrageante nouvelle que l'armurier, qu'on avait oublié de payer, s'opposait à les laisser partir; paladin doublé de Figaro, héros mêlé de bohémien, don Quichotte qui avait lu Gil Blas\ remplissant de son nom les gazettes étrangères et les grimoires des procureurs au Chàtelet ; traînant, sa gloire dans les ruelles et son nom dans les plus misérables intrigues, la vie du prince de Nassau suffirait à défrayer un roman héroïque, comme on disait autrefois, ou réaliste, comme on dirait aujourd'hui (1). Beaumarchais s'était fait le ministre des finances de ce prince sans sujets qui avait des fantaisies d'empereur asiatique. On devine que s'il lui rendait des services de plus d'un genre, Figaro, devenu grand commerçant maritime, savait profiter pour son propre crédit de cette éclatante renommée.
Eût-il été sans alliés, Beaumarchais passait, d'ailleurs, non sans raison, pour un de ces ennemis qu'il est téméraire de braver. Le brillant pamphlétaire qui avait obtenu justice du roi contre le parlement Maupeou, l'auteur d'une comédie défendue cà la ville et jouée en cachette à la cour, semblait avoir peu à s'inquiéter des attaques d'un avocat dont le nom était à peine
(1) Voir pour ces détails la curieuse étude de M. de Loménic intitulée : Beaumarchais, sa vie, ses écrits et son temps.
connu à la grand'chambre. L'étonnement fut donc extrême quand on vit Bergasse débuter par s'attribuer la victoire avant de combattre, et montrer son adversaire confondu avant de lui avoir donné le temps de riposter. Mais ce fut bien pis quand il fut démontré par les réponses de Beaumarchais que l'obscur commensal de M. Kornmann avait eu en effet facilement raison du spadassin littéraire qui venait de passer au fil de sa plume le conseiller Goezman et le traître Clavijo. Soit que l'assurance de ce nouveau jouteur l'eût démonté, soit qu'il eût senti l'iniquité de la cause qu'il soutenait, il est certain que Beaumarchais resta fort au-dessous de lui-même, et que cette polémique, violente et diffamatoire des deux côtés, ne fut éloquente que du côté de Bergasse. Je ne sais si ce fut là, comme on le disait trop alors, le triomphe de la vertu sur le vice , mais ce fut évidemment le triomphe de la considération sur une réputation équivoque. Beaumarchais, qui n'était qu'un intrigant de génie affamé de renommée et de fortune, passait pour s'être rendu coupable des plus noirs forfaits. On conviendra que l'avocat de Kornmann avait beau jeu pour accabler de son mépris un adversaire qu'une rumeur injuste accusait d'avoir fait périr sa femme et son beau-père afin d'en hériter. Peut-être même dépassait-il le ton du pamphlet quand, pour répondre à une basse calomnie de Beaumarchais, il s'écriait, dans un
tour de phrase énergique et nouveau : En vérité, cet homme-là sue le crime ! Mais le mobile inspirateur de Bergasse, ce ne fut ni la violence de ses sentiments contre l'indigne écrivain qui prenait la défense de l'injustice, ni son amitié très vive toutefois pour Kornmann ; son mobile principal fut le sentiment élevé et généreux du citoyen qui croit remplir, au péril de sa vie, un devoir envers sa patrie. Le procès de lord Hastings, accusé devant le parlement d'Angleterre d'avoir été le Verres des Indes, faisait retentir à ce moment en Europe l'éloquence incomparable de Burke, de Fox, de Sheridan. Nui doute que Bergasse n'ait voulu jouer ce grand et périlleux rôle de procureur général de l'opinion publique contre de puissants criminels. Des centaines de brochures échangées entre les deux camps attestent le caractère d'intérêt général qu'il sut donner à cette cause. Pendant deux années entières, de 1787 à 1789, le procès Korn-' mann fut la grande affaire, non seulement du Palais, où les incidents se multipliaient, mais des cercles, des salons, des cafés, de la cour elle-même, qui se divisait entre Bergasse et Beaumarchais. Aussi l'histoire de ce démêlé se confond-elle avec l'histoire même de cette période agitée et décisive.
Lutte des parlements contre la royauté. — Calonne contrôleur général des finances en 17S4. — Assemblée des Notables en 1787. — Les huit Mémoires de Calonne. — Son refus d'imiter M.Necker en donnant le compte- rendu de sa propre gestion.
— Sa chute et son remplacement par Loménie de Brienne. — Le parlement de Paris accepte les réformes de Calonne adoptées par les notables, mais refuse, comme eux, légale répartition de Vimpôt territorial et en appelle aux Etats généraux.
— Lit de justice. — Les membres du parlement exilés pour 2 mois à Troyes. — A leur retour, le gouvernement s'engage à convoquer les Etats généraux dans cinq ans. — Edit du S ?nai 17 88, qui supprime les parlements et organise à nouveau l'administration de la justice. — Partisans et adversaires de celte mesure. — Les tribunaux inférieurs s'y montrent hostiles. — Les avocats refusent de plaider. — Déclaration violente de Bergasse. — Après 4 mois d'agitation révolutionnaire, Loménie et Lamoig non cèdent la placeà Neckeret de Barentin.
— Le parlement reprend ses séances le 24 septembre 1788.
En attendant de pins dangereux ennemis, les parlements livraient alors leur dernière bataille contre la royauté. Élevé au contrôle général des finances en 1784, trois ans après le fameux compte rendu de Neckerqui avait lui-même éconduit le savant et vertueux Turgot, M. de Calonne, à bout de profusions et d'expédients, et forcé d'avouer huit cent millions de dettes nouvelles, venait de convoquer l'Assemblée des notables. C'étaient des États généraux au petit
pied, ou plutôt des États généraux à talons rouges, car l'aristocratie seule de chacun des trois ordres était choisie par le roi pour en faire partie. Sur 344 membres, quatorze évêques et quatre simplcsprètres seulement y figuraient pour le clergé et, quant au tiers état, il n'y comptait d'autres représentants queles maires des vingt-cinq premières villes du royaume (1), tout le reste appartenait à la haute noblesse. Le 22 février 1787, la session fut ouverte par le roi en personne. A cette première question motivée par son compto rendu : « Quelles ressources reste-t-il à la France ? » Calonne, devançant l'audace de la Révolution, avait répondu : les abus à détruire. Reprenant un à un les plans de Turgot, il présenta et fit accepter par les notables de longs mémoires sur l'établissement des assemblées provinciales, la réformation de la taille, le remboursement de la dette du clergé, le libre commerce des grains, la suppression de la corvée, l'abolition des barrières intérieures, la refonte des gabelles, le compte rendu public des dépenses et recettes de l'État, sans excepter les dons, grâces et pensions. Il ne s'éleva que peu d'objections contre ces salutaires nouveautés ; seulement, dès que le ministre réformateur en vint
(1) Ces villes étaient Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Rouen, Toulouse, Strasbourg, Lille, Nantes, Metz, Nancy, Reims, Bourges, Limoges, Orléans, Tours, Montpellier, Montauban, Caen, Amiens, Bayonne, Cbàlons, Valencienne , Clermont, Troyus.
à proposer l'indispensable mesure de l'égale répartition de l'impôt territorial, l'assemblée, se tournant contre lui, osa lui demander d'appliquer d'abord à sa gestion des finances, généralement accusée de gaspillage, cette garantie de la publicité qu'il invoquait pour l'avenir, et de faire connaître en détail toutes les causes du déficit. On savait, de reste, que cette production de pièces n'était pas possible sans affronter de grands scandales. Calonne, après avoir résisté en face, puis équivoque misérablement, finit par soulever contre lui un tel orage qu'il fut obligé de s'enfuir plutôt que de se retirer.
Chacun s'attendait à voir reparaître M. Necker, qui, dans une défense digne et sensée, venait de relever les inexactitudes du ministre mis en déroute. Mais, au lieu du populaire Genevois, qui reçut l'ordre de s'éloigner de Paris, ce fut l'archevêque de Toulouse, M. Loménie de Brienne, un des membres importants de l'Assemblée des notables, qui prit la place du léger et présomptueux Calonne. Ce n'était pas la peine de renvoyer un intrigant capable pour en prendre un de nulle valeur. Les mêmes scènes qui venaient de se passer devant les notables se répétèrent devant le parlement de Paris, auquel il fallut demander Fenregistrementdes édits obtenus par le ministre déchu. Tout fut accordé sans peine jusqu'au moment où reparut cette malheureuse question de l'impôt foncier et d'une certaine
extension des droits de timbre. Les conseillers ayant réclamé à leur tour la justification par faits et articles de la situation financière, et n'ayant pas eu plus de succès que les notables, se déclarèrent incompétents pour établir de nouveaux impôts sans le consentement de la nation, et remirent la question aux États généraux. Un lit de justice tenu à Versailles vint à bout pour un jour de cette résistance prévue, mais le grand mot de solution était prononcé.
Il est remarquable que ce soit à des magistrats cherchant à défendre d'antiques privilèges que la nation ait dû d'avoir retrouvé ses droits. Le parlement, exilé àTroyesd'août à novembre 1787, reçut, à la reprise de ses séances, la promesse que les Etats généraux seraient convoqués dans un délai de cinq années. C'était trop demander à l'impatience française. Tout cet hiver de 1787 à 1788 se passa, comme l'été précédent, dans une lutte du plus dangereux exemple entre la couronne et le pouvoir judiciaire.Lesparlements de province prirent parti pour celui de Paris, et le pays entendit proclamer par la bouche de ses magistrats toutes les maximes de séparation des pouvoirs et de résistance à l'arbitraire qui allaient faire le succès de la Révolution.
Le ministère de Brienne céda bientôt à la tentation d'imiter M. do Maupeou et de se délivrer del'opposition des parlements par uncoup d'État. Un édit du 8 mai 1788 supprimait les treize cours
souveraines du royaume, déférait leurs pouvoirs judiciaires à quarante-sept tribunaux de grands bailliages, et partageait leur pouvoir politique entre les États généraux, promis cette fois pour l'année suivante, et une haute cour appelée, par un souvenir des premières races, cour plénière. Cette cour, qui était la clef de voûte du nouveau système, devait se composer de la grand'chambre du parlement dissous, d'un délégué de chaque parlement de province, des princes du sang, des pairs du royaume, des grands officiers de la couronne, de deux maréchaux, d'autant de prélats et de gouverneurs de province, de dix conseillers d'Etat ou maîtres des requêtes et de quatre membres au choix du roi. On avait jugé, on le voit, que ce n'était pas trop du prestige réuni des plus hautes situations du royaume pour lutter contre l'antique prestige du parlement de Paris. La couronne s'était en môme temps assuré les plus belles chances pour n'avoir plusà recourir désormais à la brutale formalité des enregistrements par ordre.
L'opinion, il faut le dire, se partagea sur ce coup d'audace de la royauté. Si l'arbitraire ministériel inspirait une juste horreur, le parlement n'avait pas que des partisans. Déjà, en 1774, lorsque M.deMaurepas avait rappelé les anciens conseillers renvoyés trois ans avant par M. de Maupeou, quelques graves esprits n'avaient pas approuvé cette politique étourdiment réaction-
naire. On prétendait, non sans raison, que le résultat le plus clair de cette rétractation serait d'humilier la royauté devant un corps déjà infatué de ses privilèges. Les parlementaires avaient cru juger sans appel la cour plénière destinée à les remplacer en disant : C'est un petit lever de Versailles. Mais eux-mêmes n'appelaient-ils pas leur réunion un consistoire de rois? La couronne n'avait-elle rien à redouter de cette assemblée de magistrats presque souverains, jugeant tout le monde et ne pouvant être jugés par personne, percevant desépices au lieu de payer des impôts, jouissant du droit de franc salé comme le roi, tenant sous leur dépendance deux àtrois mille officiersde justice qui semaient dans les diverses classes du peuple l'esprit de dénigrement de l'illustre compagnie ? Turgot, qui trouva le parlement systématiquement opposé à ses réformes, se plaignit souvent que M. do Maurepas eût plus consulté, en le rappelant, ses propres ressentiments contre le dernier règne que l'intérêt bien entendu du règne nouveau. D'autres enfin, remontant dans l'histoire, refusaient au parlement ce rôle de père du peuple et de défenseur des libertés dont il faisait tant de bruit, et le montraient non moins infidèle à la nation qu'à la royauté. Anglais sous Charles VI et Charles VII, ligueur sous Henri III et Henri IV, frondeur pendant la minorité de Louis XIV, janséniste intolérant et persécuteur sous Louis X V,
quelles fautes du pouvoir avait-il empêchées ? N'avait-on pas vu MM. les conseillers se laisser forcer la main pour accepter les meilleures lois et chanter joyeusement le Nunc dimittis en enregistrant la révocation de l'édit de Nantes ?
Ainsi s'exprimait l'antipathie naturelle du parti de la cour contre les parlements ; mais cette antipathie ne suffisait- elle pas à expliquer leur popularité ? Dans un pays déchu peu à peu jusqu'à l'absolutisme, ils représentaient, dans une mesure modérée sans doute, mais certaine, le contrôle, la discussion, la liberté. Aussi l'édit du 8 mai fut-il un signal de révolution. Les juges du Châtelet et des présidiaux refusèrent avec éclat délaisser toucher, même pour les agrandir, ni à leur ressort, ni à leur compétence. Les avocats prirent l'engagement public de ne pas plaider devant les nouvelles juridictions. Dans presque tout le royaume , le cours de la justice fut interrompu. Sur plusieurs points, et notamment en Roussillon, en Bretagne, à Grenoble, l'émeute cassa l'édit royal, et les parlements continuèrent à tenir séance. Les Dauphinois, prenant une initiative destinée à rester un grand fait dans l'histoire , réunirent les États de la province à ViziJle, et décrétèrent qu'aucun impôt ne serait payé jusqu'à la convocation des Etats généraux.
Cette crise de désordre et de violence dura quatre mois, du commencement de mai à la fin
d'août 1788. et ne prit fin qu'au moment où l'archevêque de Toulouse et M. de Lamoignon furent remplacés par M. Necker et M. de Barentin. Le 24 septembre, le parlement, rappelé comme en 1774, reprenait ses audiences comme à la rentrée des vacances, en faisant l'appel des causes laissées au rôle en mai précédent. Cette fois, il ne devait céder la place que devant l'organisation actuelle des tribunaux, décrétée un an après, par l'Assemblée constituante à peu près sur le plan de l'édit de 1788.
Le procès Kornmann est appelé. — Le parlement réinstallé lui consacre huit audiences. — Plaidoiries. — Le verre d'eau sucrée empoisonné. — Arrêt du 3 avril 1789.— La Chambre des Tournelles écarte la plainte en adultère, condamne le mari à restituer la dot et ordonne la suppression des mémoires de Bergasse. — Vif mécontentement du public, cjui prend de plus en plus parti pour Bergasse. — Le procès n'était pas perdu pour lui.
Le procès Kornmann déroulait ses péripéties dans ce cadre d'événements variés etpathétiques. L'indépendance des juges étant devenue la première passion du moment, il ne faut pas s'étonner si toute question dévolue à la justice avait le privilège d'exciter si vivement l'intérêt. Bergasse sut profiter, avec un grand art de mise en scène, de cette disposition des esprits. Chacune
de ses brochures répondait à une crise de l'opinion bien plutôt qu'à un besoin de sa cause. Suivant l'usage du vieux Palais, les préliminaires du procès prirent pendant longtemps la place du procès lui-même : triple plainte en diffamation de la part de Beaumarchais, du prince de Nassau et de M. Lenoir contre Bergasse et son client, permissions d'informer, décrets rendus à la requête des plaignants, récusation de deux magistrats par les inculpés, l'affaire n'en était encore qu'à ces escarmouches au mois d'août 1787, au moment où MM. les conseillers durent aller, par ordre du roi, prendre leurs vacances à Troyes. Quelques mois après, lorsque l'instance principale, entraînant après elle toutes les instances incidentes, allait enfin venir devant la cour rappelée, l'édit du 8 mai 1788 avait prononcé la dissolution des parlements. L'avocat de Kornmann refusa hautement les nouveaux juges. D'autres temps ont connu malheureusement des tribunaux d'exception, disposant sans contrôle de la liberté et de la vie des citoyens ; mais ce que nous n'avons pasvu, c'est qu'on ait osé, c'est qu'on ait pu parler en ces jours néfastes, comme parlait Bergasse une année avant 89: « Il ne nous reste, écrivait-il, que des tribunaux qu'un homme de bien ne doit pas reconnaître et oùnepeuvent siéger que des hommes corrompus, juges étrangers aux intérêts de la nation et qui ne sont que des instruments servîtes de
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l'autorité, esclaves sans mœurs, hommes qui n'ont point d'amis, parce que les coupables n'ont que des complices! Quel espoir nous reste? A qui nous adresser ? Auroi. » Et développant ce texte des livres saints : Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum et non confundebar, l'audacieux défenseur, qui avait enfin trouvé la vraie mesure de son éloquence, s'écriait : « Sire, vos ministres vous ont indignement trompé quand ils ont osé vous dire que l'autorité des rois est absolue et, qu'ils ne doivent compte qu'à euxmêmes de l'usage qu'ils jugent à propos d'en faire. Une telle doctrine ne pourrait être vraie qu'autant que la Providence n'aurait doué de la faculté de raisonner que les hommes qui gouvernent, et qu'elle aurait organisé les autres hommes de façon à ce qu'ils trouvassent toujours sage la manière dont ils sont gouvernés... Sire, vos ministres sont ici les seuls révoltés; ils vous ont rendu étranger à votre peuple; ils ont rendu la résistance à votre autorité, qui, sans la justice, n'est plus qu'une force aveugle, un droit indispensable, et l'obéissance à cette même autorité, un forfait (1). »
Que dites-vous de la liberté de ces temps sinsinguliers ? Ne vous semble-t-il pas que cette voix ne parle pas trop mal pour une voix d'ancien
(1) Observations du sieur Bergasse sur l'écrit du sieur de Beaumarchais ayant pour titre : Court Mémoire en attendant l'autre, dans la cause du sieur Kornmann.
régime et quand la Bastille est encore debout ?
On ne sut pas long-temps à Rome Cette éloquence entretenir.
Datée du 11 août 1788, cette violente requête ne précéda que de peu de jours la chute du ministère de Brienne et Lamoignon., qui fut annoncée le 24. L'immense popularité de Bernasse ne pouvait qu'être accrue par ce rapprochement de dates, peut-être fortuit. Lui-même racontait que son mémoire fut tiré une première fois à dix mille exemplaires, et que le roi, loin de s'offenser de son courage, avait loué de tels accents portés au pied du trône.
Cependant, la cause si longtemps plaidée comme politique devait arriver aune conclusion judiciaire. Il était difficile de se dissimuler en effet que ni le retour de Necker, ni la convocation des Etats généraux ne préjugeaient rien sur les torts deMmeKornmann, non plus que sur lesprétentions de son époux, ou sur les plaintes réciproques de leurs défenseurs. A la fin de mars 1789, la Chambre des Tournelles entendit enfin appeler cette affaire à sa barre ; huit audiences lui furent consacrées. Bergasse y parut avec l'éloquence emportée et populaire de ses mémoires; mais son client perdit au débat l'auréole de victime dont il l'avait paré. On ne put nier sans doute les légèretés de Mme Kornmann, mais on articula contre son mari le reproche, mortel à sa cause comme
à son honneur, de complaisance. « Vous êtes ou le plus vil des époux ou le plus atroce des calomniateurs ! » lui disait l'avocat de Daudet après avoir donné lecture à la cour de certaines lettres de Kornmann à son client. Bergasse lui-même ne fut pas épargné dans ces plaidoiries, qui ne furent qu'une longue diffamation. « 11 faut donc que je me défende, s'écriait-il, dans une fière exorde personnelle; après tant de travaux entrepris, tant de dangers bravés pour faire triompher la cause des mœurs et de l'honnêteté, c'est à des reproches qu'il me faut répondre!... » Et l'auteur du mémoire au roi s'efforçait en efïet de répondre à tout ; mais en vain chercha-t-il à établir judiciairement, soit le complot pour ravir une mère à ses enfants, soit la connivence du prince de Nassau, soit la vénalité de Lenoir, soit même la culpabilité de Beaumarchais. Il n'y avait dans la cause que des présomptions, des probabilités, des accusations vagues, qui peuvent émouvoir le public, mais aucune do ces réalités sans réplique qui doivent seules dicter les décisions des magistrats. Un curieux épisode de ces débats, qui m'a été transmis directement par un contemporain, prouvera du reste quelles dispositions extrêmes le public y apportait. Bergasse ayant demandé à la cour un instant de repos après une plaidoirie de plusieurs heures, un huissier lui apporta le verre d'eau sucrée traditionnel. « Ne le buvez pas, s'écria une voix
de la foule, il est empoisonné ! » L'avocat, se retournant gravement vers l'auditoire, vida d'un trait la coupe suspecte, et l'auditoire d'applaudir à ce trait renouvelé de Plutarque.
L'arrêt ne répondit point à cette partialité passionnée des admirateurs de Bergasse. La chambre des Tournelles, présidée par M. Lepelletier de Saint-Fargeau ( 1 ), et sur les conclusions de l'avocat général Dambray, rendit le 3 avril un arrêt qui déclarait Kornmann non recevable dans sa plainte en adultère, le condamnait à restituer la dot, déchargeait Beaumarchais et le prince de Nassau de l'accusation de complicité, mettait à néant la plainte contre l'ancien lieuenant de police Lenoir, ordonnait la suppression des mémoires de Bergasse et de Kornmann, comme contenant des faits faux et calomnieux, et les condamnait chacun à 1 .000 francs de dommages et intérêts.
Cette conclusion inattendue d'un différend que l'opinion publique avait jugé avant les magistrats fut très mal reçue par elle. Les quatorze conseillers qui avaient siégé, et, à leur tète, l'avocat général Dambray, dont le réquisitoire éloquent n'avait pas peu influé sur leur décision, se virent en butte aux plus absurdes suppositions.
(1) Le Pelletier de Saint-Fargeau, président à mortier au parlement de Paris, membre de la Convention après la suppression de sa charge, le même qui fut tué dans un restaurant du Palais-Royal, en janvier 1193, pour avoir voté la mort du roi.
Bergasse surtout fut vengé de l'échec personnel qu'on avait prétendu lui infliger. J'ai sous les yeux une brochure distribuée à profusion quelques jours après Je procès et portant pour titre : Arrêt de cassation du jugement rendu contre Bernasse par l'impartiale, Vinsiir prenable et toujours équitable vérité. « La cour suprême de revision, disait cet écrit, reconnaissant Bergasse pour un excellent citoyen, un auteur de premier talent, un loyal ami du peuple, ordonne que ses mémoires seront imprimés dans tous les formats et déposés dans toutes les bibliothèques pour y servir de témoignage de son génie et de ses vertus... )>
Mais si Bergasse avait, comme on voit, ses flatteurs, il avait aussi ses détracteurs. Quelquesuns l'accusaient d'avoirsacrifiélebanquier Kornmann à un âpre désir de faire parler de lui, et le comparaient au philosophe Peregrinus de Lucien, qui, après avoir vainement tenté d'occuper le monde de ses découvertes, s'avisa de convoquer le peuple pour le voir périr sur un bûcher, et se brûla en effet. D'autres, plus Gaulois, rappelaient la fable du renard sortant du puits en se faisant une échelle de l'échiné et des cornes de son ami le bouc, qu'il y laissait. On devine que le bouc n'était pas Bergasse. « J'ai fièrement attaché, avait-il dit dans un de ses mémoires, la cause de cet infortuné auxdestinées publiques... Je me suis dévoué aux haines les
plus puissantes pour sauver à la fois ma patrie et mon ami. » L'ami restait peut-être au fond du puits, mais la patrie en était sortie et s'apprêtait à marcher à la conquête de ses immortelles destinées. Bergasse n'avait donc pas perdu son procès.
Ordonnance royale du 24 janvier 1789, qui convoque six millions de Français à nommer leurs représentants aux Etats généraux. — Malgré l'avis contraire du Parlement et d'une seconde assemblée des Notables, le roi se décide pour la double représentation du tiers. — Lettre sur les Etats généraux dans laquelle Berçasse rédige d'avance les chartes de 1814 et de 1830. — Le mouvement de 89 dans un village du Forez. — A Lyon, les trois ordres élisent leurs mandataires, savoir : quatre pour le clergé, quatre pour la noblesse et huit pour le tiers-état. Dans une première réunion générale, les deux premiers ordres déclarent qu'ils renoncent à tous leurs privilèges.— Détails sur la rédaction des trois cahiers. — Vœux de la bourgeoisie lyonnaise sur le gouvernement qui doit être la Monarchie constitutionnelle, sur l'administration qui doit être remise au pays, sur l'impôt qui doit être égal pour tous, sur la législation civile et criminelle, sur l'organisation de la justice, sur les questions religieuses et d'assistance publique , sur Vagriculture, sur le commerce, qui doit cesser d'être considéré comme une dérogation, sur l'aide et la protection dues aux manufactures de Lyon et de Saint-Chamond, sur l'achat des titres nobiliaires, sur les grâces et les honneurs à proposer pour les fils de négociants qui resteraient fidèles au commerce et au nom de leurs pèi*es. — Un des huit députés élus par le tiers état lyonnais ayant refusé d'accepter, Bergasse est nommé à sa place.
Ouverture des Etats générauxpar le roi le o mai. — Vive le roi/ premier principe de 89 .— Bergasse fait partie de la commission chargée d'obtenir de la noblesse, du clergé et au besoin du rci lui-même.la réunion des trois ordres. —Il fait adopter contre
Mirabeau, qui proposait le titre de représentants du peuple, le simple titre d'Assemblée nationale. — // est nommé de la commission de 8 membres pour rédiger le projet de constitution. — Rapport dp Bergasse sur la réorganisation de V ordre judiciaire. — Séparation absolue entre la politique proprement dite et les nouveaux magistrats. — Fin des parlements. — Ecrits de Bergasse sur la part d'attributions nécessaires à chanin des pouvoirs constitutionnels et notamment sur le\ droit de Veto absolu qu'il réclamait pour le pouvoir exécutif. — La commission où dominait Sièges s' étant prononcée pour le Veto suspensif, Bergasse, Mounier et Lallly-Tollendal se retirent. — L'assemblée nomme une nouvelle commission. — Journées des 5 et 6 octobre. — Les trois démissionnaires s'abstiennent de revenir à V Assemblée nationale, — Mounier se retire à Genève, Lally. TeUendal en Irlande, mais Bergasse reste à Paris. — Ses conseils à Louis XVI, ramené de Varennes. — Appel à la province. — Son refus de prêter le serment exigé en février 17.90 et sa lettre de démission à ses commettants. — Sa polémique à ce sujet contre Camille Desmoulins, Loyseauet Montesquiou à propos de la loi sur le papier-monnaie. — Le roi lui fait demander secrètement un projet de constitution. — Ce travail envoyé aux Tuileries, la veille du 10 août et déposé dans V armoire de fer, a été détruit.
Cette grande cause de la nation allait enfin se débattre devant un tribunal fait pour elle. Le 24 janvier 1789, un règlement du roi appelait tous les Français à nommer leurs députés aux États généraux convoqués à Versailles pour le 1er mai suivant. On sait par quelle initiative du parlement de Paris avait été obtenue cette décision désirée du roi et redoutée des ministres. S'apercevant trop tard qu'il avait conspiré contre lui-même, et que, du jour où ce mot d'États généraux avait été prononcé, la faveur publique s'était détournée de lui pour s'attacher avec transport à l'espoir d'une représentation nationale
sincère et puissante, le parlement essayait de reprendre en détail cette concession faite en bloc avec tant d'imprudence. C'est ainsi que la noble compagnie, consultée par le ministre, se prononçait contre le doublement du tiers, c'est-àdire contre le droit réclamé par le troisième ordre, qui était à lui seul à peu près toute la nation, d'avoir autant de représentants que les deux ordres privilégiés réunis. Suivant les magistrats qui avaient si fièrement donné le signal des exigences, les élections et les États de 1789 devaient être strictement modelés sur les formes surannées de 1614. Une seconde assemblée des notables, que Necker réunit aussitôt ne sut pas venir à bout de ce préjugé d'égoïsme et de routine. Sur les six bureaux dont elle se composait, un seul, à la majorité d'une seule voix, se prononça pour la double représentation du tiers. J'aime à rappeler que ce bureau était celui que présidait Monsieur, frère du roi, et cette voix, celle du prince qui devait nous rapporter de l'exil, vingt-cinq ans plus tard, la plus baute et la plus fidèle expression des principes de 89, dans la cbarte de 1814.
C'est au roi que revint l'bonneur de trancber d'autorité cette question autour de laquelle les esprits s'ameutaient. Tout en maintenant comme nécessaires le vote et la représentation par ordres séparés, le règlement du 24 janvier accordait le doublement du tiers; concession loua-
blo assurément, mais qui avait, comme toutes les demi-mesures, l'inconvénient de mettre l'autorité en contradiction avec elle-même. Donner au tiers-état un nombre de représentants égal à celui des deux premiers ordres, n'était-ce pas dire qu'il allait être appelé à voter par tête avec les députés delà noblesse et du clergé? Car si l'on devait délibérer en chambres séparées, comme on l'avait fait cent soixante-dix ans avant, qu'importait le nombre de voix dans chaque chambre ? Ainsi une ordonnance royale avait sanctionné par avance ce rapprochement des trois ordres, qui devait être la première et facile victoire de la Révolution.
D'autres questions se groupaient en foule derrière celle-là. L'assemblée de la nation serait-elle permanente ou périodique ? Serait-elle unique ou divisée en chambre basse et chambre haute? Les ministres seraient-ils responsables devant elle ou seulement devant le roi? La liberté de la presse devait-elle être confiée au pays par la loi ou laissée à la discrétion du gouvernement? Tous ces problèmes constitutionnels, sur lesquels nous croyons à chaque révolution avoir dit notre dernier mot, étaient agités alors avec l'ardeur d'une invincible espérance. Les meilleures plumes du temps. Lacretelle, Target, Rabaud Saint- Étienne, l'abbé Morellet, Sieyes, Cérutti, se distinguaient par des écrits où nous aurions encore beaucoup à apprendre à la fin de ce siècle, qui
n'a épargne cependant les leçons à personne- Bergasse essaya de résumer le débat dans une brochure intitulée : Lettre sur les Etats généraux. Elle était adressée aux officiers de la municipalité de Saint-Germain-Laval, petite ville du Forez, d'où lui était venue une demande de consultation politique et probablement une offre de candidature pour les élections qui s'approchaient. J'essayais tout à l'heure de pénétrer dans ce mouvement d'idées et de travaux qui préparait à Paris l'ère de 89; il paraîtra curieux sans doute de retrouver ce môme mouvement clans une petite bourgade de province, loin des agitations factices et des influences imposées de la capitale. Ayant sous la main une réponse de Bergasse à la municipalité de Saint-Germain- Laval, mon devoir, ou, pour parler vrai, ma curiosité de biographe m'indiquait d'aller rechercher dans les archives de cette commune la trace de cette correspondance. Grâce à l'obligeance de M. Chaverondier, archiviste du département de la Loire, j'ai pu me procurer copie des procès-verbaux des séances de la municipalité de Saint-Germain-Laval, du 22 juin 1788 au 17 janvier 1790. Rien de plus instructif, et je dirai de plus émouvant, que ces humbles documents où la vérité se prend sur le vif comme elle s'est produite, malgré elle, sans qu'elle s'en doute, et rien non plus qui prouve mieux, si elle pouvait être contestée, la légitimité de notre
renaissance française de 89. Le même souffle qui animait les penseurs de la capitale remuait aussi ces modestes et fermes esprits de village.
Dès le 3 août 1788. c'est-à-dire quelquessemaines après avoirété élue, la municipalité de Saint- Germain-Laval exprimait le vœu que tous les citoyens fussent soumis à la taille ou que tous en fussent affranchis. Déjà l'impôt dit du vingtième atteignait toutes les propriétés foncières, moins celles du clergé. Jalouse de consacrer dans les mots cette première conquête de l'égalité des terres devantlefisc,la municipalité forézienne demandait à substituer à l'impôt du vingtième la dénomination plus exacte d'impôt territorial. Aux députés quiallaientreprésenterla commune à l'assemblée de la province réunie à Roanne, et qui appartenaient à l'ordre delà noblesse, elle donnait un mandat où il était dit: « Touteexception faite en faveur d'une corporation ou d'un particulier est contraire à l'ordre public, à la raison, à la justice, contre les droits desquels il n'y a ni titre ni prescription qui puissent valoir. La municipalité espère que vous ferez le généreux oubli de vos qualités de nobles et privilégiés pour ne voir que celle de représentant du tiers-état, et qu'en ce jour, occupés des devoirs y attachés, vous ferez usage de toutes vos lumières pouranéantir l'effet desobjections que pourrait dicter l'intérêt personnel ou de corps... La dîme, cette portion des fruits dont une partie fut consacrée au soulagement des
pauvres par les fidèles des premiers siècles, a changé de destination. Un prieur commendataire en consomme tous les fruits dans une province étrangère. Pourquoi l'assemblée provinciale, à l'imitation de ce qui se pratique en Dauphiné, ne solliciterait-elle pas un arrêt qui assujettît chaque décimateur à compter au profit des pauvres la dixième partie du produit de sa dîme dans les endroits où elle est perçue ?. . . »
Où parle-t-on ainsi? Sommes-nous à Versailles ou à Paris, dans un cercle politique ou dans l'assemblée de Sieyes et deMirabeau? Non, nous sommes à la maison de ville de Saint-Germain- Laval, et ce qui se dit dans cette assemblée de petits bourgeois, les cahiers des bailliages le diront dans quelques mois pour les quarante mille paroisses du royaume (1).
Les réclamations de ces sages villageoisn'ayant eu aucun succès à Roanne, la municipalité de Saint-Germain, agissant, prend-elle soin de dire, comme corps politique, décide qu'elle n'acceptera plus désormais ni noble ni anobli pour représen-
(I) Dans la petite province du franc-Lyonnais, qui ne comprenait qu'un groupe de villages échelonnés sur la rive de la Saune, depuis Neuville jusqu'aux portes de Lyon, les cahiers du tiers-état demandaient que, dans toute paroisse de cent feux, il lût établi un maitre d'école pour l'instruction gratuite des enfauts ; que la main morte fût supprimée, les droits féodaux rachetés, la gabelle et les droits de péage abolis, l'unité des poids et mesures proclamée. {Les environs de l'Ile Borbe, par M. Léopold Niepce, ancien conseiller à la Cour de Lyon. 1892.)
ter le tiers-état, soit dans les assemblées de la province, soit aux États généraux, tant que le principe de la contribution commune n'aura pas été proclamé.
C'est à ce sujet qu'intervient un échange de lettres entre Bergasse et le syndic de Saint-Germain-Laval, qui lui avait adressé un exemplaire du mémoire de la municipalité, en lui demandant son avis sur la décision qu'elle venait de prendre. Non seulement Bergasse lui donne sa plus entière approbation, mais il exhorte ses correspondants à persister dans leur pensée d'exclusion tant que le gouvernement n'aura pas aboli l'outrageante distinction des peines et des supplices entre les divers ordres. L'avocat au parlement s'élève avec force contre l'abus extravagant d'une organisation de l'État qui devient de plus en plus aristocratique à mesure que l'aristocratie baissed'année enannée en utilité et en services. Il se plaint de certaines cours souveraines qui ont humilié la justice devant le préjugé des castes, en n'admettant dans leur sein que des conseillers à quatre quartiers. Il persiffle l'usage récemment introduit à Versailles d'exiger une noblesse prouvée depuis le quatorzième siècle pour être présenté à l'audience particulière du roi ou posséder une charge de quelque importance. « A ce compte, dit-il avec l'humeur bien naturelle d'un homme qui avait dû solliciter plus d'une fois la faveur de remettre lui-même à
Louis XVI ces fameux mémoires, à ce compte, Descartes, Pascal, Corneille, Bossuet, Montesquieu n'auraient pas été d'assez bonne compagnie pour un roi de France, et si Démosthène ou Gicéron reparaissaient parmi nous, nous n'aurions d'autre emploi à leuroffrirque celui de substitut du procureur du roi dans quelque bailliage. » Quel était le Démosthèneou le Cicéron à qui on aurait offert, en effet, une modique place de substitut ? Je ne veux pas le cbercher, et je préfère tenir compte à Bergasse d'avoir réclamé, tout d'abord au nom de l'honneur, contre des distinctions entre les citoyens d'une même patrie qui bornaient à de vulgaires satisf lotions l'ambition légitime du plus grand nombre.
Les solutions présentées par Bergasse sur les principaux problèmes de la théorie constitutionnelle sont à peu près celles que nous avons vues tour à tour consacrées et violées par nos chartes et nos révolutions successives. Il voulait les deux chambres, l'organisation élective des municipalités et des provinces, l'indépendance absolue des députés vis-à-vis du gouvernement dont ils doivent contrôler les actes, et leur dépendance effective vis-à-vis du corps électoral dont ils tiennent leurs mandats. Le pouvoir au prince, conclut l'écrivain de 89 dans une formule qui n'a pas vieilli, et l'opinion, frein du pouvoir, au pays: au prince, toute la part de
souveraineté nécessaire à l'action des lois et nettement limitée par la constitution; au pays, l'entière souveraineté de l'opinion, c'est-à-dire la liberté de la presse et la liberté des élections. L'émotion patriotique occasionnée par ces grands et nouveaux débats n'était pas moindre à Lyon qu'à Paris ou à Saint-Germain-Laval. Le 14 mars de cette fatidique année 1789, les trois ordres de la sénéchaussée étaient convoqués, pour élire leurs députés et rédiger leurs cahiers. La première assemblée générale se tint dans l'église des Cordeliers, et fut présidée, en l'absence du gouverneur de la province, par M. Laurent Basset, lieutenant général de la sénéchaussée et siège présidial de Lyon. Près de deux siècles et trois longs règnes absolus s'étaient écoulés depuis la dernière tenue des États généraux. Les habitudes d'arbitraire et de subordination étaient devenues comme naturelles au pouvoir etau pays, et voici cependantcomme on parlait à nos pères au nom du petit-fils de Louis XIV : « Nommez librement les hommes que vous croirez les plus sages, disait le représentant du roi : ce ne sont ni leurs noms, ni leurs dignités, ni la faveur du pouvoir, ce sont leurs seules vertus qui doivent déterminer votre choix... Ce ne sont point des courtisans que le roi veut entendre; ce sont des hommes généreux. » Paroles dignes, en effet, d'inaugurer une ère de liberté, et qui auraient dû protéger qua-
tre ans plus tard le noble magistrat qui les tirait de son cœur, contre les bourreaux de la cité lyonnaise (1).
Les électeurs réunis des trois ordres se montrèrent à la hauteur de cette libérale inspiration. La noblesse de Lyon, si heureusement rapprochée de la bourgeoisie par l'échevinat d'où elle sortait d'année en année, eut l'honneur d'avoir la première sa nuit du 4 août. Par une déclaration lue à l'ouverture de la séance et couverte de longs applaudissements, son doyen vint renoncer expressément à tous privilèges relatifs à l'impôt, et s'engager à stipuler cette renonciation dans les cahiers de l'ordre (2). Le clergé imita ce bon exemple, et la bourgeoisie, ne voulant pas être en reste avec les deux premiers ordres, annonça par l'organe de M. Rey. lieutenant de police, qu'elle faisait en faveur des habitants extra muros le sacrifice de l'exemption de la corvée et du logement des e^ens de guerre qui
n'avaient pesé jusque-là que sur les campagnes.
Une si heureuse rivalité de'généreux sentiments prouvait à elle seule le bien qui devait résulter de la réunion des ordres. Il fallut cependant les séparer, comme l'avait décidé l'ordonnance du
(1) M. Laurent Basset de la Pape fut un des premiers Lyonnais exécutés après le siège (o décembre J 793).
(2) La noblesse de Bresse, réunie à Bourg le 23 mars suivant, répéta pour son compte les déclarations de la noblesse de Lyon.
conseil. Le clergé se retira dans la chapelle de Notre-Dame du Gonfalon, la noblesse dans l'ancienne salle du Concert, et le tiers resta sous la vaste nef de Saint-Bonaventure. Quoique divisés, les trois ordres lyonnais n'en demeurèrent pas moins unis dans leurs principaux vœux, comme va le prouver un rapide coup d'œil jeté sur leurs cahiers respectifs.
On ne sait presque plus rien aujourd'hui de ce qui se passa dans ces assemblées préparatoires du 89 d'où sont sortis cependant tous les progrès de la France moderne. Sans doute, les histoires locales si curieusement fouillées de nos jours, les monographies d'abbayes et de châteaux, la généalogie des familles, tout cela a son prix et sa place dans les annales générales delà nation. Mais quelles recherches plus patriotiques, quelle étude plus fertile en conclusions que celle de ce puissant mouvement de 89, qui, à un jour donné, souleva tout un peuple vers un idéal immortel de liberté sous la monarchie? Cet idéal est notre avenir, nous l'avons reçu de nos pères, nous devons le transmettre à ceux qui viendront après nous. Essayons donc de nous remettre sous les yeux le spectacle de Lyon en ces beaux jours dont tant de mauvais jours devaient effacer sitôt jusqu'au souvenir.
L'assemblée du tiers-état commença par choisir dans son sein cent cinquante membres qui devaient nommer les commissaires rédacteurs
des cahiers. Ne pouvant rappeler ici cent cinquante noms, je veux citer au moins, à l'honneur de leurs descendants, ceux des sept commissaires auxquels nous devons les admirantes cahiers du tiers-état lyonnais. Ce furent: MM. Faure deMcntaland, lieutenant général criminel; Rey, lieutenant de police ; Boscary, procureur; Couderc, négociant ;Millanais, bourgeois; Brunet le jeune, épicier, et Maisonneuve, chapelier. Une sous-commission de trente membres fut chargée de suivre et de surveiller le travail des rédacteurs. Parmi ces commissaires surveillants, je relève le nom de Dominique Bergasse, frère de l'avocat au parlement. Ce fut devant eux que M. Millanais vint lire son remarquable rapport, qu'on n'a plus guère lu depuis ce jour, et que tout le monde, hélas! nesauraitpas écrire aujourd'hui.
« Grâces éternelles, s'écriait en débutant le représentant du tiers-état , soient rendues à ceroi juste et bienfaisant, objet de l'amour de son peuple, qui rassemble les représentants de la nation pour apporter un remède aux plaies de l'État! Que l'expression de la plus tendre et de la plus respectueuse reconnaissance soit le premier vœu dont seront chargés , au nom de cette sénéchaussée, les députés du tiersétat... »
Ce vœu, répété avec le même élan de sensibilité dans les cahiers des quarante mille bail-
NICOLAS DERGASSE 50
liages, forme ainsi le premier et le plus indiscutable des principes de 89.
Venait ensuite la demande d'un gouvernement constitutionnel remplaçant définitivement le gouvernement absolu, et prenant pour bases les États généraux périodiques, le doublement du tiers, la réunion des trois ordres, le vote par tète, la responsabilité des ministres et des agents de l'autorité, l'égalité des propriétaires et des propriétés devant l'impôt ; la propriété inviolable et protégée contre l'expropriation pour cause d'utilité publique par un système sagement combiné de difficultés, de lenteurs, de garanties de toutes sortes; toute servitude personnelle abolie, la liberté individuelle assurée par la constitution. Aucune fonction civile, aucun grade militaire ne devait désormais appartenir par privilège à l'un des trois ordres; aucune loi, aucun impôt, aucun changement dans la valeur et le titre des monnaies ne pouvaient être décrétés sans avoir été discutés et consentis par l'Assemblée nationale.
Outre ces principes généraux de toute société bien réglée, les cahiers du tiers- état lyonnais demandaient le remplacement des impôts existants, mal établis, mal perçus, mal dépensés, par un nouveau système d'impôts répartis entre les généralités par les États généraux, entre les paroisses par les États provinciaux, entre les individus par les municipalités; le licenciement
des grandes compagnies de finance qui exerçaient sur la nation l'empire le plus despotique et le plus meurtrier; les contestations entre les contribuables et l'État dévolues aux tribunaux ordinaires et non à l'administration juge et partie; l'abolition des municipalités existantes et la création de municipalités nouvelles reposant sur le principe de la population et non sur le privilège des corporations; des États provinciaux élus librement dans chaque généralité avec double représentation pour le tiers et un président nommé à l'élection; le devoir imposé aux assemblées municipales et paroissiales, aux administrations d'hospices et d'établissement publics, de rendre leurs comptes chaque année aux États de la province, qui auraient à rendre les leurs aux États généraux.
Quant à la justice^ la seconde ville de France, qui relevait jusqu'alors du parlement de Paris, réclamait l'établissement d'une cour souveraine à Lyon, un juge de paix élu dans chaque paroisse et la formalité de l'appel en conciliation préalable obligatoire pour les plaideurs, un avocat des pauvres, un seul code civil, criminel, commercial et agricole pour tout le royaume, l'égalité des peines, la publicité de l'instruction, le premier interrogatoire de l'accusé devant trois juges, le droit pour les accusés d'entendre prononcer sur leur élargissement dans les vingtquatre heures de leur arrestation, l'abolition de
la peine de mort pour crime de vol, l'amélioration physique et morale du régime des prisons, la simplification des formes de la procédure, l'adoucissement de la loi sur la contrainte par corps.
Dans l'ordre des questions d'église et d'assistance publique, les Lyonnais, après avoir rappelé la prédominance nécessaire en France de la religion catholique, apostolique et romaine, demandaient l'aliénation parle clergé lui-même d'une partie de ses biens pour purger sa dette, la suppression des dîmes, la nullité légale des vœux prononcés avant l'âge de vingt-cinq ans, la réunion à un monastère du même ordre de tout couvent contenant moins de sept religieux, la juridiction ecclésiastique réduite aux seuls cas qui touchent à l'administration des sacrements ou à la discipline canonique, un lieu de retraite pour les anciens vicaires atteints par l'âge et les infirmités, une école primaire gratuite dans chaque municipalité, des écoles gratuites aussi d'enseignement professionnel dans les villes, chaque paroisse nourrissant ses pauvres et la mendicité vagabonde interdite, les enfants trouvés recueillis par l'État et consacrés plus tard à son service dans l'armée.
Pourl'agriculture, les cahiers du tiers de Lyon résumaient ses droits en deux mots : liberté et encouragement. Puis ils énuméraicnt ses vœux en ces termes : suppression des droits sur les vins,
boissons et denrées de première nécessité, énergiquement qualifiés à'irnpôts destructeurs ; suppression de l'odieuse gabelle; libre commerce du sel et du tabac : refonte des règlements sur la propriété et l'exploitation des carrières de charbon, de façon à diminuer le prix de ce combustible populaire ; droit reconnu aux censitaires de se racheter à prix d'argent de tous cens et rentes foncières; les communes déclarées propriétaires incommutables de leurs biens actuels et remises en possession de ceux qui auraient été usurpés sur elles.
Mais c'est surtout dans la partie des cahiers où il est traité du commerce qu'on peut admirer ce ferme bon sens et cette probité prudente qui firent de tout temps la fortune et l'honneur des Lyonnais. Il leur fallait la destruction des péages, sauf indemnité aux propriétaires de ces droits onéreux : l'abolition des droits de marque sur les fers et sur les cuirs, les premiers donnant en Franceun avantage réel aux fers de Suède sur les nôtres, les seconds ayant ruiné par leur exagération un commerce jadis opulent ; l'abolition des droits de marque et de jurande sur les toiles nationales, des droits sur les amidons, huiles, savons, papiers, cartons, et sur les matières destinées à alimenter les manufactures françaises ; les douanes et les barrières intérieures reculées jusqu'aux frontières; un système uniformedepoidsetmesurespourtoutelaFrance;
l'élévation du taux de la compétence sans appel des tribunauxde commerce ; l'exécution de leurs sentences dans tout le royaume sans pareatis; l'obligation imposée au négociant de soumettre feuillet par feuillet ses livres au paraphe des juges consulaires, et le refus d'admettre à traiter à l'amiable avec ses créanciers celui qui se serait soustrait à cette formalité tutélaire. Les faillis se distinguaient en trois classes : ceux qui ne seraient que malheureux ou coupables d'imprudences légères; ceux qui, étant livrés à la dissipation habituelle, auraient contracté de nouveaux emprunts après avoir connu leur insolvabilité; ceux enfin qui auraient détourné des effets, supposé des créances, falsifié leurs écritures, ou négligé de faire au moins tous les deux ans uninventairegénéral. Les premiers devaient être renvoyés absous, les seconds frappés d'admonition ; quant à ceux de la troisième catégorie, ils devaient être déclarés en état de banqueroute frauduleuse et condamnés aux galères perpétuelles. En outre, les faillis auraient leurs noms affichés dans la salle d'audience du tribunal de commerce, et seraient, comme tels, exclus de la Bourse et déclarés incapables de remplir aucun emploi ou fonction municipale. Par une disposition d'une rigoureuse et saisissante moralité, cette indignité suivait les biens en quelques mains qu'ils eussent passé, et se transmettait comme un héritage de honte, tant que la mé-
moire du failli n'avait pas été réhabilitée. Puis venait comme corollaire cette phrase terrible contre des mœurs qui tendaient dès lors à s'introduire dans le commerce : <r Les États généraux sont invités à déclarer ennemis de la nation et indignes du nom de négociant les hommes assez vils pour se prostituer au jeu de l'agiotage. » Le môme sentimentde la dignité d'une profession utile honnêtement et laborieusement remplie portait les rédacteurs du troisième ordre à réclamer contre l'achat des titres nobiliaires, contre l'adage héraldique que le commerce et l'industrie dérogeaient, et à proposer au gouvernement d'attribuer des grâces et des honneurs pour les fils de négociants qui resteraient fidèles au commerce et au nom de leurs pères, a II est pour l'État d'une bonne politique, concluaient enfin les cahiers, d'accorder aide et protection particulière aux manufactures de Lyon et de Saint-Chamond, parce que leurs bénéfices se font sur l'étranger et se répandent en salaires sur les nationaux (1). »
(1) Les cahiers du tiers-état de Lyon portent au procèsverbal les signatures suivantes: Boscary, Dugas-Vialis, Bey, Faure de Monialand, Gouderc, Florenlin Petit, avocat, Lemontey, Jérôme Maisonneuve, Bivoiron, G. -M. Andrieu, Brunet, de Fréminville, Fornas, Bavier de Vaise, Dussurgey l'aîné, Berthelet de Barbot, Chapuis, Deverraont, Trouillet, Marest de Saint-Pierre, Guérin, Dugelay, Breton, Lagef, Fournel, Maniquet, Perollet, Teyssot, Girerd, Desabicz, Simonnet, Bret,Nurer fils, Chasteignier, Lebrun, Martin, J. Venet, Olivier, Bouchet, Antoine Treynet, Miège, Brossette, Tabourenx, Savy, Guny, Mosnier, Durafort, Ghangeux, Pey-
NICOLAS BE'IGASSE (5
N'oublions pas un vœu qui fait le plus grand honneur aux Lyonnais de 89, et qui a eu la singulière fortune depuis de passer plusieurs fois à l'état de loi pour revenir à l'état de vœu . « La liberté de la presse sera admise, disaient les cahiers du tiers ; mais tout écrit contraire à la religion ou à la décence, ou attentatoire à la réputation des personnes, sera considéré, flétri et puni comme libelle. » De leurcôté.lcs cahiers de la noblesse lyonnaise énuméraient comme un droit nécessaire au citoyen « la liberté de la presse indéfinie sur toute matière qui aurait rapport à la politique, aux sciences et aux arts, sauf les précautions à statuer pour la religion, les mœurs et les personnes. »
L'assemblée du tiers-état- avait huit représentants à élire, quatre pour la ville et autant pour la campagne. Aux termes de l'ordonnance du 24 janvier, qui prescrivait fort sagement le vote à deux degrés, elle commença par nommer cent cinquante électeurs chargés à leur tour d'élire les huit députés. Les choix se portèrent, pour la ville, sur MM. J.-J. Millanais, bourgeois de
rand, Alhumbert, Monchand, Janet, Beaulieu dit Rub}r, Thaullot, Cattini, Julien, Grillon. Hugand, Bouvard, Peytout, Comte, J. Thierry, J.-L. Second, Decheneau, Muraillat, Germain, Biclet, Perret, Claude Morel, André Chifflet, Claude Giraud, J.-B. Faure, Dodat aîné, Flcury, Chevalier, Benoit Clerc, J. Caminet, Michel, Bressaud, Daniel Roux, Revol aiué, Chevassu, Menissier, Blanc, Pigaud, Dubost, Fayolle, Candy, Carret, Maillot, Millanais, Goudard, Brunet, Périsse- Duluc, Malinas, Morel, Tabard, Rast, Basset, lieutenant général, et Fléchet, greffier,
Lyon, Jean-André Périsse-Duluc, libraire. Benoît Couderc, négociant. Louis Goudard. négociant, et pour la province du Lyonnais, sur MM. Jean- Marie Bouchardier, bourgeois de Saint-Julienen-Jarrest, Girerd, médecin à Tarare, Trouillet, négociant à Charlieu, et Laurent Basset, lieutenant général de la sénéebaussée. Ce digne magistrat n'ayant pu se décider à quitter des fonctions où il avait su se rendre populaire, l'assemblée le remplaça par Nicolas Bergasse, avocat à Paris (1). Si j'en juge par les trois tours de scrutin qui sont consignés au procès-verbal et parun écrit de Dominique Bergasse se plaignant de ce que Lyon avait ses Beaumarchais, l'élection du célèbre publiciste ne fut pas enlevée sans résistance.
Pendant ce temps, le clergé et la noblesse avaient aussi rédigéleurs cahiers et nommé leurs députés. La première recommandation faite par les deux ordres privilégiés à leurs mandataires, c'était de se considérer non comme les représentants d'un ordre particulier, mais comme les représentants de la nation. Tous les principes qu'on a aiguisés depuis en armes de combat entre les diverses classes de notre société française se virent en ces jours heureux hautement proclamés et réclamés comme lafoi etlagarantie
(l) M. Bouchardier n'accepta pas non plus d'aller à Paris, et lut remplacé par M. Et. Durand, tanneur à Saint-Main icesur-Darsoire.
de chacune d'elles. La monarchie constitutionnelle, fondée sur l'accord de la nation, des États généraux et du roi, était évidemment la croyance et le vœu sincère des trois ordres. Aucun détail ne fut négligé comme indigne de l'assemblée qui allait avoir à réorganiser tout l'appareil de la politique et des lois. Je n'ai pu me défendre de frémir en rencontrant dans les cahiers delà nohlesse le vœu que le supplice de trancher la tête devînt commun désormais à tous les condamnés à mort, à quelque ordre qu'ils appartinssent. Les rédacteurs des cahiers ne se doutaient pas à quel point ils allaient être exaucés, et que la guillotine serait un jour jugée trop lente contre les héroïques défenseurs de Lyon !
Les élus des deux premiers ordres, qui réunis devaient égaler en nomhrela représentation accordée au troisième, furent pour le clergé: l'abbé de Gastellas, doyen de la primatiale; M. Fiachat, licenciéen droit, curé de Saint-Ghamond;M. Maillet, bachelier de Sorbonne, curé de la paroisse de Rochetaillée en Franc-Lyonnais; M. Chorier de laRoche, docteur de Sorbonne, prévôt du chapitre d'Ainay et curé de cette paroisse. Pour la noblesse, les quatre représentants furent : le marquis de Mont-d'Or, seigneur de Charpieu, président de l'ordre ; M. Barthélémy de Boisse, le marquis de Loras, et M. Deschamps, écuyer, secrétaire de l'ordre et membre de l'Académie de Lyon. Ces diverses nominations avant été communi-
quées mutuellement entre les trois chambres, une grande cérémonie eut lieu dans l'église de Saint-Bonaventurepour la prestation du serment des députés à leurs électeurs et la remise des cahiers. Le lieutenant général de la sénéchaussée ouvrit la séance en félicitant ses concitoyens des trois ordres du spectacle de concorde et de générosité qu'ils venaient de donner. Puis, ayantappelé les nouveaux élus au milieu delà nef, il remit à chacun un exemplaire des cahiers de leur ordre, et lut à haute voix Je serment. Les députés du clergé, la main sur le pect, comme s'expriment les procès-verbaux, les quatre de la noblesse et les sept du tiers-état, la main levée vers le sanctuaire, répondirent un à un : « Je le jure. » Quant au huitième, qui était Bergasse, on lut de lui une lettre datée de Paris, par laquelle il acceptait avec respect, disait-il, la députation dont avait bien voulu l'honorer le tiers-état du plat pays de la sénéchaussée de Lyon. On ne remarqua pas sans doute alors, mais nous pouvons le remarquer aujourd'hui, que le ton du célèbre avocat respirait la tristesse plutôt que l'enthousiasme, et qu'au milieu de l'engouement de ces jours si beaux le nouveau député osait parler « des circonstances malheureuses » où le pays se trouvait (1).
(I) Journal de Lyon el des -provinces delà généralité, du 23 avril 1789.
Le 5 mai suivant, le roi LouisXVI ouvrait à Versailles la session des États généraux. Douze cents députés, prêtres, nobles, bourgeois, se levèrent au cri de Vive le roit au moment où le chef héréditaire de la nation, suivi de la reine etdes princes de sa maison, fit son entrée dans la salle : « Messieurs, dit-il d'une voix émue, le jour que mon cœur attendait depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander. » Puis, après avoir parlé de la dette immense qui pesait déjà sur le royaume au moment de son avènement, et dont le chiffre s'était encore accru par la guerre d'Amérique, le roi signalait fermement aux députés la nécessité de mettre fin à l'inquiétude générale des esprits, qui ne tarderaient pas, annonçait-il, à s'égarer dans un désir exagéré d'innovations, si l'on ne se hâtait de le fixer par une réunion d'avis sages et modérés.
Malgré l'attrait toujours nouveau de cette histoire si souvent répétée des premiers jours de la liberté politique en France, je ne me laisserai pas aller à la raconter à mon tour. Entre les divers partis qui allaient se rencontrer dans l'arène parlementaire, Bergasse avait depuis longtemps marqué sa place ; sa réputation était tellement éclatante qu'on peut dire qu'il entrait aux Étals généraux comme il était entré, quinze ans avant, dans la salle de l'Hotel-de-Ville de Lyon, précé-
dé par un bruit de fanfares. Rien ne lui manquait de ce qui peut assurer le succès d'un homme politique, ni Jetaient, ni les convictions, ni l'ambition, ni même des ennemis. Les courtisans, qui regrettaient le duumvirat de Loménie de Brienneetde Lamoignon, détestaientl'avocat qui avait marqué ce ministère du fer rouge de son éloquence; le parti des parlements redoutait en lui un protecteur éclatant et mécontent; enfin les esprits à systèmes qui visaient à s'imposer à l'assemblée lui reprochaient de tenir autant que pas un d'eux à ses conceptions personnelles.
L'attention publique se portait donc sur le député du tiers-état de Lyon, alors dans la force de l'âge, et doué, d'après une gravure que beaucoup de ses concitoyens doivent avoir trouvée à leurs foyers, d'une figure singulièrement expressive dans sa régularité.
Dès Je 19 mai, Nicolas Bergasse était désigné comme l'un des seize commissaires conciliateurs chargés par l'assemblée des communes de s'entendre avec l'ordre de la noblesse, qui prétendait vérifier à part les pouvoirs de ses députés. Leurs efforts, on le sait, furent infructueux. Le roi ordonna au garde des sceaux d'interposer sa médiation, et ne fut pas plus heureux. Les têtes se montaient sur cette irritante question de la distinction des trois ordres, qui était, au fond, toute la Révolution. Que les députés du tiers
eussent consenti à la plus mince concession, et c'en était fait du principe de légalité devant la loi. Pourquoi, en effet, aurait-on tenu si obstinément à garder les trois ordres séparés, si ce n'était pour continuer à reconnaître aux deux premiers des droits et des faveurs refusés au troisième ? Bergasse fut un des tenantsde son ordre dans cette querelle, non seulement au sein de la commission intermédiaire, mais à la tribune. Il s'agissait de décider quel nom prendrait cette réunion réduite à six cents députés, qui n'était pas toute l'assemblée, et qui ne voulait plus s'appeler la chambre du tiers-état. Mirabeau proposait sans plus de façon le titre de représentants du peuple, et s'indignait des murmures qui repoussaient sa motion. Sieyes, moins em porté, prëîévdih asse?nôlée des représentants de la nation,ou plus simplement assemblée nationale. Bergasse appuya fortement cet avis. La dénomination de représentants du peuple lui semblait faite pour éloigner encore les deux premiers ordres, à cause du sens exclusif qu'on ne manquerait pas d'attribuer au mot peuple. En même temps, l'orateur lyonnais présentait à ses collègues l'éloquent résumé de ce qu'ils auraient à dire au clergé, à la noblesse et au roi pour terminer ce différend. Malgré les éclats de colère de Mirabeau, le succès de Bergasse fut très grand : non seulement la proposition qu'il soutenait fut adoptée, mais l'assemblée le cbargea expressément
d'en informer le roi. Une adresse, rédigée par Bergasse, Barnave et Chapelier, fut lue à la même séance et adoptée avec acclamation : elle eut aussi un plein succès auprès du monarque, dont le cœur inclinait depuis le premier jour vers la réunion des ordres.
Effrayé du déchaînement de l'opinion qui commençait à confondre la couronne dans la cause des ahus et des privilèges, Louis XVI manda auprès de lui le prince de Luxembourg, président de la chambre de la noblesse, et lui demanda de mettre fin à celte dangereuse scission. En vain M. de Luxembourg voulut-il effrayer son auguste interlocuteur, en vain essaya-t-il de lui démontrer que lacouronne allait baisser inévitablement dans l'opinion dès qu'elle ne serait plus l'unique personnification du pays, Louis XVI , plus ferme que d'habitude, répondit : « Dites à l'ordre de la noblesse que je le prie de se réunir aux deux autres; si ce n'est pas assez, je le lui ordonne; comme son roi, je le veux (1). »
Le cardinal de La Rochefoucauld, président de la chambre du clergé, reçut aussi la même injonction, mcins nécessaire pour son ordre que pour celui de la noblesse, car un grand nombre de députés ecclésiastiques étaient venus depuis longtemps se réunir au tiers-état.
Le 14 juillet suivant, le jour même où le peuple de Paris démolissait la Bastille, l'assem-
(!) Moniteur universel du 4 au 6 juillet 1789.
blée entreprenait de jeter les bases de la nouvelle constitution. Une commission de huit membres était nommée pour lui en présenter le projet. Ces huit membres, que la confiance de leurs collègues était allée chercher à dessein dans les trois ordres désormais confondus, furent, pour le clergé, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, et M. de Talleyrand-Périgord, évèque d'Autun, deux prélats dont un, au moins, ne passait pas pour trop imbu des préjugés de son ordre ; pour la noblesse, deux partisans déclarés des idées nouvelles, MM. de Clermont-Tonnerre et de Lally-Tollendal; pour le tiers-état, quatre théoriciens de l'école de Montesquieu : Mounier, l'abbé Sieyes, Chapelier et Bergasse. Entre ces huit commissaires, l'accord, on le voit, était fait d'avance sur les questions principales. Dès le 27 juillet, l'archevêque de Bordeaux venait lire à la Constituante un projet de déclaration des droits, et M. de Clermont-Tonnerre une curieuse analyse des vœux contenus dans les cahiers.
Nous entendons souvent demander ce qu'il faut croire de ces fameux principes de 89 que tout le monde invoque et qu'on s'abstient généralement d'énumérer. La réponse n'est ni dans les préambules de nos chartes, ni dans les dissertations des publicistes; elle est tout simplement au Moniteur.
D'après le rapport de la commission de constitution, les vœux des cahiers se partageaient
en vœux unanimes et vœux de la très grande majorité des bailliages. Ceux sur lesquels les cahiers se prononçaient d'une seule voix étaient au nombre de dix, savoir : l'inviolabilité delacouronne dans la famille actuellement régnante (1); l'hérédité de mâle en mâle; le roi dépositaire du pouvoir exécutif ; la responsabilité des agents de l'autorité; la sanction royale nécessaire pour la promulgation des lois; la loi faite parla nation avec la sanction du roi ; le consentement national nécessaire à l'emprunt et à l'impôt; l'impôt voté seulement d'une tenue d'États à l'autre; la propriété inviolable; la liberté individuelle sacrée. Tel est le sommaire trop souvent oublié ou mutilé des principes de 89; tous ne sont pas contenus dans ce décalogue, mais ceux-là seuls (jui y figurent furent réclamés dans tous les cahiers.
D'autres vœux venaient ensuite sur la permanence ou la périodicité de l'assemblée; sur les deux chambres et le droit de dissolution laissé au roi; sur l'exclusion électorale de ceux qui posséderaient charge, emploi ou place à la cour; sur l'abolition des lettres de cachet; sur l'inviolabilité des paquets confiés à la poste; sur la liberté de la presse, c'est-à-dire la libre communication des pensées, comme s'exprimait Je
(i)a La loi constitutionnelle, disaient les cahiers du tiers-état de Lyon, consacrera l'ordre établi pour la succession au trône dans la famille régnante, de mâle en mâle et d'aîné en aîné. »
noble rapporteur. Ceux-là, ayant pour eux la quasi-unanimité des cahiers, méritent assurément de compter aussi parmi les principes de 89. Ce que la France a voulu à cette époque ne peut donc être un mystère pour personne, car elle l'a écrit dans ses cahiers, et on l'a dit pour elle devant ses mandataires. Ainsi se trouvait résolue, avant d'être publiquement engagée, une discussion dont il ne serait plus question depuis longtemps, si les procès d'idées se décidaient, comme les procès d'affaires, par une simple production de pièces.
Bergasse,à qui l'on avait souvent reproché une certaine affectation à se poser en réformateur de l'État, fut chargé de préparer un travail sur la réorganisation de Tordre judiciaire. Le rêve de sa vie était accompli. Il n'était plus l'avocat au parlement, le défenseur de son ami Kornmann; il parlait en législateur, il tenait la plume pour la nation. L/éminent publiciste commençapar établir que le premier objet des lois est d'assurer à chacun de nous la jouissance des droits qui lui appartiennent en vertu de la constitution. Les lois sont donc les vraies garanties de la liberté. La liberté a deux applications distinctes et naturelles : __ politique, elle consiste dans le droit reconnu à tout citoyen de concourir, soit par lui-même, soitpar ses représentants, à la formation de la loi ; — civile, elle est la faculté défaire tout ce qui n'est pas défendu par la loi. Bergasse
76 AUTRES TEML'S
marquait ainsi combien sont vaines et misérables ces distinctions qu'on entend proposer quelquefois entre la liberté politique, dont il serait permis de faire bon marché, et la liberté civile, seule nécessaire au bonheur des États. Ce sont là évidemment des équivoques de Bas Empire. Toute liberté est nécessairement politique. Ce n'est que lorsqu'elle n'existe pas dans la constitution qu'on est réduit à la chercher dans les codes. La liberté civile, fille de la liberté politique, a pour organes les tribunaux. Le gouvernement ne doit en aucun cas dépendre d'eux, et ils ne doivent jamais dépendre du gouvernement. Ni droits d'enregistrement, ni lits de justice. Avec le régime de la liberté politique définitivement conquise, il paraît inutile de garder de puissantes compagnies de magistrats qui ne manqueraient pas d'entrer en conflit avec la représentation nationale appelée à les remplacer. Le moyen d'enlever à l'institution judiciaire l'importance politique qu'elle a eue jusqu'à présent serait d'augmenter le nombre des cours et de diminuer notablement dans chacune d'elles celui des conseillers. L'idée que le droit déjuger peut se transmettre et s'acheter comme un droit privé est une idée anarchique. Ni vénalité, ni hérédité des charges.
On voit assez comme cette argumentation sapait par sa base le vieil édifice des parlements. Cette vénérable représentation de la justice sous
l'ancien régime, par qui le pays s'était donné plus d'une fois l'illusion de la liberté politique, n'obtint que l'hommage de quelques regrets : « Malheureusement, disait le rapporteur de la Constituante, quand on est appelé à fonder sur des bases durables la prospérité d'un État, ce n'est pas de reconnaissance qu'il faut s'occuper, mais de justice. »
Si l'ancien orateur de la grand'chambre n'épargnait pas les critiques à l'illustre tribunal qu'il avait si vaillamment défendu jadis contre les réformes de M. de Lamoignon, il ne se montra pas moins audacieux dans son plan d'organisation nouvelle. Au prince seul le droit de nommerles juges, mais aux assemblées provinciales le premier droit de désigner au prince les candidats entre lesquels son choix aurait à s'exercer. La justice doit être gratuite; elle est, comme le dit logiquement l'expression ordinaire : rendre la justice, une dette de la société envers chacun de ses membres. Rendre n'est pas vendre. L'instruction des affaires criminelles doit être publique ; elle ne doit pas chercher seulement à trouver des coupables, elle a aussi pour mission de justifier des innocents. Le magistrat qui accuse ne peut être le même que le magistrat qui prononce la peine. Le jury est le vrai tribunal criminel des peuples libres ; il est de rigueur dans les affaires politiques; il faut même chercher à l'appliquer, comme les Anglais, aux affai-
res civiles. Les tribunaux de police doivent être nommés par le peuple, sans aucune intervention du prince, et seulement pour un temps déterminé. Toute peine qui n'est pas nécessaire sera proscrite, comme une violation des droits de l'homme et un attentat du législateur contre la société. La peine de mort sans torture sera la plus forte qui puisse être prononcée contre un coupable : elle ne devra l'être que dans le cas de meurtre ou de haute trahison. Les tribunaux d'exception cessent d'exister. Chaque province aura sa cour suprême de justice composée au plus de deux présidents, de vingt conseillers, de deux avocats généraux et d'un procureur général. Chaque district aura un tribunal de second ordre, et chaque ville, bourg et paroisse un juge de paix choisi par la municipalité dans une liste de notables dressée par la loi.
Ce rapport, dont les principes ont pour la plupart mérité de passer dans nos codes, se terminait par un énergique et douloureux appel au véritable esprit de 89, déjà débordé par l'esprit de révolution. « Jamais empire, s'écriait Bergasse, ne s'est trouvé dans un état de dissolution plus déplorable que celui-ci. Tous les rapports sont brisés, toutes les autorités sont méconnues, tous les pouvoirs anéantis ; on renverse toutes les institutions avec violence, on commande tous les sacrifices avec audace, on s'affranchit avec impunité de tous les devoirs. Chaque jour éclaire de
NICOLAS BRRGASSE 79
nouveaux excès, de nouvelles vengeances. Les crimes se multiplient de toute part, et la palme de la liberté ne s'élève au milieu de nous que couverte de sang et de pleurs. » Quel triste tableau à opposer aux radieuses espérances du mois de mai précédent ! « Je sais, ajoutait prophétiquement l'orateur du tiers-état, qu'une grande anarchie produit promptement une grande lassitude, et que le despotisme, qui est une espèce de repos, a presque toujours été le résultat nécessaire d'une grande anarchie. Il est donc plus important qu'on ne pense de mettre fin aux désordres dont nous gémissons... Les hommes qui se méfient toujours sontnés pour la servitude. Ce n'est que pour les grands caractères que la Providence a fait la liberté. D'accord avec le roi que vous venez de proclamer à si juste titre le restaurateur de la liberté française, rétablissons le calme danslesprovinces ; que pour l'honneur de l'humanité cette révolution soit paisible et qu'aucun jour de désolation ne vienne se mêler aux jours qui vont se succéder (i). »
Le discours de Bergasse, ajoute le Moniteur, fut vivementapplaudi, et l'assemblée en ordonna l'impression.
Deux autres écrits importants, le premier sur les rapports à établir entre les trois pouvoirs, le second sur les crimes de haute trahison, prou-
(1) Moniteur du 13 août 1789.
vent la part active et dominante que le député de Lyon sut prendre aux travaux du comité de constitution. A cette question, qui se posa dès les premières séances et qui est à elle seule tout le problème de la liberté constitutionnelle : Comment déterminer les limites du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif dans une monarchie libre ? l'éminent publiciste répondait en demandant d'abord pour le corps législatif la permanence de sa durée et l'initiative de la proposition des lois. S'il y a un moment, en effet, où la représentation nationale puisse être censée ne plus exister, ce moment sera celui de l'absolutisme rétabli. Si le droit de proposer des lois est laissé au monarque seul, ilne présentera que des lois favorables à sa prérogative, et le corps législatif, condamné à l'action ou à l'inaction, suivant les fantaisies du gouvernement, restera sans influence sérieuse sur les affaires. »
On sait que l'assemblée ne fit nulle difficulté d'adopter l'avis de son comité sur ces deux points qui consacraient sa puissance. Mais il n'en fut pas de même des deux garanties que Bergasse réclamait comme nécessaires à la dignité du pouvoir royal : je veux dire les deux chambres et le droit de veto absolu. Toute l'école libérale s'exprimait déjà d'une seule voix sur le danger, tant pour le roi que pour la liberté, de livrer à une chambre élective unique le droit de parler au nom du pays, « Ne souffrez
pas, écrivait Lafayette, qu'il n'y ait qu'une chambre, ni que le sénat soit de la même composition que la chambre des représentants. Ne souffrez pas que la prérogative royale soit diminuée au delà de ce qui nous est nécessaire, particulièrement dans ce qui a rapport à l'armée et à la politique étrangère. Priez toutes vos connaissances de ne pas faire la folie d'une seule chambre (1).» Quant au veto, il le fallait absolu, suivant Bergasse. S'il n'était pas établi, disait-il qu'aucun acte de l'assemblée n'aurait force de loi qu'après avoir été librement consenti par le prince, le pouvoir de l'assemblée serait illimité. et tout pouvoir illimité est contraire à l'essence même d'une constitution libre. La France , qui avait applaudi au courage des parlements refusant d'enregistrer des édits impopulaires , ne comprendrait pas que le premier magistrat de la nation fût condamné à exécuter des mesures qu'il n'aurait pas approuvées. Toutes les consciences ne pouvaient être libres , excepté la sienne. La constitution, palladium inviolable des droits du peuple, ne devait pas être pour le chef du peuple un fardeau et une honte. « Puisqu'il vous faut une constitution monarchique, concluait Bergasse avec une hauteur de raison h laquelle on n'a su s'élever ni en 1789, en 1814, ni en 1830, acceptez-la en hommes de sens, avec
(l)Lettre inédite de Lafayettecitée par M. Mortimer-Ternaux dans son Histoire de la Terreur.
ses conditions indispensables; organisez l'accord et non la guerre civile entre les deux pouvoirs; mettez des bornes à la volonté du monarque, mais ne cherchez pas à le déshonorer. »
Un détail personnel vint prouver à l'écrivain combien on marchait vite en effetvers le moment où le pouvoir de l'assemblée allait devenir le seul pouvoir. Empêché par la précipitation des meneurs de la majorité de prononcer ce discours à la tribune, et voulant le faire connaître au pays, il fut obligé d'avoir recours à un imprimeur de sa ville natale (1). Les boutiques de Parisregorgeaientdepamphlets contreLouisXVL et sa famille, mais personne à ce moment n'osait prendre parti contre un décret rendu par la Constituante. Elle n'avait pas cependant six mois de durée, et l'on n'était encore qu'au mois de septembre 1789 !
En décidant, contre le vœu de la majorité des membres du comité de constitution, que la représentation nationale ne serait pas scindée en deux chambres, et que le roi n'aurait que le veto suspensif, les députés cédaient évidemment à la crainte de voir reparaître la division des ordres et l'arbitraire ministériel. Ils ouvraient sans le vouloir les Tuileries à l'émeute et leur propre enceinte à la domination des clubs. « Si cette folie d'une convention nationale permanente
(1) Chez Aimé de la Roche, à Lyon, aux Halles de la Grenette.
n'est pas rétractée, disait Lafayette, la France est perdue, la révolution est manquée (l) ! » C'était aussi l'avis de Bergasse, de Mounier et de Lally-Tollendal, qui se retirèrent de la commission après le refus de l'assemblée, déclarant qu'ils ne sauraient, quant à eux, fonder sur ces bases nouvelles l'édifice de la liberté publique. L'assemblée, considérant la commission comme dissoute par cette triple retraite, en nomma une nouvelle composée de MM. Thouret, l'abbé Sioyes, Target, Talleyrand, Desmeuniers, Rabaud Saint-Étienne, Troncbetet Chapelier.
Mais la révolution pressait le pas derrière les votes de l'assemblée devenue omnipotente. La populace, déjà mise en goût de massacres le 14 juillet, après la prise delà Bastille, venait d'apprendre le chemin des demeures royales. La funeste nuit du 5 au 6 octobre avait vu le palais de Versailles envahi, les gardes du corps tués à leur poste, la reine poursuivie de chambre en chambre par les assassins, le roi forcé de paraître au balcon et de promettre à cette tourbe de se laisser ramener le lendemain à Paris. La garde nationale, commandée parLafayette, qui était arrivée en force à Versailles, ne reçut aucun ordre. L'assemblée, siégeant en permanence dans le tumulte d'une séance de nuit, ne sut que s'ajourner au lendemain. Un grand nombre de
(1) Histoire de la Terreur, par M. Mortirner-Ternaux.
ses membres, disons-le à leur honneur, profilèrent de leur liberté pour courir à la défense du roi. Bergasse fut un de ceux-là. Les souvenirs de cette affreuse nuit passée dans le château de Louis XIY, en face de l'émeute hurlante et non réprimée, restèrent, au dire de ceux qui l'ont connu, un des récits les plus émouvants de sa vieillesse.
Louis XVI, rentré à Paris au milieu d'une escorte de scélérats qui portaient les tètes de ses gardes au bout de leurs piques, ne devait plus se retrouver roi qu'en gravissant les marches de l'échafaud. La vraie royauté était restée à Versailles avec l'Assemblée nationale. C'est à elle que le parlement, la cour des aides, la cour des comptes, le bureau des finances, l'université de Paris vinrent le lendemain apporter leurs doléances et leurs hommages. C'est à elle qu'arrivèrent par milliers des adresses et des députations delà province, lui confiant le devoir de sauver le pays et d'établir la liberté. En même temps, les soixante districts de la capitale, représentés par leurs délégués à l'Hùtel-de-Ville, où ils fondaient déjà cette redoutable puissance de la Commune qui devait, en des jours affreux, se substituer à la représentation nationale, lui demandaient de quitter Versailles et de venir rejoindre le pouvoir exécutif à Paris. Déjà, elle avait entendu Mirabeau, accusé de complicité dans les événements fies "jet 6 octobre, dire, à l'occasion des
scènes sanglantes où Flesselles, Delaunay. Fou- Jon et Berthier avaient été mis en pièces, que si de pareils faits s'étaient passés à Constantinople, personne à Paris ne s'en serait ému, et qu'on aurait dit tout simplement que le peuple s'était fait justice (1). Ainsi l'audace du paradoxe répondait avec empressement à l'audace du crime, et l'on déclarait ne pas devoir s'étonner chez les Français de ce qui nous paraîtrait tout naturel chez les Turcs.
Les trois démissionnaires du comité de constitutionjugèrent dès lors qu'il fallait neplus rien espérer d'une assemblée dominée par les complices de l'émeute, et s'ahstinrent, à tort selon nous, de reparaître dans son sein. Aucune période de la Révolution, il faut le reconnaître, ne dut être plus décourageante pour les derniers défenseurs de l'ordre et du roi que les quelques mois qui vont du milieu de juillet au milieu d'octobre 1789. C'est le moment où tout s'écroule sans que n'apparaisse nulle part le frein nécessaire du devoir et de l'autorité. Ce n'est certes pas l'emphatique déclaration des droits qui pouvait en tenir lieu ! L'antique société à trois étages mise au niveau du sol, la royauté insuffisamment
(i) « Si les scènes qui ont lieu à Paris s'étaient passées à Constantinople, les hommes les plus timorés diraient que le peuple s'est fait justice. La mesure était comble, la punition d'un visir deviendra la leçon des autres... Cet événement, loin de nous paraître extraordinaire, exciterait à peine notre attention. » (18e lettre à ses commettants.)
représentée par Louis XVI et compromise plutôt que défendue par le parti de la cour ; le clergé, divisé lui-même en aristocratie et en tiers-état, et tendant d'avance les mains aux liens de la constitution civile ; la noblesse toujours fidèle au trône mais ne lui apportant ni force ni lumière; la magistrature condamnée par la loi et hier hostile,aujourd'hui se survivant pour quelques jours à elle-même; l'arméeatteinte dans sa discipline et se laissant remplacer ou tenir en échec par la garde nationale; l'administration échappant chaque jour au gouvernement pour s'asservir aux passions locales; les paysans soulevés contre les impositions anciennes ou nouvelles et brûlant les châteaux, en attendant le partage des terres; le crédit public tellementréduit à rien qu'un emprumt de 30 millions, jugé nécessaire pour la marche des services, ne trouva pas preneur, etqu'un autre de 80 millions, tenté cette fois par Necker lui-même, ne réussit pas d'avantage; enfin et surtout laville de Paris déjà dominée par les clubs, qui venait de reconquérir son roi et qui n'avait pour se sauver d'elle-même que Bailly à l'hôtel-de-ville et Lafayette à la tète de la milice citoyenne !
Contre les dangers d'une telle situation, il ne restait que l'Assemblée nationale, mais ce n'était qu'un danger de plus puisque le Contrat social était son évangile et que le veto absolu avait été refusé au roi. Raison de plus pour y rester ! La
cause de 89 pouvait encore être servie, si non sauvée, et les trois mécontents eussent été à leurplace au milieu de leurs amis du centre droit.
Pendant que Mounier,qui avait présidé contre Mirabeau la séance du 5 octobre, se réfugiait à Genève ; pendant que Lally-Tollendal, d'une famille d'Irlande, allait intéresser ses compatriotes d'origine aux malheurs de son père, Bergasse restait à Paris, suivant de l'œil la marche du comité de constitution, et ne négligeant aucune occasion de jeter au pays le cri d'alarme du patriote éclairé et courageux. Une occasion ne tarda pas à être offerte de couvrir d'un sérieux et honorable prétexte politique une détermination où ses ennemis n'avaient voulu voir que le dépit de la vanité. En février 1790, un serment fut demandé à tous les membres de la Constituante. Ce n'était plus le simple et loyal serment des députés de 1614 : « Je promets et je jure devant Dieu et sur les saints Évangiles de dire tout ce que je penserai en ma conscience être de l'honneur de Dieu, le bien de son Église, le service du roi et le repos de l'État. » Le nouveau serment avait deux parties : fidélité à la nation, à laloi et auroi,et maintien inviolable de la constitution. Le député de Lyon se déclara prêt à venir prendre le premier engagement, mais il refusa péremptoirement le second ; sa lettre à M. Bureaux de Puzy (1), président du mois de
(1) Du 7 février 1790.
l'assemblée, estune critique à fondflel'œuvre de la Constituante, qui n'était encore qu'à l'état d'ébauche. « Votre projet de constitution est-il monarchique, ou républicain ?demandait-il. Il n'est pas monarchique, car le prince n'en fait pas partie intégrante, et s'il vous plaisait demain de l'enbannir, votre projet y gagnerait au moins du côté de la logique. Est-il républicain ? pas d'avantage ; car, outre que vous gardez un roi au moins de nom, vous concentrez tous les pouvoirs sur une assemblée unique, sans mettre dans la main du pays le moindre frein pour modérer cette omnipotence. Déplus, la constitution est loin d'être terminée; comment adhérer d'avance à un texte qui n'est pas complet? jurer de le terminer, soit; mais de le maintenir, cela ne paraissait pas sérieux. Pourquoi se désister du droit évident de revenir sur la première ligne tant que la dernière n'est pas écrite ? Et l'appel à la nation ? si l'on renonce à en appeler à soi-même, le mettra-t-on aussi de côté ? Les députés ne sont cependant que les secrétaires du pays dont ils ont reçu mandat et auquel ils doivent soumettre leur œuvre. » Ici, nous voyons apparaître pour la première fois cette idée persistante du côté droit de recourir au peuple contre le despotisme de la majorité : protestation naturelle aux minorités opprimées, mais condamnée à l'impuissance, et qui devait frapper inutilement tous les actes du pouvoir législatif
depuis la constitution de 91 jusqu'au vote du 21 janvier.
Loyseau, rédacteur du Journal de législature, répondit à cette lettre de Bergasse, qui eut, comme tous les écrits du célèbre publiciste, un immense retentissement. Aux récriminations du député défectionnaire il opposa les acclamations des députés restés à leur posteet l'enthousiasme du public présenta la séance, qui avait voulu être admis sur-le-champ à prêter serment et l'acceptation du roi, et le spectacle de Paris répétant le soir, dans les districts, dans les églises, sur les places, la formule adoptée par l'assemblée, et les provinces imitant cette ferveur patriotique ; si bien, ajoutait le journaliste, qu'il n'y aurait bientôt personne dans toutle royaume, ni homme, ni femme, ni enfant, qui n'ait juré foi et hommage à la constitution, Bergasse excepté. Ce tableau du jurisconsulte Loyseau n'était point exagéré. La France fut possédée, au printemps de 1790, d'une véritable frénésie de serment. Ce qu'il y avait au fond de ce mouvement, que l'histoire sérieuse n'a pas le droit de traiter légèrement, ce n'était pas, comme l'objectait Bergasse, la folle idée de s'enfermer irrévocablement dans une constitution dont les assises sortaient à peine du sol, c'était le besoin instinctif de rompre sans retour avec l'ordre de choses condamné en 89.
Le 19 avril suivant, le député de Lyon adressait une nouvelle lettre au président de la Cons-
tituante. Éloigné de ses collègues par son refus de serment, mais se tenant toujours pour obligé envers ses commettants, il regrettait, disait-il, de ne pouvoirdévelopper à la tribune son opposition au décret sur les assignats-monnaie. Dans sa conviction, qui était d'ailleurs celle d'un homme très entendu en finances, cette mesure contenait en germe la ruine inévitable de l'État. On serappelle que quatre cent millions d'assignats venaient d'être créés sur les biens du clergé, qui devaient être vendus par la nation pour une somme égale. Le clergé avait offert d'effectuer lui-même cette aliénation et d'en verser le prix dans les caisses publiques; mais accepter cette offre à lafoisgéreuse et politique, c'eût été consacrer le droit de propriété pour l'ordre ecclésiastique, et c'est précisément de ce droit qu'on avait juré de voir la fin.Bergasse réclamait donc comme moraliste contre cet odieux caractère de confiscation introduit de parti pris dans la loi, et comme financier contre le cours forcé du nouveau papiermonnaie, qui nepouvait aboutir qu'à la banqueroute.
Son antagoniste, cette fois, fut le marquis de Montesquiou, rapporteur obligé du comité des finances depuis un an, qu'il faut bien se garder de confondre avec l'abbé de Montesquiou, qui était aussi à la Constituante et votait avec la droite. M. de Montesquiou, ancien menin des enfants de France, ancien écuyer du comte de
Provence, ayant eu la fâcheuse idée de ne passe refuser quelques personnalités contre Berg-asse en défendant le projet du comité, s'attira cette foudroyante réplique : « Dans notre révolution si misérablement conduite, je n'ai pas eu besoin, moi. pourdevenir libre, de devenir ingrat, et il ne m'a pas fallu changer de place pour être à la mienne! » A l'assemblée, qui avait brusquement fermé le débat au moment où l'abbé Maury montait à la tribune, et refusé, comme M. de Galonné quatre ans avant, de laisser examiner ses comptes, il reprochait amèrement d'être asservie au club des jacobins, « espèce de corps législatif, ajoutait-il avec dédain, pour lequel mes commettants ne m'ont accordé aucune mission ».
En même temps il terminait par cette belle et triste déclaration une lettre adressée aux Lyonnais : « Il est temps, pour moi, de quitter cette carrière où je ne vois plus que le bien soit possible, et où les jours ne se succèdent que pour ajouter à ma tristesse. Vous recevez incessamment ma démission, Messieurs. . . J'ai gardé mon poste tant que j'ai espéré des circonstances plus calmes et le retour des opinions saines et modérées; je n'espère plus rien aujourd'hui, et ma tâche doit finir où malheureusement je vois cesser mon espérance (1). »
(1) Paris, 1er mai 1790. Lettre de M. Bergasse, député de la sénéchaussée de Lyon, à ses commettants au sujet de sa protestation contre les assignats-monnaie, suivie de quelques
92 AUTKES TEMPS
Brouillé avec Clavière, qui était un des grands promoteurs du papier-monnaie, séparé de son ami Brissot, qui l'avait inutilement appelé au club des Jacobins, le libéral de la veille devint le point de mire des conspirateurs du lendemain. Les Révolutions de Paris, le Patriote français, le Courrier du Bradant le dénonçaient chaque jour comme aristocrate. Camille Desmoulins ayant accusé le représentant de Lyon de continuer à exiger son indemnité de député, bien que n'allant plus à la chambre, Bergasse traita d'impudent scélérat l'auteur de cette invention, et fit connaître au public que non seulement il ne réclamait pas les 18 francs par jour auxquels il n'avait plus droit, mais qu'il n'avait jamais voulu, quoique sans fortune, en recevoir une obole. « En ce temps de calamité, disait-il avec une vraie noblesse, je me serais fait un reproche d'en toucher la plus faible partie, et le trésor royal n'a pas à me reprocher d'avoir augmenté sa dépense. »
On se fera une idée des fureurs déchaînées contre l'adversaire des assignats, en le voyant dénoncé à la chambre comme ennemi de la nation. Déjà, lors de sa retraite avec Mounier et Lally-Tollendal, après les u et 6 octobre, des citoyens de Dijon avaient demandé que les trois mandataires infidèles fussent déchus de leur
réflexions sur un article du Patriote français rédigé par M. Brissot de Warville (sans nom d'imprimeur).
titre de représentants et déclarés indignes d'occuper aucune fonction publique. Cette fois, une accusation de haute trahison ne fut détournée que par l'intervention d'un fanatique nommé M. de Chabroud, qui s'écria qu'il n'y avait pas lieu de traiter sérieusement l'auteur de la Protestation contre les assignats, et qu'après une telle œuvre il ne restait à M. Bergasse qu'à être interdit par sa famille comme il l'avait été par l'assemblée.
Mais les clubs et les journaux ne se contentaient point de cette facile vengeance. Menacé de mort à son domicile et désigné clans les rues aux pourvoyeurs de la lanterne, Bergasse dut se retirer pour quelque temps dans un village des environs de Paris. Sa célébrité, son portrait (1) qu'on voyait encore partout à cette époque, le dénoncèrent aux jacobins de l'endroit, et ce refuge devint bientôt plus dangereux pour lui que la capitale.
Cependant la constitution de 91, enfin terminée, fut publiée dans son entier, et l'audacieux Bergasse renouvela dans une lettre aux Lyonnais sa protestation contre ce qu'il appelait un code de despotisme, d'anarchie et de corruption. Cette position d'antagonisme bravement prise
(i) Sous ce portrait de Bergasse, fait lors du procès Kornmann et qu'on trouve encore dans beaucoup d'intérieurs à Lyon, on lit cet alexandrin qui aurait dû lui servir d'égide : Il fut l'appui du juste et l'effroi des pervers.
par un seul homme contre toute une assemblée l'obligeait, on le lui avait souvent fait sentir, à donner enfin au public autre chose que des critiques. Aussi annonçait-il, sans songer à s'assurer le mérite de la modestie, un plan de constitution entièrement conçue et rédigée par luimême. Ce que c'est que la loi; comment elle doit être faite, appliquée, maintenue, réformée; comment la liberté sort de la loi, et comment les mœurs sont le ciment d'une constitution libre ; comment le corps des représentants n'est institué que pour voter l'impôt, certaines lois de circonstance, et pour appliquer aux agents prévaricateurs de l'autorité l'inflexible principe de laresponsabilité personnelle; comment le prince ne doit pouvoir mal faire, mais doit garder la toute-puissance du bien : telles étaient les données générales de ce plan, dont quelques-unes, notammentcellesqui concernent les prérogatives du pouvoir législatif, semblaient s'écarter des solutions adoptées jusque-là par Bergasse.
Sans doute il pouvait croire encore à la valeur intrinsèque de ses conceptions, mais il ne lui restait aucune illusion sur leur efficacité pour changer en quoi que ce fût le cours des événements ou des opinions. Les catastrophes seules devaient, croyait-il, nous ramener au sentier de la morale et de la justice. Il les signalait, il les voyait venir avec une nouvelle législature sans expérience et sans scrupules, condamnée d'avance à
ne représenter que les factions et à n'avoir de puissance que pour le mal.
Pendant la courte et orageuse période de l'Assemblée législative, Bergasse, enfermé chez lui, rédigeait article par article les diverses parties de ce projet de constitution que Louis XYI lui avait fait demander. Des relations secrètes, et dignes d'être révélées à l'histoire, s'étaient établies entre l'ancien constituant et l'infortuné prince qu'on gardait à vue aux Tuileries. M. de la Porte, intendant de la liste civile, Peltier. directeur du journal les Actes des Apôtres, et quelques membres du côté droit de l'assemblée paraissent avoir été les agents de ce ministère occulte delà confiance. Malheureusement le roi, comme tousles caractères faibles, prenait volontiers des conseils, hésitait longtemps, et finissait par opter d'instinctpourle parti le plus voisin possible de l'inaction. C'est ainsi que, lors du fatal retour de Varennes, Bergasse avait demandé et même rédigé une sévère réponse du roi aux députés qui avaient accepté la mission de le questionner sur ce qu'on appelait sa fuite. D'autres avis ayant prévalu, ce projet de discours fut publié par Peltier, et son auteur dit à l'abbé Maury : « Un roi interrogé ou un roi sur l'échafaud, c'est la même chose. » Trois mois plus tard, il s'employait avec énergie pour détourner Louis XVI d'accepter sans restriction l'œuvre antimonarchique de la Constituante, et prédisaitj
après avoir vu l'inutilité de ses efforts, que la France serait en république dans un an. C'était le 14 septembre 1791 que l'acceptation du roi avait été obtenue , il ne se trompait, comme on voit, que de buit jours !
Après cette journée du 20 juin 1792, qui fut plus mortelle qu'aucune autre à la majesté du souverain, car le 21 janvier on devait se contenter de faire tomber sa tète, et le 20 juin on l'avait coiffée du bonnet rouge, Bergasse reçut par l'un des ministres deux lignes de la part du roi, qui lui demandait de rédiger sans délai une adresse aux départements. C'était la ressource suprême d'une situation désespérée. La proclamation royale fut écrite et produisit un grand effet dans les provinces. Ce fut la première étincelle de la guerre de Vendée ; c'est d'elle que date la formation du camp de Jalès dans le Vivarais. Mais le ministre, dénoncé à l'assemblée et mal soutenu par le gouvernement, fut destitué, et le mouvement fédéraliste avorta avant de naître. La patrie de Bergasse devait relever, un an après, cet appel contre la tyrannie des faubourgs de Paris et y répondre glorieusement, mais trop tard.
On devine que tant d'honneur et de courage ajoutait encore aux titres de proscription de l'ancien constituant. Son nom devint un des plus honnis dans les journaux et les sociétés populaires, et le théâtre lui-même ne tarda pas à le
signaler aux colères de la rue. Beaumarchais, voyant son ancien vainqueur, non seulement abandonné par la faveur publique, mais poursuivi d'outrages et de menaces, crut le moment opportun pour l'achever. Le 6 juin 1792, on représentait, sur le théâtre du Marais, un drame intitulé : l'Autre Tartuffe, ou la Mère coupable. Bergasse, sous le pseudonyme transparent de Bégearss, y joue le rôle d'un tartuffe de probité, homme très profond, assure l'exposé de la pièce, grand machinateur d'intrigues, qui s'attire, comme l'autre, la confiance d'une famille pour arriver à la dépouiller. « Je vous jure,, dit l'auteur, que je l'ai vu agir ; je n'aurais pas pu l'inventer... » On aurait peine à croire, si l'on ne savait que la haine porte un bandeau comme l'amour, que Beaumarchais ait voulu désigner sous les traits de ce personnage odieux un homme aussi connu que Bergasse pour son désintéressement. Que le protecteur maltraité deMmeKornmannait cédéau besoin de se vengerdel'écrivain qui en d'autres temps avait peut-être abusé contre lui de la détestable réputation que sa vie lui avait faite, on peut le comprendre ; mais ce qui est absolument indigne, ce quidépasse lamesure de lâcheté permise à un pamphlétaire, c'est qu'après avoir signalé au public son Bégearss comme voleur, il le dénonce aux clubs alors tout-puissants comme un agent secret de Goblentz (1). Cette
(1) Voir la scène vm du second acte.
noirceur ne porta pas bonheur à l'œuvre de Beaumarchais. Quoique repris en 1797 par les comédiens du Théâtre-Français et joué quelquefois dans la ville natale de Bergasse, le drame de la Mère coupable, plat de style et d'invention, estdigne d'une époque où la vertu, la nature et la sensibilité formaient le monotone refrain de tous les discours etde toutes les comédies. Figaro travesti sur ses vieux jours en héros de la Morale en action, il y aurait eu là, si la pièce avait pu rester au répertoire,, de quoi compromettre ce type de garnement populaire si gai, si retors, si fertile en bons tours, si audacieux diseur de mauvaises vérités, dont la création reste le vrai génie et la vraie gloire de Beaumarchais.
L'ancien député de Lyon était donc depuis longtemps réduit à se cacher, et occupait activement sa solitude à préparer le plan de constitution promis au roi, lorsqu'il vit un jour entrer chez lui son ancien collègue Malouet, qui était dans le secret de sa retraite et de son travail, et qui venait le presser d'en finir; car, lui dit-il, de grands événements étaient proches. Justement il ne restait guère, comme l'observa naïvement Bergasse, qu'une ou deux pages à rédiger ; elles le furent séance tenante, et Malouet put emporter sous son bras la précieuse recette destinée à sauver l'État. Or, le lendemain de ce jour devait s'appeler le 10 août ! Détail curieux à révéler, car s'il nous montre la vanité du génie
de l'homme dans les plans de la Providence, il apporte un nouveau témoignage enfaveurde celui que ses contemporains avaient appelé le roi honnête homme. A la veille de quitter les Tuileries pour une vraie prison, le roi Louis XYÏ voulait croire encore à la monarchie constitutionnelle, et se préoccupait de rechercher avec un de ses plus intimes conseillers la voie perdue de l'ordre et de la liberté. Quelque temps après, lefameuxplan de constitution était retrouvé dans l'armoire de fer et brûlé. Un autre exemplaire envoyé à Lyon a disparu pendant le siège : de telle sorte que de cette élucubration d'un philosophe et d'un politique chrétien écrivant au bruit de la chute du trône, il ne nous reste rien aujourd'hui que des bases générales qui sont partout, et un enseignement de constance et d'honnêteté qui vaut à lui seul au moins autant que la constitution perdue.
Bergasse ne consent à s'éloigner de Paris qu'après le 2i janvier pour aller en Espagne, pays de sa famille. — Il se fixe à Tarbesen attendant de pouvoir passer la frontière. — Reconnu et arrêté, il est ramené à Paris où il arrive le lendemain du 9 Thermidor. — Il est condamné à la détention jusqu'à la paix. Son mémoire contre le représentant Vadier, lu à la Convention par le jeune Darmaing. Les biens non vendus des victimes de la Terreur sont rendus à leurs familles.— Au sortir de prison, Bergasse épouse Mlle Dupelit-Thouars, sœur de l'un des Jtéros d'Aboukir. — Son petit-fils, l'amiral Bergasse- Dupetit-Thouars. — Sous l'Empire, Bergasse, retiré chez son frère à Lyon, prend la défense d'un républicain, ancien fournisseur des armées nommé Lemercier, dont la femme, alors fort à la mode, à Lyon, avait osé, en plein salon, appeler Monsieur, le vainqueur d' Austerlitz .
Là devrait se terminer le récit de la vie politique de Nicolas Berg-asse, car de cette époque à celle de sa mort, qui était encore éloignée, il n'a reparu dans aucune assemblée ni occupé aucune fonction. Mais il portait trop haut pour n'être pas remarqué, ce signe privilégié du caractère que nos pères tenaient sans doute d'une éducation plus classique et d'une société plus chrétienne. Désigné d'avance aux bourreaux qui allaient usurper le gouvernement de la Révolution, il crut de son devoir de s'offrir au roi pour le défendre devant la Convention, et ne consentit à quitter Paris qu'après la néfaste journée du 21 janvier. Son plan était de rentrer en Espagne,
berceau de ses ancêtres, dont un des premiers a figuré, dit-on, sous le nom de Vargas, parmi les compagnons du Cid. Il alla donc se réfugier à Tarbes, attendant une occasion propice pour passer les Pyrénées. Reconnu et arrêté dans les premiers jours de juillet 1794, c'est-à-dire de cet heureux tbermidor qui devait sauver tant d'innocents, il fut ramené à Paris de brigade en brigade pour être jugé par le tribunal révolutionnaire. Malade, ayant trouvé en route quelques gendarmes compatissants qui ne pressaient pas trop son voyage vers la guillotine, il eut la bonne fortune d'arriver dans la capitale le lendemain du jour où la tête de Robespierre avait roulé à son tour sur la place de la Révolution. Ce n'était pas cependant une raison de se croire libre, surtout pour un prisonnier de cette importance, et Bergassefut condamné commesuspect, le 18 brumaire an III, à la détention jusqu'à la paix.
On croit trop aisément aujourd'hui que tout danger de retour à la Terreur était tombé avec le règne du Comité de salut public. On oublie que le 9 thermidor n'avait été qu'un épisode de guerre civile entre les terroristes, et que Tallien avait abattu Robespierre comme Robespierre avait abattu Hébert et Danton. C'est pendant cet intervalle d'hésitations peu rassurantes pour des condamnés politiques que Bergasse se vit consulté dans sa prison par un jeune compagnon
d'infortune qui était venu réclamer à Paris la restitution des biens de son père mis à mort et dépouillé par le représentant Yadier. Aussi prompt à s'enflammer contre l'iniquité que lorsqu'il plaidait devant la chambre des Tournelles, l'ancien avocat au parlement dicta au fils de la victime quelques pages d'une effrayante énergie contre le régime de sang dont les tronçons, désunis le 9 Thermidor, cherchaient à se rejoindre. « Quoi ! osa s'écrier le jeune Darmaing en face des juges de Louis XVI, la Convention fléchirait devant une troupe de misérables dévoués à toute l'ignominie des siècles ! Assise sur les tombeaux où gisent abattues tant de générations détruites, elle ferait pacte avec leurs bourreaux !... Non, non, cela ne sera pas ! Tous ces spectres plaintifs, que je crois voir siéger à côté de chacun d'entre vous pour lui reprocher sa politique indulgente ou sa honteuse faiblesse, rentreront consolés et vengés dans leurs tombeaux... » On dit qu'à cette image saisissante la terreur passa dans Fàme de ceux qui avaient régné par elle pendant quatorze mois, et que chaque membre de la sanglante assemblée se retourna vers son voisin, comme pour chasser le fantôme évoqué. Bergasse prisonnier eut la gloire de gagner une cause d'humanité et de justice. Yadier, écrasé par cette éloquence d'un fils qui portait le deuil de son père, fut immédiatement décrété d'accusation, et la Convention
décida que les biens non vendus des condamnés de la Terreur seraient restitués à leurs enfants (1).
Ce fut au sortir de cette détention que Bergasse épousa Mlle Dupetit-Thouars, sœur de l'héroïque commandant du Tonnant, qui avait péri dans le désastre d'Aboukir. Cette noble femme, enthousiaste du talent et du courage d'un homme qu'elle ne connaissait que par ses écrits, s'était juré de n'appartenir à aucun autre. A la génération suivante, un nouveau mariage devait cimenter les liens entre les deux familles. Hier encore un petit-fils de Nicolas Bergasse, brillant amiral enlevé trop tôt à ses grandes destinées, portait à son tour les noms désormais inséparables do Bergasse-Dupetit-Thouars.
Retiré, sous l'Empire, tantôt dans sa modeste résidence de Bellefontaine, près Fontainebleau, tantôt aux environs de Lyon, chez son frère Alexandre, qui fut lui-même un esprit des plus éminents, il réunit en un volume, sous le titre d'Essais et fragments, des morceaux philosophiques sur Dieu, sur la nature, sur l'éducation sur la vie champêtre, qui avaient paru à diverses époques dans la Gazette de France, et dont plusieurs ont mérité de rester comme classiques dans nos manuels de littérature. C'est après la publication de cet ouvrage que l'Académie de Lyon inscrivit le nom de Nicolas Ber-
(1) Séance du 26 germinal an III.
gasse parmi ceux de ses membres correspondants.
Une seule occasion de se produire lui fut offerte en ce temps où, dans le monde entier, la parole comme la gloire n'appartenait qu'àun seul homme. L'empereur étant venu visiter Lyon après Austerlitz, une grande fête lui fut donnée àl'Hôtel-de-Ville. Parmi les dames dignes d'être remarquées par leur beauté, même dans la patrie de Mme Récamier, on citait une Mme Lemercier, sur laquelle les biographes ne donnent d'ailleurs aucun détail. Napoléon daigna s'approcher d'elle pendant la soirée ; mais tout en recevant gracieusement de si hautes avances, Mme Lemercier qui était, à ce qu'il parait, une républicaine de forte race, eut l'audace d'appeler Monsieur celui que l'Europe tremblante appelait FEmpereur. « Quelle est cette femme ? dit brusque" ment le héros en lui tournant le dos. — Sire, c'est Mme Lemercier. — Que fait son mari ? — Il était fournisseur des armées sous le Directoire. — Fournisseur ? Qu'on revise ses comptes ! » Les comptes de M. Lemercier furent si bien revisés que le malheureux employé aux vivres fut frappé d'une ruine complète. Chargé de sa défense, Bergasse avait rédigé un mémoire justificatif qui n'eut pas le succès des fameux mémoires pour Kornmann. On était en d'autres temps, et pour défendre son client, victime d'une fantaisie impériale de vengeance plutôt que de
justice, l'avocat dut non pas s'en prendre au gouvernement, mais payer au chef de l'État un tribut de flatterie qu'on lui a reproché plus tard. Il avait alors la double excuse de la gloire et de la nécessité (1).
Bergasse en 1814. — Son opinion sur les actes du Sénat à cette époque.— Réponse de Grégoire, évêque constitutionnel.
— Jugement définitif de la question par M. Guizot. Bergasse aurait voulu que la charte fût présentée par le roi et non octroyée. — Le Czar Alexandre et M™ de Krudener chez Bergasse en 1815. — Correspondance de Bergasse avec le Czar. — Lettre de Chateaubriand à Bergasse en 18/8. — Son Essai sur la Loi, la Souveraineté et la Liberté de la presse.
— Poursuivi en cour d'assises pour attaque à la charte et défendu par Berryer. — Un dossier du grand avocat. — Bergasse injustement accusé en 1830 d'avoir conseillé les Ordonnances. — Sa mort le 28 mai 1832.
L'ancien conseiller de Louis XVI n'en était pas moins fidèle aux affections de sa jeunesse. En avril 1814, quand il vit la France, écrasée sous le retour offensif de l'Europe, tendre la main vers ses princes pour obtenir la paix et la liberté, il crut revoir l'aurore de 89. Époques sœurs, en effet, où l'esprit du temps et la tradition s'unirent ensemble d'une étreinte qui aurait dû être éternelle ! Des deux actes du Sénat qui décidèrent de la situation, l'un prononçant la
(1) Biographie universelle, tome IV. (Thoinier-Desplaces. 1843. )
déchéance de l'empereur, l'autre imposant des conditions à Ja rentrée de Louis XYIII, aucun n'obtint l'assentiment du vieux constituant. Sa générosité naturelle se révoltait contre cette monstrueuse insolence succédant à une monstrueuse platitude. « Je me croirais bien vil, s'écriait-il au début d'une brochure qui partagea le succès de la fameuse brochure de Chateaubriand, si, maintenant que Bonaparte a cessé d'être redoutable, je poursuivais avec acharnement sa mémoire (1). » L'acte constitutionnel paraissait à Bergasse aussi peu justifiable devant la raison que l'acte de déchéance l'était peu devant l'honneur. De quel droit le sénat conservateur de l'Empire s'avisait-il de nous octroyer une sixième ou septième constitution ? Est-ce qu'il pouvait se croire, à quelque titre que ce fût, le représentant de la nation française ? Est-ce que ses membres ne savaient pas qu'ils venaient de parler pendant dix ans, au nom de la France muette, un langage d'adulation et de bassesse qui n'était que le leur ? N'auraient-ils contrefait une dernière fois la voix du pays que pour glisser dans l'acte constitutif la conservation de leurs charges et dignités héréditaires ? Quoi ! nous aurions fait une révolution pour que des Rohan, des Montmorency, des Choiseul, des Brissac, des la Trimouille perdent leurs privilèges dans
(1) Réflexions de M. Bergasse, ancien député à l'Assemblée constituante, sur Vacte constitutionnel du sénat.
l'État, et il faudrait conserver des privilèges pour MM. Grégoire, Chaptal, Chasset, etc. ! Eux qui ont tant déclamé contre les titres et les distinctions de naissance feraient de la reconnaissance de leurs titres et distinctions une condition de la liberté des Français ! Fions-nous au roi plutôt qu'à eux. Sa réputation de sagesse chez un peuple aussi positif que les Anglais nous est un sur garant qu'il n'arrive pas les mains vides. 11 a sans nui doute une grande charte, une loi de bonheur et de liberté à nous présenter... »
J'insiste sur ce dernier mot, qui était au fond toute la pensée de Bergasse. Pas plus qu'il n'avait voulu en 91 de l'octroi de l'assemblée, il ne voulait en 1814 de l'octroi de la royauté. Suivant lui, la charte devait être proposée par le roi et consentie par la nation. Cette distinction qui est devenue banale ne fut aperçue alors que par Bergasse. Il fallait un homme de 89 pour s'en aviser. Ce n'était cependant rien moins que la révolution de 1830 rendue impossible.
Puis venait, comme péroraison à grand effet, le tableau de la prochaine rentrée du roi dans sa capitale, les transports du peuple en voyant passer la fille de Louis XVI qui détournait ses yeux pleins de larmes de la place de la Révolution, le groupe héroïque des Gondés où manque un jeune guerrier tué par trahison, le ciel en^ tr'ouvert laissant voir les victimes du Temple prosternées et reconnaissantes aux pieds de
l'Éternel, et, au plus fort de ce délire d'attendrissement et d'espérance, quelques courtisans du régime déchu osant se présenter devant le cortège avec leur morceau de papier, et disant au roi : Signez, ou vous ne régnerez pas !
Le tableau était vif, comme on voit, non dépourvu de vérités utiles et tout à fait dans le sentiment du jour. Parmi le grand nombre de réponses qui furent tentées au nom du sénat et qui prouvent Je grand succès des Réflexions, l'écrit du sénateur Grégoire mérite seul d'être conservé à l'histoire. Loin de défendre le corps politique dont il fait partie, l'ex-conventionnel le sacrifie sans commisération à je ne sais quelle minorité de ses membres qui serait restée étrangère aux faveurs de la tyrannie, et qui n'aurait voulu ni la proclamation de l'hérédité impériale, ni la création d'une noblesse à majorât, ni le divorce, ni les proscriptions sous le nom de conscriptions, ni la guerre d'Espagne, ni, ajoutait l'évêque constitutionnel de Blois, l'usurpation du domaine temporel du Pape. C'est cette minorité qui venait de monter à l'assaut de l'Empire et qui n'entendait pas livrer la place sans condition au premier venu. Elle demande des garanties pour la liberté, pour l'égalité, pour toutes les conquêtes de la Révolution. Il a voté, quant à lui, et il ne s'en cache pas, pour que le droit fût reconnu au pays de se choisir un chef dans la famille royale, mais endehorsde la loi ordinaire
de succession. Quant au maintien du sénat comme premier corps politique, l'évoque conventionnel s'en applaudissait, n'y voulant voir qu'une précaution contre le nouveau régime. Comme prêtre, il se dit d'ailleurs désintéressé dans la question d'hérédité, et cinquante de ses collègues n'ont, comme lui, personne à qui transmettre leur sénatorerie.
En somme, tout en prétendant conserver cette assemblée comme indispensable à l'établissement de laliberté, l'abbé Grégoire admettait qu'en fait de servilisme elle était tombée au-dessous du sénat de Juvénal. Mais le clergé, disait-il en reprenant l'offensive, avait-il été moins prodigue d'adulation envers celui qu'il appelait jusqu'en 1809 le nouveau Cyrus? Ne lui avait-il pas livré jusqu'au catéchisme, scandale sans exemple dans l'histoire de l'Eglise (1)? Le Corps législatif lui avait-il refusé beaucoup de lois? Le Conseil d'État avait-il assez souvent tenté de le retenir ? Les préfets n'avaient-ils pas continué jusqu'au dernier jour le mensonge de leurs élections unanimes ?
Ainsi parlait-on, soit pour accuser, soit pour décharger le sénat conservateur. La vérité, qui ne tarda pas à être connue, c'est qu'aucune initiative ne revenait à ce noble corps dans les derniers actes qu'on lui reprochait, et que leczar
(1) Voir la 7"" leçon du catéchisme de l'Empire à propos du 4me commandement.
iiO AUTRES TEMPS
Alexandre s'était servi de lui pour promulguer sespropres volontés, commel'empereur Napoléon avait coutume de le faire.
Quant au fond du grand débat engagé entre le royaliste Bergasse et le conventionnel Grégoire, M. Guizot l'a jugé sans appel dans un livre que la postérité acceptera tout au moins comme un recueil de grandes maximes de gouvernement. « Au même moment, dit-il dans ses Mémoires , où le sénat proclamait le retour de l'ancienne maison royale, il étala la prétention d'élire le roi, méconnaissant ainsi le droit monarchique dont il acceptait l'empire, et pratiquant le droit républicain en rétablissant la monarchie. Contradiction choquante entre les principes et les actes , puérile bravade envers le grand fait auquel on rendait hommage, et déplorable confusion des droits comme des idées. Évidemment c'était par nécessité et non par choix, et à raison de son titre héréditaire, non comme l'élu du jour, qu'on rappelait Louis XVIII au trône de France. Il n'y avait de vérité, de dignité et de prudence que dans une seule conduite : reconnaître hautementle droit monarchique dans la maison de Bourbon, et lui demander de reconnaître hautement à son tour les droits nationaux, tels que les proclamaient l'état du pays et l'esprit du temps (1). »
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, tome Ier, page 32.
NICOLAS BERGASSE ill
On sait ce que devint au bout d'un an cette royauté restaurée par le sénat impérial. A la seconde rentrée des alliés à Paris, nous retrouvons l'ancien député du tiers-état de Lyon, non plus aux premiers rangs de la bataille des partis, mais dans la plus haute faveur de l'un des souverains à qui la fortune des armes venait de livrer la France. Comment l'empereur Alexandre connutil l'existence de Bergasse ? Nous avons tout lieu de croire que ce fut par Mme de Kriidner.
Cette femme célèbre venait d'arriver à Paris à la suite du czar. Entourée d'une escorte de pasteurs de Genève, de frères moraves, de saints de diverses églises d'outre-Rhin, elle parcourait l'Allemagne depuis quelques années, déclamant une sorte d'épopée mystique qui semêlait naturellement au bruit des armes chez ce peuple rêveur et guerrier. Les Allemands mettraient la Marseillaise en strophes humanitaires, comme les Italiens l'ont mise en fioritures. D'après la nouvelle prophétesse, l'Europe assistait à la lutte suprême entre le bon et le mauvais génie. Dieu l'avait envoyée pour annoncer la victoire de l'aigle blanc, qui était le czar, sur l'aigle noir, qui était naturellement Napoléon. Merveilleux sujet de poésie, en effet, plutôt que d'histoire, que la rencontre de ces deux hommes, l'un représentant l'idéologie passionnée et mobile des races du Nord, l'autre personnifiant la plus énergique mauifestation du génie méridional appliqué à la
politique et à la guerre que le monde ait vue depuis César. Du jour delà première paix de Paris, Mme de Kriidner avait compris et dit bien haut que l'exilé de l'île d'Elbe ne tarderait pas à trouver sa revanche. Elle voulait être la Jeanne d'Arc d'Alexandre, une Jeanne d'Arc qui avait été ambassadrice et non bergère. Aussi ne cessait-elle de le poursuivre de ses objurgations au milieu des fêtes de ce congrès de Vienne dont on pouvait dire qu'il dansait et ne marchait pas. L'événement du 20 mars, en justifiant ses faciles prédictions, lui donna sur l'esprit duczar un empire décidé. Fée plutôt que favorite, car elle avait alors cinquante ans, elle enivrait de ses rêves l'ima°ination de ce maître du monde devenu son disciple, et montrait à son orgueil schismatique la perspective du gouvernement universel des âmes.
Ce n'était pas sur les trônes seulement que l'amie d'Alexandre lui voulait des adeptes, elle en cherchait parmi les hommes en renom. Bergasse, que le rayon mystique avait touché dans sa jeunesse, et qui n'avait pas perdu depuis Mesmer le goût du merveilleux, fut mis en relation avec elle par M™e de Lezay-Marnésia, compagne dévouée de la prophétesse. C'est par elle qu'on a pu connaître et me transmettre un des plus curieux épisodes de cette époque dont on pourrait croire que tout a été dit.
Dans le Paris du mois de juillet 1815, qui né-
tait plus, hélas ! que le champ de parade des armées de l'Europe, on voyait quelquefois le soir un équipage s'arrêter à l'angle du faubourg du Roule et de la rue de la Pépinière. Trois personnes en descendaient, un homme de haute taille et deux femmes. Les trois inconnus gagnaient, à travers les terrains encore non bâtis des jardinsdu roi, une maison de nulle apparence qui était autrefois celle du jardinier. Un vieillard les y attendait dans une petite chambre qui n'avait pour tout mobilier qu'un vieux fauteuil en velours d'Utrecht, une chaise, un tabouret, un bureau en bois blanc et un lit. Ce logement était celui de Nicolas Bergasse,et cesinconnus n'étaient autres quelejczar Alexandre, Mme deKrùdner et Mmede Lezay-Marnésia. Le maître de maison gardait le fauteuil sur l'ordre formel de son auguste visiteur. L'auteur de Valérie s'asseyaitou le plus souvent montait debout sur la chaise , sa compagne s'adossait au lit, et le czar, accroupi sur le tabouret en face de sa sibylle, allongeait ses grandes jambes sous le fauteuil de Bergasse. Là, devant ce cénacle de ses initiés les plus intimes, Mme deKrùdner s'élevait aux plus transcendantes divagations de l'illuminisme. Le voile des temps se déchirait devantelle ; l'unité delarace d'Adam, fractionnée jusqu'ici en tant de nations et de religions ennemies, se refaisait par la sainte alliance des rois ; l'humanité, indéfiniment perfectible, ne connaissait plus que de nobles instincts ;
la terre purifiée remontait vers le ciel comme une brume légère après la tempête, et une révélation religieuse nouvelle brillait sur le monde, d'où le règne du mal était à jamais banni. Du haut du Kremlin, comme d'un nouveau balcon de Saint-Pierre, devant l'Asie conquise etl'Europe dominée, le maître de toutesles Russiesenvoyait à la ville et au monde sa bénédiction de roi et de pontife. Le czar suivait d'un œil fasciné le vol de son aigle blanc, et de temps en temps regardait, non sans inquiétude, du coté de Bergasse. Celui-ci, souriant et parfois séduit, reprenait gravement ces hautes rêveries qui lui rappelaient ses premières recherches sur la loi d'harmonie universelle, et s'efforçait de les ramenerune à une aux solutions pratiques de lapolitique. Plusieurs séances furent ainsi données à Mme de Kriidner pour exposer son sytème entre le souverain qui devait l'appliquer et le vieux philosophe à qui l'on demandait de le juger. Quelle scène à montrer au monde après l'hécatombe de Leipsick et de "Waterloo ! Il en résulta tout au moins que le czar emporta de France la plus sérieuse estime pour le vieux disciple de Saint-Martin, en qui il avait trouvé par occasion un politique. C'est en grande partie à son influence que fut due la première entrée aux affaires de 31. le duc de Richelieu, dont les liens avec la Russie étaient publics, mais qui avait pour la France le premier mérite démettre fin au scandale du ministère Fouché. Sa corres-
NICOLAS BERGASSE ]io
pondance avec Alexandre, connue seulementpar quelques réponses de celui-ci insérées dans la Biographie universelle ■, et qu'on serait si curieux de lire en entier, devint active, surtout aux approches du congrès de Vérone. Elle nous montre le czar voulant avoir, comme en 1815, l'avis de Bergasse sur les points les plus délicats de la politique du moment. « Je vous saurais gré, Monsieur, lui écrivait-il de Pétersbourg, de la continuation de votre correspondance; j'y attache un prix réel (1). Je recevrai avec beaucoup de plaisir le travail que vous m'annoncez, et vous invite à me le faire parvenir à l'époque où, réuni aux souverains mes alliés, je serai à même de m'occuper de ces questions fondamentales, auxquelles le bonheur et la tranquillité de l'Europe sont si intimement liés (2).»
Dans le même moment, la plume de guerre de Chateaubriand traçait ces lignes à l'adresse de celui qu'on appelait l'avocat consultant de la Restauration.
« Nous avons grand besoin, Monsieur, de vos talents et de votre courage. Venez à notre secours. Les plus infâmes calomniateurs, les plus lâches etles plus pervers des hommes triomphent ! Prenez votre plume, écrasez ces malheureux sous l'éloquence de la vérité. Je suis resté seul sur le champ de bataille, mais, auprès de vous, je me
(1)23 décembre 1819.
(2) 4 août 1822.
ranimerai. Vous devez aux hommes compte du génie que le ciel vous a donné. Vous vous repentirez toute votre vie, si nous périssons, de n'avoir pas essayé de nous sauver. Je suis avec vérité votre plus dévoué serviteur et admirateur.
t Paris, 6 août 1818.
« Chateaubriand. »
Rien ne prouve mieux, suivant nous, que cette lettre à quelle hauteur était alors placé le nom de Bergasse si ouhlié aujourd'hui.
Bergasse prit sa plume, en effet, et, dans un écrit intitulé : Essai sur la loi, su?" la souveraineté et sur la liberté de la presse, il se déclara l'ennemi, comme toujours, de ceux qui commandent le silence, et demanda pour la presse un jury formé par égales parts de magistrats des cours royales et de jurés spéciaux sur lesquels l'accusé pourrait seul exercer le droit de récusation.
En tête des questions qui divisaient alors les assemblées politiques et remuaientprofondément les masses, il faut placer la question des biens nationaux. Elle a été résolue à cette époque par une loi mémorable sur laquelle la polémique des partis s'est abattue avec le plus impardonnable aveuglement. Déjà, aux jours les plus violents de
NÏCOIAS BERGASSE 117
la révolution de 1830, une voix qui devait parler plus tard avec l'autorité des plus hautes fonctions de l'état, la voix de M. Sauzet, défenseur de M. de Chantelauze, avait osé remercier la Restauration [de la loi qui accordait une indemnité proportionnelle aux propriétaires dépossédés par la Révolution. Cette voix éloquente est aujourd'hui celle de l'histoire Tout le monde célèbre cette mesure de M. de Villèle , non seulement comme un bienfait, puisqu'elle a doublé la valeur d'une grande part de la propriété foncière en France, mais comme un honneur pour notre nation, parce qu'elle a écrit définitivement dans ses codes ce commandement de la justice éternelle : Tu ne confisqueras point !
Ce que l'on sait moins, ce que l'on ignore presque généralement, c'est queBergasse fut un des promoteurs les plus actifs de cette réparation nécessaire. Comme font toujours les philosophes qui sont à distance les vrais politiques, il prit la question dans les principes et prouva qu'une rigoureuse justice auraitexigé la restitution pure et simple des biens confisqués. Cette thèse excessive, développée avec solennité dans un livre intitulé : Essai sur la propriété, se trouvait en hostilité directe avec l'article 9 de la charte, qui garantissait l'inviolabilité des ventes nationales. Bergasse fut traduit devant la cour d'assises de la Seine. Ce ne fut pas sans scandale que, le
28 avril 1821, on vit s'asseoir sur ces bancs où passaient chaque jour les irréconciliables ennemis de la dynastie, ce philosophe en cheveux blancs qui avait été le conseiller des derniers jours de Louis XVI et des premiers jours de la Restauration.
A ses côtés vint se placer un jeune avocat dont la parole, déjà populaire au barreau, annonçait dans les causes politiques cette éloquence souveraine dont on peut dire qu'elle est la seule puissance de notre siècle qui soit restée debout pendant cinquante ans. — J'ai nommé Berryer. — Ce fut, au dire de ceux qui ont suivi de près la carrière du grand orateur, une des premières causes où l'aigle se révéla. Après avoir rappelé la vie et les travaux de son client en termes que j'aurais été heureux de n'avoir qu'à copier si la sténographie nous les eût conservés, il prouva que Y Essai sur la Propriété n'était au fond qu'une revendication de justice et d'humanité en faveur des familles spoliées. La rentrée en possession pure et simple des anciens propriétaires serait à coup sûr de droit absolu; mais l'indemnité proportionnelle étant seule praticable, comment s'expliquer que la loi n'eût encore rien dit? La Constituante n'avaitelle pas décrété, dès la première année de son existence, que les biens non vendus des protestants sortis de France à la révocation de redit de Nantes seraient rendus à leurs héritiers? La
Convention elle-même n'avait-elle pas accepté la réclamation des victimes de la Terreur portée à sa barre par un client de Bergasse et appuyée parle féroce Legendre lui-même? Par combien démesures d'ailleurs le gouvernementne s'étaitil pas vu placé sur cette voie, depuis les sénatusconsultes qui avaient à diverses époques rendu leurs biens à des émigrés rayés de la liste, jusqu'aux promesses faites au nom du roi devant la chambre des pairs de 1814? L'indemnité aux anciens propriétaires, et non la dépossession des nouveaux, telle était donc la vraie conclusion de l'écrit poursuivi.
On était à la veille du baptême de M. le duc de Bordeaux; le brillant défenseur sut tirer un heureux parti pour sa cause de cet événement national. Rappelant le mot de Sylla au jeune Crassus, qui lui demandait une escorte pour traverser un pays occupé par l'ennemi : « Va, je te donne pour escorte ton père, ton frère, tes amis queMarius afaitégorger ! » Berryer s'écria qu'au lieu de ce mot d'ordre des temps de proscriptions et de guerre civile, il donnait pour guide aux générations nouvelles ce jeune et royal enfant sur le front duquel allait couler l'eau sainte qui avait coulé, à l'origine de la monarchie, sur le front de Clovis.
Bergasse fut acquitté aux applaudissements d'un auditoire d'élite accouru des Tuileries et du côté droit des deux chambres pour assister ce
vénérable champion du droit monarchique mis en jugement par la monarchie (1).
Soit ressentiment personnel du rôle joué par l'avocat au parlement dans les dernières années de l'ancien régime, soit méfiance à cause de son intimité trop connue avec l'empereur Alexandre, il est certain que Louis XYIII n'avait aucun goût pour l'auteur de YEssai sur la Propriété. Charles X, voulant réparer le volontaire oubli de son frère, donna une pension sur sa cassette au vieux publiciste. C'était la première faveur que la fortune lui envoyait; bien qu'arrivé au terme de sa carrière, il ne devait pas en jouir jusqu'à sa mort. En juillet 1830, le même numéro du Moniteur qui portait les fatales ordonnances annonçait la nomination de Nicolas Bergasse comme conseiller d'État honoraire. Cette coïncidence toute fortuite le fit confondre alors
(1) Nous avons pu recueillir l'analyse de cette affaire dans le dossier même de M. Berryer, que l'illustre orateur avait bien voulu mettre à notre disposition. Nul mieux que lui ne connaissait la vie de Bernasse, qu'il avait dû raconter aux jurés et qui fut, nous disait-il, la meilleure partie de sa défense.
Il nous a été permis, en même temps, de pénétrer dans le secret de la préparation que savait s'imposer cet incomparable improvisateur. Pas une des pièces importantes de la procédure qui ne fût criblée de traits au crayon rouge, tantôt pour sou îgn^r un mot, tantôt pour encadrer une phrase, quelquefois pour indiquer en marge un argument ou même un mouvement oratoire. Le plan est solidement arrêté et la péroraison écrite en trois ou quatre lignes. Les notes prises à l'audience laissent aussi une idée très exacte du réquisitoire et de la réplique.
dans le nombre des inspirateurs de cette déplorable tentative de coup d'État. Ce fut la dernière calomnie dont il eut à gémir. Non seulement il n'avait pas conseillé les ordonnances, mais s'il en eût connu le projet, il aurait blâmé M. de Polignac comme il avait blâmé M. de Maupeou et M. Loménie de Brienne, sous l'ancien régime. Un de ses neveux, M. Alphonse Bergasse, procureur général près la cour de Montpellier, démissionnaire par refus de serment après le 7 août 1830, a formellement repoussé cette responsabilité au nom du chef de sa famille, et fait connaître comment il était devenu, sans le demander, conseiller d'État honoraire (1). M. de Chantelauze, dit-il, son compatriote, entré depuis trois mois au ministère de la justice, jetant les yeux sur la liste des quatre-vingts ou cent noms qui avaient reçu du roi ce titre purement distinctif, fut scandalisé de n'y pas trouver celui du célèbre publiciste qui était une des gloires de sa ville natale; il l'inscrivit donc de sa propre autorité, et par une ordonnance qui n'était pas même revêtue du contre-seing des autres ministres. C'est ce tardif et modeste honneur couronnant une longue vie de désintéressement et de services que l'esprit de parti osa reprocher à Bergasse travesti par le Constitutionnel du temps en obscur conseiller du despotisme.
(1) Nouvelles Archives statistiques, historiques et littéraires du département du Rhône, t. XV et XVI.
De ce jour, dit son biographe de 1832, l'écrivain politique s'enveloppa dans le manteau d'Anaxagore. Qu'il me soit permis d'ajouter que le chrétien se retira au pied de la croix où il avait vécu dès sa jeunesse en croyant éclairé et fervent. C'est là que la mort vint le prendre, le 28 mai 1832, au moment même où il recevait le dernier sacrement. Deux ou trois journaux appartenant aux opinions qu'il avait servies donnèrent quelques lignes à l'annonce de cet événement, puis tout fut dit sur Nicolas Bergasse, et le silence a recouvert son nom, jadis cité parmi les plus célèbres.
Unité de la vie de Bergasse. — Fidèle jusqu'au bout à ridée de 89 : établir un gouvernement libre, mais traditionnel et monarchique. — Son importance fut celle d'un philosophe et d'un modéré. — Impuissance des modérés dans nos temps de révolution. — Par ses écrits, par ses discours, par sa conduite, Bergasse mérite d'être compté au premier rang parmi ceux qui ont essayé de fonder en France les droits populaires de la liberté sur le principe nécessaire de la monarchie. — Sa place est marquée dès le début entre les Mounier, Malouet, Lally-Tollendal et leurs amis, et plus tard entre Chateaubriand, De Serres, Berryer et les royalistes libéraux de la Pœslauration.
Telle fut cette longue existence d'un homme politique assurément digne de mémoire, et dont le souvenir commençait à disparaître dans un injuste délaissement. Pourquoi ai-je tenu à le
retirer pour un moment de ce grand fleuve d'oubli, de ce Léthé de l'histoire qui roule pêle-mêle nos noms et nos œuvres vers l'insouciante postérité ? Est-ce pour la vaine satisfaction de raconter quelques anecdotes inédites? Est-ce pour satisfaire ce penchant sophistique qui pousse la critique de notre temps à célébrer tant d'inconnus dignes de l'être, quand elle démolit chaque jour tant de renommées dignes de vivre? Non. En fait de gloire, il ne faut tpas sacrifier trop vite aux dieux ignorés, et j'aime mieux, pour ma part, les statues que les statuettes.
Mais en nos jours, que chacun aie droit d'appeler difficiles, il ne suffit plus d'intéresser ou d'émouvoir; on veut des écrits qui soient des actes et des hommes qui soient des caractères. Or n'avez-vous pas senti comme moi que cette vie d'un de nos anciens est un enseignement ? Elle se meut, elle agit sur tous, elle a le souffle antique de l'honneur et de la vertu. Au rebours de tant d'existences qui ne valent que par le bruit rapide de leur passage au milieu de nous, elle va, elle vaut par elle-même, elle s'achemine discrètement, elle développe pendant quatrevingt-deuxans son inflexible ligne droite à travers les contradictions et les retours des événements qui nous ont successivement dominés. Son unité est tout entière dans une idée, l'idée de 89.
Cette date lumineuse pourrait être placée sur chacun des actes de la longue carrière de Bergasse.
in AUTRES TEMPS
Sous l'ancien régime, où il eut à lutter pour le progrès, il ne confondit jamais les principes dans la haine des abus; sous la révolution, où il eut à combattre pour Tordre, il ne confondit jamais la liberté avec les excès commis en son nom. Membre de notre première assemblée, il pensa, comme l'a si nettement avoué M. Thiers, que « le devoir de la Constituante, d'après tous les engagements qu'elle avait pris, c'était d'établir un gouvernement libre, mais monarchique (1) ».
A peine eut-il le temps de mettre la main et de laisser la marque de son esprit dans la première constitution que la France se soit donnée, mais il resta fidèle aux Cahiers. En 1814, en saluant avec la France entière le retour des Bourbons , il demanda que la Charte, au lieu d'être octroyée par le roi, fût présentée par lui à l'assentiment populaire. Il n'approuva pas les ordonnances de Juillet, ce lit de justice de la royauté contre le corps électoral qu'elle avait voulu; mais il garda le culte du droit héréditaire. Ce qu'il y eut d'incomplet dans ce puissant esprit, ce qui resta d'inachevé dans cette vie qui se consuma tout entière à la poursuite d'un grand ouvrage, toujours annoncé, sur les droits et les devoirs politiques , et dont il ne put jamais donner que l'éloquente préface, n'est-ce pas un trait de ressemblance de plus avec l'époque dont il est
(1) Histoire de la Révolution, t. I, p. 330.
sorti ? 89 est-il lui-même autre chose qu'une sublime préface dont le livre s'écrit feuillet par feuillet, et non sans ratures, depuis un siècle ? Mais, me dira-t-on, avec cette unité de vue et cette fixité de principes dont vous le vantez, l'ancien avocat au parlement n'a pas su se faire dans la société nouvelle une position en rapport avec ses talents, et vous ne nous montrez au bout de cette ligne droite qui fut sa vie, qu'une vieillesse honorée, sans doute, mais humble de ressources et nulle d'éclat. Cela est vrai. Bernasse a eu son jour pour la célébrité; il ne l'a pas eu pour le pouvoir. Son importance est restée pour ainsi dire anonyme, et je ne devais jamais mieux le comprendre qu'en essayant d'en révéler quelque chose. Mais je luisais gré tout d'abord de n'avoir rien sacrifié de lui-même à la facile ambition de parvenir. Combien d'autres ont cessé d'être quelqu'un pour arriver à être quelque chose! De l'aveu de ses amis, pourquoi le cacher ? il portait, dans le commerce ordinaire de la vie, l'humeur difficile d'un homme qui sentait l'honneur en Castillan. En outre, il fut sous tous les régimes ce qu'on appelle un modéré. Accusé et flatté tour à tour par tous les partis, il a pu dire avec un légitime orgueil qu'il ne s'était absolument voué à aucun, et qu'il n'avait jamais marché que dans le sentier de ses opinions personnelles. L'ambition n'avait pu faire de lui un courtisan, le dépit n'en fit jamais
un opposant. Or, en ce siècle de renouvellement violent des habitudes et des idées, le pouvoir, nous le savons, n'a jamais été le prix de la modération. Pour l'escalader, il a fallu d'abord y faire brèche, et nous avons vu les plus hardis de ceux qui l'ont tour à tour possédé user leurs forces à jeter bas l'échelle qui venait de les porter au faîte.
Quant à ceux qui n'ont rien voulu devoir qu'à leurs propres efforts et à leurs propres idées, l'impuissance et l'isolement ont été trop souvent leur partage. Où sont arrivés, je le demande, les modérés de la Constituante et de la Législative? Je ne parle pas de ceux de la Convention qui, sauf deux ou trois exceptions héroïques, n'osèrent même pas arborer leur drapeau. Que sont devenus tous ces hommes par qui la Révotion aurait pu être si heureusement gouvernée et honorée ? Vivants, l'échafaud ou l'exil les a dévorés ; morts, l'oubli croît comme la ronce sur leurs tombes ignorées. Que leur a-t-il manqué cependant, à eux qui eurent à déployer tant de talent, tant d'à-propos, tant de courage? Il leur a manqué une seule chose, le succès !
Oui, sans doute, ils n'ont pas réussi, ils n'ont pas su maîtriser le flot, ils n'ont pu sauver ni le pays ni eux-mêmes ; mais ils n'ont rien renié, rien souillé, rien trahi. Ils sont restés hors du pouvoir ; mais ils sont tombés entiers dans leur honneur, comme dans une forte armure d'acier
poli qui ne garde rien des souillures du combat, mais ils ont été jusqu'au bout les hommes de 89, mais nous avons recours à eux quand il s'agit de défendre l'ordre et de revendiquer la liberté. N'allons pas nous perdre dans les rangs de la foule impitoyable pour ceux que le char des événements a écrasés, servile envers ceux qu'il monte pour un jour au Capitole. Sachons descendre dans les oubliettes de l'histoire, relevons avec une piété reconnaissante ces morts sans honneurs qui sont nos ancêtres, ces héros sans gloire qui sont nos héros, et soyons fiers de pouvoir ajouter à cette élite immortelle et malheureuse le nom trop vanté peut-être au début, mais injustement dédaigné depuis, de Nicolas Bergasse.