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ORANGE ET SA PRINCIPAUTÉ

Le voyageur qui est parti de la gare de Mazas un soir de décembre, pour aller passer le plus mauvais de l'hiver sur les bords de la Méditerranée, ne peut retenir un cri de surprise et de joie quand il se réveille le lendemain matin à l'entrée des horizons de Provence, en plein soleil, en pleine nature rayonnante et printanière, en plein Midi. C'est donc fini de l'éternelle brume et de la boue glacée des rues de Paris ! D'un côté, le Rhône, qui tour à tour se cache ou se montre sous une ligne fuyante de vapeurs, le long des montagnes du Vivarais; de l'autre, les radieuses plaines du comtat Venaissin, avec leurs clochers carrés, leurs nombreuses granges aux toits rouges, leurs haies d'arbres verts, leurs cultures hivernales; et làbas, au fond, le Ventoux, ce petit Mont Blanc méridional, qui regarde et sourit sous son casque de neige. Le but du voyage est atteint. En une nuit, on a passé dans un monde nouveau, sous un autre ciel, chez une autre race, au milieu d'une autre histoire.

On n'est pas encore en Italie, mais on est déjà chez les Romains. Tout porte leur marque : les monuments aux assises régulières et à la patine dorée par des siècles de soleil, les visages au type correct et dur, et jusqu'à ce dialecte provençal tour à tour graveou chantant qui doit avoir été un patois de Rome au temps de Cicéron.

Ajoutons, — mais cette fois comme un trait qui ne s'aperçoit pas de la portière d'un wagon, — que cette population a l'air de s'agiter encore dans lesbourrasques duForum.Les idées générales la pénètrent peu. Les passions de localité la possèdent seules. Les régimes les plus divers ont beau s'être chargés de son éducation politique : ils se sont tous accordés sur ce seul point, c'est que la liberté est le droit de tout faire quand on est le plus fort, et l'égalité le droit de ramener violemment à son propre niveau tout ce qui est au-dessus. Ne parlons pas delà fraternité qui séchante, mais qui ne sepratique guère. En revanche, on est ardent aux compétitions de personnes, insatiable de rivalités locales et justement jaloux des franchises de son municipe.

Méry, qui fut le plus latin de nos poètes, avait imaginé de reconstruire une Rome des Gaules, comme il l'appelait, avec les débris qui nous restent à Orange, à Vaison, à Nîmes, à Arles, à Saint-Remy. La porte principale de cette nouvelle cité de César-Auguste, c'était ce fameux

arc de triomphe d'Orange qu'on voit de la gare, dressant à quelques pas de la ville sa masse élégante et colossale (1). On dirait un pont aux trois arches inégales sous lequel passe et repasse depuis deux mille ans le flot qui va et vient de la Méditerranée à l'Océan.

Ce monument, qui estla gloire d'Orange, semhledestiné à la confusion des érudits. Pendant de longs siècles, et malgré d'interminables dissertations, on n'a pu parvenir à le signer d'un nom certain, ni d'une date authentique. Il est là cependant debout, en pleine lumière, en pleine circulation, accessible à tout le monde comme la borne du chemin, chargé et surchargé de détaiJs et de personnages qui disent surabondamment tout ce qu'on cherche inutilement à connaître. Que peuvent être en effet ces bas-reliefs, sinon des commentaires sculptés de l'idée première de l'édifice? Est-ce que ces riches guirlandes de fleurs etdefruits, ces trophées d'armes, ces boucliers avec leurs inscriptions, cet animal qui sert d'enseigne aux légions et qui n'est pas encore l'aigle, ces navires, ces mâts, ces cordages, ces tridents, ces guerriers sauvages armés de piques, cette braye gauloise, dépouille des vaincus, cette femme qui porte la main à l'oreille comme pour ne pas entendre (2), ces captifs liés

(1) L'arc de triomphe d'Orange mesure 22 m. de hauteur, 21 de largeur et 8 de profondeur.

(2) D'après Plutarque, Marius avait l'habitude d'emmener

deux à deux, les mains attachées derrière le dos; ces combats de gladiateurs, ces têtes de divinités, ces instruments du culte, ce jeune homme et cette jeune femme couronnés d'olivier, est-ce que vraiment tout cela ne signifie rien? Est-ce que tout cela se trouve réuni par hasard ? Est-ce que ce ne sont pas là autant de témoins contemporains qui ont la parole et qu'on ne comprend plus? Ah! si c'étaient des hiéroglyphes !

Le bon public, qui simplifierait même la science étymologique, si on le laissait faire, voyant le mot de MARIO très lisible encore sur le fronton principal, n'avait pas hésité à conclure qu'il s'agissait de la victoire remportée par Marius sur les Cimbres et les Teutons à quelques lieues delà. Mais les savants n'ont rien laissé subsister de cette explication si longtemps acceptée. De sorte que, malgré son grand air et le haut rang qu'il tient parmi les choses romaines, l'arc de triomphe d'Orange reste sans état civil, comme un enfant naturel exposé sur un grand chemin (1).

avec lui une pythonisse syrienne qu'il consultait toujours avant de livrer bataille. Tant qu'elle n'entendait rien, la fortune était favorable aux Romains. C'est cette devineresse que les partisans de Marius ont voulu voir, non sans quelque raison, dans cette femme qui se bouche l'oreille.

(i) La principale raison donnée contre Marius, c'est que l'aigle dont il avait fait lui-même l'enseigne des légions romaines ne se trouve pas une seule fois dans les bas-reliefs. On lui a donc substitué un certain Domitius^Enobarbus, vainqueur des barbares aux environs de Bédarrides peu d'années avant. Ce Domitius ne dut sa victoire, d'après l'histoire, qu'à l'effroi qu'inspirèrent à l'ennemi des éléphants portant une tour

Disons toutefois que, d'après le plus récent état des recherches archéologiques, la question semble avoir fait un pas important. Ne pouvant rien tirer de concluant des bas-reliefs qui, de bas en haut, en dehors et en dedans, couvrent les quatre faces du monument, on est parvenu par un procédé très ingénieux à reconstituer tout ou partie de l'inscription dédicatoire. On sait que cette inscription en lettres d'airain était fixée au-dessus de l'ouverture principale, du côté du nord. Or, d'après le nombre et la place des trous laissés par les clous dans la pierre de taille, on s'est avisé de refaire chaque lettre, puis chaque mot et enfin le texte à peu près entier. Il en est résulté deux lignes dont la première permet de substituer le vilain nom de l'empereur Tibère aux Domitius OEnobarbus, aux Fabius Maximus, aux Marius, aux Jules César, aux Auguste et aux Marc-Aurèle de la légende. Mais à quelle occasion cet arc triomphal fut-il élevé à ce César de Suétone? Il est vraisemblable que ce fut après la révolte d'une partie des Gaules qui fut réprimée sous son règne. Malheureusement le sens de la seconde ligne, qui doit le dire, est resté douteux (1).

Au moins n'aurons-nous pas besoin de mettre

remplie de soldats. Or, il n'y a pas plus d'éléphants que d'aigles dans les bas-reliefs !

(4) Histoire du Rhône, par Charles Lenthéric, ingénieur en chef des ponts et chaussées (t. II, p. J32).

d'accord les antiquaires pour dire à quel hasard inespéré ce contemporain de Rome victorieuse a dû de n'être pas détruit de fond en comble, comme tant d'autres, ne fût-ce que pour servir de carrière de pierre à la ville d'Orange, qui n'en a pas à sa portée.

On raconte en Normandie qu'un roi d'Yvetot, aussi peu connu dans l'histoire que celui de Béranger, avait construit une haute tour au centre de son petit État, afin de pouvoir surveiller sa frontière et même, ajoute-t-on , cracher sur le territoire du voisin. Est-ce à une fantaisie du même goût qu'obéit un des plus anciens souverains d'Orange en faisant élever une forteresse sur la plate-forme de l'arc de triomphe et en y fixant sa résidence ? Nous pensons qu'il songea surtout à se mettre à l'abri d'une surprise de la part des routiers et malandrins qui étaient alors maîtres de la campagne. Mais le mieux préservé, ce fut encore le monument romain, enfermé désormais dans une étroite enceinte de remparts, comme un bijou dans un écrin. Ce bienheureux rempart, qui n'avait pas moins de3pieds d'épaisseur sur 12 de haut, avec la tour qui le dominait, n'a été abattu que dans les premières années de la réunion à la France (1).

En face de l'arc de triomphe, avec Orange

(1) C'est en 1811, M. le baron de Stassart étant sous-préfet, que Tare de triomphe a été dégagé de ces ruines et entouré des deux bras de la roule.

entre deux, se dresse, isolée dans la plaine et couverte de ruines, la colline sur laquelle fut bâtie la ville primitive. A ses pieds, on voit du chemin de fer un mur énorme en basaltes, qui semble destiné à la cacher sur une longueur de 300 pieds et une hauteur de 100 (1). C'est undes plus vastes et le mieux conservé du très petit nombre de théâtres romains qui restent dans le monde. La déclivité de la colline offrait un terrain tout préparé pour recevoir un amphithéâtre semi-circulaire. Comme celui d'Arles, il pouvait contenir de 10.000 à 12.000 spectateurs assis.

Qu'il nous soit permis de rappeler ici qu'on a pu dernièrement rendre à cette grande ruine quelques heures de vie et d'une vie faite pour elle- Les artistes du Théâtre-Français et du grand Opéra ont donné, dans l'antique proscenium, d'inoubliables représentations aux frais et dépens de quelques généreux Orangeois.

Du jour où il setrouvera un directeur des beauxarts qui serait fier de créer un Bayreuth français où toute l'Europe ne tarderait pas d'accourir il n'a qu'à tourner les yeux vers le théâtre d'Orange (1). Une bien légère part de ces subven-

(U Expilly, Dictionnaire géoqraphique des Gaules.

(2) Sur la demande de MM. Eugène Monier-Vinard etGonzague Millet, le conseil général de Vaucluse a émis un vœu pour que 1 Etat nous vienne en aideet que le théâtre romain puisse revivre chaque année pendant quelques représentations. Constatons avec plaisir que ce vœu a été entendu et que les travaux d'aménagement ont déjà commencé au théâtre d'Orange.

tions qu'on prodigue aux théâtres plus ou moins libres de Paris suffirait à consacrer une fondation déjà faite par le patriotisme local et saluée d'enthousiasme parle grand public. Allons, monsieur le Ministre, deux ou trois succès de grand art par été sur notre vieille scène romaine ! Le lieu n'en comporte pas d'autre et la population le comprend (1). Cela nous relèvera à nos propres yeux de nos succès d'opérettes.

Un architecte de renom, qui fut en même temps une archéologue très entendu, M. Caristie, a relevé, en les ajustant merveilleusement au peu qui nous reste, les plans d'intérieur du théâtre romain. La scène, l'orchestre ou parterre, les gradins, les statues dont nous n'avons que les niches désertes, les loges, encadrées de colonnettes en marbres d'Afrique, le velarium en soie rouge étendu au-dessus de l'enceinte ; le promenoir couvert pour recevoir les spectateurs en cas de pluie, tout cela est retrouvé, précisé, mesuré comme si l'architecte contemporain avait eu sous les yeux, les dessins de l'architecte primitif.

On me fera remarquer peut-être que. tout ruiné qu'il soit au dedans, le théâtre romain n'a pas été plus démoli dans son ensemble que l'arc de triomphe transformé en château fort. Je le crois bien î II était devenu tout un quartier de la ville.

(1) Nous n'oublierons jamais au milieu de quelle émotion religieuse nous avons vu représenter à Orange Moïse et la Norma, Polyeucte* les Horaces, Œdipe-roi.

le quartier toujours trop peuplé des misérables, ries loqueteux, des vagabonds. Après les dévastations de l'invasion sarrasine, les pauvres gens d'Orange et des campagnes voisines étaient venus chercher un abri derrière cette haute muraille qui les isolait du reste du monde. Les uns s'étaient installés, bêtes et gens, sous la voûfe des longues galeries ; d'autres dans le trou d'un vomitoire; le plus grand nombre, sur les gradins,dans de branlantes cahutes faites de trois ou quatre dalles descellées et debout comme font les enfants avec les dominos. Tout ce monde était Là chez lui, entrant et sortant par la porte royale comme si elle avait été faite pour lui. C'était une vraie cour des Miracles et un dangereux foyer d'épidémie. La dernière de ces infectes tanières humaines a disparu, il n'y a pas un siècle.

A côté du théâtre, il y avait un cirque qui pouvait s'inonder et servir de naumachie, puis un hippodrome où venaient aboutir les courses de chars qui partaient de l'arc de triomphe. Au point de départ et au point d'arrivée, mais non pas du même côté delà route, s'élevait une meta ou chasse-roue en pierre dure que les cochers devaient tourner d'aussi près que possible sans y toucher. Entre les deux monuments, une grande voie augustale qui les reliait, avec des temples, des bains publics ou thermes, sans lesquels il n'existe pas de villes romaines, puis des palais,

des statues, des mosaïques dont les débris se retrouvent en grand nombre dans les caves et sous le pavé des rues. Aussi se demande-t-on quel grand mouvement, quel grand peuple, quelle grande histoire ont passé par là.

Rien de plus naturel, en effet, que de juger de l'importance d'une ville par ses monuments. Il suffit de jeter les yeux sur ses ruines pour reconnaître qu'Orange a dû être autre chosequ'une de ces colonies ou plutôt de ces camps retranchés quele peuple conquérantavait coutume délaisser sur le passage de ses légions. Quelques-uns ont prétendu qu'Orange, de même que Yaison pour les Yoconces, était, bien avant César, un centre religieux, un lieu de pèlerinage renommé parmi les peuples d'alentour (1). La politique aurait dès lors conseillé aux nouveaux maîtres de l'agrandir, de l'embellir, d'en faire un séjour magnifique, afin deflatteretd'attirer les vaincus. Dequelles raisons prises dans le sol ou clans l'histoire peut-on étayer cette hypothèse ? Je n'en connais aucune mais elle a, du moins, l'avantage de tenter une explication d'un fait jusque-là inexplicable. Ne pourrait- on aussi se demander à quelle séduction irrésistible auraient cédé les Romains en venant, sans y être attirés par l'existence d'une ville antérieure, prendre position sur remplacementactuel d'Oran-

(1} Histoire delà ville d'Orange et de ses antiquités, par M. de Gasparin, aîné (Orange, 1815). Ce travail, dos plus sérieux, en est malheureusement resté à son premier volume.

ge ? Vitruve nous dit que le peuple-roi, avant de s'établir quelque part, avait la sage habitude de regarder à trois choses : l'air salubre, l'eau abondante et pure, l'exposition agréable et profitable à la santé. Or la première seulement de ces trois conditions se trouvait remplie. Quant à la seconde, l'eau manquait si bien qu'il fallut aller la chercher au loin par une ligne d'aqueducs dont on peut suivre encore les vestiges jusqu'au delà de Gamaret. Encore moins comprendrait-on qu'où soit venu se placer bien en face du nord pour le seul plaisir d'affronter les poussées furieuses de la bise, en pleine vallée du Rhône, sans abri possible, comme en pleine mer. Il faut être monument romain pour y résister.

De leur côté, les vétérans de la deuxième légion de l'armée de César, qui furent envoyés pour fonder une colonie à Orange, voulurent y reproduire quelque chose de l'image de Rome : altéra Roma ! C'était le rêve de tous les exilés de la ville éternelle. Outre les monuments dont nous venons déparier, ils ne se refusèrent même pas un petit Capitole, qui est devenu plus tard le vieux château. Malheureusement, le mystère semble couvrir de son nuage tout ce fond d'horizon où grandit et s'écroula la ville nouvelle. Ni de l'époque romaine proprement dite, ni de l'époque gallo-romaine, il ne nous vient aucun écho de son nom, aucune mention des faits qui ont dû s'y passer. Nous savons seulement qu'elle

devint rapidement assez importante pour obtenir d'être admiseà jouir du droit latin, privilège très envié par les colons, qui, se trouvant presque élevés ainsi à la dignité de citoyens romains, échappaient à la dure juridiction des proconsuls.

Il n'y a pas jusqu'à ce nom d'Orange, qu'on dirait cueilli dans le jardin des Hespérides, qui ne se soit transformé en pomme de discorde entre les mains des érudits. Croirait-on qu'il n'existe pas moins de onze hypothèses pour expliquer son étymologie, et que nulle d'elles n'a pu encore réduire au silence les dix autres? Je sais bien que la naïveté populaire veut qu'une foret d'orangers ait couvert, au temps jadis, la colline où la ville fut construite. Soit î Je ne demande pas mieux que de me rallier à cette légende de l'oranger en plein vent. Mais il ne serait pas inutile d'établir d'abord que ce vent n'était pas le mistral.

La même fatalité veut qu'on se dispute encore sur le nom des comtes d'Orange(l). Ils ont cependant régné depuis les premières années du neuvième siècle jusqu'aux dernières du douzième. Il est vrai que l'histoire générale ne parle guère d'eux jusqu'à l'époque des croisades.

(1) Un des derniers historiens d'Orange, le savant M. Bastet, affirme que les comtes d'Orange appartenaient à l'illustre maison d'Adhémar, qui dominait alors tout le plat pays compris entre le pont du Robion, au sortir de Montélimar, et le pont de Sorgues, à l'entrée d'Avignon.

Orange, saccagé par les Sarrasins, devait figurer en première ligne dans cette marche en avant de l'Europe chrétienne, qui fut pour les uns une revanche et pour les autres une précaution contre l'invasion musulmane. Entre la conquête romaine, qui apportait avec elle toute une civilisation , et la conquête sarrasine, qui ne laissa que des ruines, la différence était grande. Les croisades marquent l'époque où l'accord se fit pour ne plus se rompre entre les premiers vaincus et les premiers vainqueurs. Gaulois et Romains marchèrent ensemble, sous le signe commun de la croix, contre le farouche ennemi de l'Occident. Au retour de ces lointaines expéditions, tant de fois renouvelées, l'unité se trouva faite en France et en Europe ; unité religieuse surtout, mais dont la politique ne pouvait pas tarder à tirer profit.

Dès lors, les héros populaires furent ces rudes batailleurs qui, après avoir chassé du pays les infidèles, allaient les poursuivre jusqu'au fond de l'Orient. A la légende de Vercingétorix succédaient celles de Charles' Martel, de Charlemagne, de Guillaume au Cornet, duc d'Aquitaine, que la tradition désigne commele premier comte d'Orange, de Godefroy de Bouillon, et de tant d'autres.

Dès la première croisade, un Raimbaud II, comte d'Orange, suivi de trois cents cavaliers pris dans son petit État, se couvrit de gloire au

siège d'Antioche. On lui a élevé une statue, en 1846, sur la place du marché de son ancienne capitale. Le héros est représenté debout, la dague au poing, couvert de sa cotte de maille et la tète fièrement levée comme en face de l'ennemi. Sur le piédestal, on a gravé ce passage d'un chroniqueur du temps, qui est le plus glorieux état de service que puisse mériter un soldat : Quo non valentior aller. « Il n'en fut pas déplus brave. » Deux têtes couronnées voulurent contribuer à la souscription qui fit les frais du monument : Louis-Philippe Ier, comme souverain actuel de l'État d'Orange, et le roi de Hollande, Guillaume II, comme héritier des Nassau, qui en furent les derniers souverains étrangers.

A ce souvenir guerrier, nous pouvons joindre un souvenir littéraire dont le douzième siècle se montre moins prodigue. Une belle comtesse de Die, qui avait épousé un autre Raimbaud, comte d'Orange, était à la fois très éprise de son indigne époux, très malheureuse en ménage et poète à ses heures. Sa destinée, plus originale, à coup sûr, que ses vers, fut d'aimer, ou du moins de chanter toute sa vie un homme qui comptait parmi les plus odieux garnements de son temps. Quand il avait passé toute mesure* et mérité l'excommunication, soit pour avoir enlevé de force une femme à son mari, soit pour avoir violé la clôture d'un couvent, le comte Raimbaud

devenait soucieux et se hâtait de partir pour la terre sainte où il allait chercher l'absolution en frappant d'estoc et de taille sur les infidèles. C'est pendant ces longues et fréquentes absences de son époux que la pauvre comtesse se répandait en soupirs de veuve et en élégies lamentables. Ce qui nous rassure un peu sur son compte, c'est que, dans Jes cours d'amour dont elle fut l'ornement, la passion n'était que feintise et le désespoir un jeu littéraire.

En réalité, ces comtes d'Orange, qui se transmirent héréditairement la souveraineté pendant près de quatre siècles, ne furent guère que des chefs militaires. Leur temps ne demandait pas autre chose. Mais quand la guerre devint l'exception, au lieu de rester l'état normal, quand la paix qu'on appela si bien la Trêve de Dieu fut imposée par l'Église, alors il fallut peu à peu aux gouvernants d'autres aptitudes, à l'État d'autres institutions, aux pays d'autres garanties. Ce fut l'œuvre des princes ou plutôt des événements généraux qui coïncidèrent avec leur règne. Les comtes d'Orange avaient duré de 879 à 1175.

Entre les comtes et les princes rien de changé au début, que le nom du souverain. Le régime

reste le même. Maison est devenu une principauté, au lieu de rester un simple comté. Mais on est prince, au lieu d'être comte ; un degré de plus on serait roi! Or telle était l'ambition secrète de beaucoup de ces Macbeth, entre lesquels la féodalité partageait alors la terre de France. Nos rois ont su ce qu'il leur a fallu de guerres et de négociations pour ramener ces grands vassaux à la condition de simples sujets.

La maison des Baux, qui recueillait la succession des comtes d'Orange, était une maison quasi royale, qui tenait le premier rang dans la noblesse de Provence. A l'en croire, elle serait venue de bien plus loin, puisqu'elle se vantait d'être originaire d'Ethiopie et de compter, parmi ses ancêtres, Balthasar, un des trois rois mages de l'Évangile. Son cri de guerre : Au hasard ! Balthasar t retentissait depuis des siècles dans toutes nos batailles provençales. Puissamment établie dans sa seigneurie des Baux, aux environs d'Arles (1), elle osa disputer à Raymond Bérenger, de Barcelone, la succession du comté de Provence. Mal lui en prit; ses partisans fu-

(1) On lit dans le Calendaoa de Mistral, notre grand poète provençal, qu'on cite déjà comme un classique: Setanto plaço garnido, Ben merletado, ben munido, Eran Terro Baussenco... « Soixanteet dix-neuf places fortes, bien crénelées et bien munies, étaient Terres des Baux. » (Calendaou, chant 1.)

Seulement un astrologue, qui croyait probablement les conwitir à la paix, avait prédit que, pour vouloir dépasser ce nombre d'une seule ville, on perdrait toutes les autres, ce qui ne manqua pas d'arriver.

rent battus, ses domaines confisqués, ses châteaux démantelés, et de ce jour commença pour elle un déclin que rien ne devait plus arrêter. En vain lui fut-il permis d'ajouter à ses titres, déjà nombreux, les titres tout platoniques de roi d'Arles et de vicomte de Marseille. La principauté d'Orange apportait au moins, à ses nouveaux maîlres, outre une souveraineté effective, quelques ressources très appréciées, mais toujours inférieures à leurs besoins.

Les nouveaux princes ne mettaient d'ailleurs aucun orgueil à dissimuler le mauvais état de leurs affaires. Ces fabuleux descendants d'un des trois rois de l'Évangile, poursuivis à outrance par leurs créanciers et forcés de compter avec eux, offrent un exemple d'égalité devant la loi qu'on ne s'attend pas à rencontrer en plein moyen âge. Riende plus fréquent sous leur règneque de voir le souverain implorer de ses sujets un supplément de liste civile : « Non astricti, ajoutait-on piteusement, nisi de corde et bona voluntate. » Naturellement, le secours demandé était accordé, mais que pouvait désormais refuser un prince qu'on mettait ainsi à l'abri des recors? Il cherchait à s'acquitter tantôt par l'abandon, pour un temps plus ou moins prolongé, d'une part déterminée des taxes ou de sa propre juridiction, tantôt par tel changement dans les coutumes, qui n'était pas stipulé dans un contrat, mais que la force des choses semble avoir imposé.

Nous en trouvons une prouve digne d'être signalée dans ]e cérémonial suivi à l'avènement de chaque prince. Jusque dans la première partie du quatorzième siècle, les habitants d'Orange, réunis sous les halles en conseil général, étaient appelés à prêter serment de fidélité au nouveau souverain, et celui-ci répondait en jurant à son tour de respecter les franchises et privilèges de la ville. Quelques années après, c'est bien toujours la même mise en scène et les mêmes acteurs répétant les mêmes formules; seulement, c'est le prince qui s'engage le premier, et le serment du peuple n'est plus que conditionnel.

Il ne serait pas juste de ne pas tenir compte à la maison des Baux de l'accroissement d'importance et même de territoire que l'illustration de leur race valut à la principauté. Comme les comtes, ils résidèrent à Orange et y tinrent une petite cour où les troubadours, jadis hôtes privilégiés de leurs seigneuries de Provence, se hâtèrent d'accourir. C'est sous leur règne, en 13G5, que fut fondée l'université. En outre, ils obtinrent de la cour pontificale d'Avignon la promesse de rétablir l'évêché d'Orange, qui avait dû, après les dévastations sarrasines, être rattaché à l'humble et lointain diocèse de Saint- Paul -Trois-Chàteaux.

Les Chàlon, qui héritèrent de la maison des Baux, étaient aussi de grande race militaire et féodale. Nullement mêlés jusque-là à nos afïaires

de Provence, puisqu'ils vivaient à la cour de Dijon, leur activité s'était surtout déployée au service de l'Empereur et de leur Duc. Devenus princes d'Orange, ils restèrent, pour la plupart, Impériaux et Bourguignons. La France, qui préparait ouvertement la réunion de leur province, ne venait qu'en troisième ligne. Querelleurs et batteurs d'estrade, ils avaient toujours l'épée hors du fourreau, le plus souvent pour leur compte personnel, quelquefois pour le compte de leurs nouveaux sujets.

Le plus renommé de ces princes querelleurs fut Philibert de Chàlon qui, dans la rivalité entre François Ier et Charles- Quint, prit parti contre la France. Lorsque le connétable de Bourbon fut tué au pied des remparts de Rome, ce fut le le jeune Philibert, déjà cité comme un des meilleurs capitaines de son temps, qui fut appelé à prendre le commandement à sa place. L'odieux sac de la ville des Papes parles reîtres allemands reste donc à la charge d'un prince d'Orange (1). Lui-même n'eut pas l'air de chercher à s'en disculper, car les historiens de la principauté racontent qu'il eut la délicate attention d'envoyer de Rome, aux chanoines d'Orange, douze chasubles de drap de velours à fond d'argent et d'or, comme sa part personnelle dans le pillage des églises. Après avoir soumis Naples et

(1) Philibert de Châlonpasse, auprès des auteurs protestants, pour avoir appartenu dès cette époque aux doctrines de Luther,

une partie de l'Italie, Philibert trouva la mort au siège de Florence. Son armée, qui l'aimait comme un chef fait pour elle, lui rendit les plus grands honneurs militaires. Un détachement le reconduisit jusqu'à son tombeau de Lons-le- Saulnier, où l'attendaient les envoyés d'Orange avec la bannière de la principauté (1).

Rencontre étrange, que, des deux plus redoutables ennemis qui mirent la France à deux doigts de sa perte, au seizième etau dix-septième siècle, l'un, Charles-Quint, ait eu parmi ses meilleurs généraux un prince d'Orange, et que l'autre, Guillaume d'Angleterre, fût lui-même un prince d'Orange.

On devine que François Ier, qui avait toujours considéré l'enclave d'Orange comme un démembrement de son royaume, n'ait eu rien de plus pressé que de mettre sous le séquestre le petit État de Philibert de Chàlon. Sauf de courtes interruptions, la France le garda jusqu'à la paix de Cateau-Cambrésis, en 1559.

Les Gliàlon n'habitèrent Orange que par occasion et, comme on dirait aujourd'hui, entre deux trains. Tantôt c'était pour recevoir à son passage quelque grand personnage, qui s'était fait annoncer; le plus souvent pour stimuler le zèle du conseil de ville, obtenir que les fortifications,

(I) Cette bannière en soie était orange, blanc et rouge, avec les armes delà Ville sur le blanc. C'estun Vincent de Gausans qui fut chargé de la porter aux obsèques de Lons-le-Saulnier.

qui étaient déjà trop développées pour les finances d'un si petit État, fussent augmentées : enrôler des mercenaires et, en définitive, demander de nouveaux subsides. Plus d'une fois les Orangeois furent assez avisés pour dire non.

Il leur en coûta cher, il est vrai, pour avoir cédé une fois àl'ardeur belliqueuse de leur prince. Après une série de combats malheureux contre ses voisins du Dauphiné, Orange fut emporté d'assaut et gardé quelques années à titre de conquête par Humbert, dauphin de Vienne. Si la réunion de cette province à la France, qui était à la veille d'avoir lieu, se fût faite à ce moment, il est probable que la principauté aurait duré quatre siècles de moins.

Peu flattés, en apparence, de se voir délaissés par leurs souverains, les Orangeois ne tardèrent pas à savoir mettre à profit cet éloignement. L'administration proprement dite, remise nominalement à des gouverneurs étrangers peu soucieux de se mêler aux questions locales, non plus que de rester fidèles à leur prince, devint de plus en plus la chose de tous. Sauf les formules du temps et quelques réserves qui semblaient n'être là que pour rappeler les capitulations du pouvoir absolu, on vit, dans cet étroit coin de terre, un rare exemple de gouvernement du pays par le pays. Non seulement les intérêts de la cité, en général, étaient confiés à des magistrats élus par le peuple, mais chacun de ces intérêts

avait des représentants chargés de son service. C'est ainsi que le conseil de ville choisissait les prud'hommes jurés, qui réglaient la taille ; les capitaines de quartier, qui pouvaient être requis pour maintenir l'ordre ; les maîtres de la victuailJe, qui avaient à s'occuper du marché; l'avocat de la ville ; les maîtres du feu, chargés de veiller aux incendies ; les maîtres des rues et chemins ; les visiteurs de la poissonnerie; les recteurs, médecins et chirurgiens pour les hôpitaux. Tous ces élus d'une assemhlée élue ellemême ne recevaient mandat que pour un an.

Quant au conseil de ville lui-même, il se composait de trente-deux membres, que tous les habitants d'Orange, réunis sous les halles le 2.j avril ou le 1er mai de chaque année, nommaient par acclamations. A son tour, la municipalité proprement dite tenait son élection du conseil de ville. Elle comprenait quatre consuls: le premier pris dans la noblesse ; le second, qualifié d'assesseur, clans la catégorie des gens de robe ; le troisième, parmi les commerçants, artisans et gens de métier, et le quatrième, parmi les cultivateurs de la campagne ou paysans.

On avait alors un respect tellement exagéré pour l'opinion des minorités, on craignait tellement les rivalités de scrutin et les oppositions de parti pris, que, la majorité des votes ne suffisant pas, on exigeait naïvement l'unanimité.

Pas si naïf cependant ! car, dans le cas où le

conseil no serait pas parvenu à se meUre d'accord au bout d'un certain temps, c'était au gouverneur qu'il appartenait d'en finir et d'aviser lui-même aux intérêts de la commune, en désignant lui-même les consuls. On devine combien cette extrémité paraissait répugnante à des conseillers très jaloux de leurs droits, et que d'efforts étaient faits pour ne pas s'en laisser dépouiller. Il y a eu cependant des élections de consuls qui n'ont pu aboutir qu'au bout de trois mois. C'est sans doute pour ces rares circonstances que la loi réservait au prince le droitd'annuler,ou, comme nous dirions aujourd'hui, d'invalider six conseillers sur les trente-deux. Desoncôté, l'assemblée municipale pouvait appeler à elle deux nouveaux élus par quartier, ou guartonniers ■, plus un nombre d'adjoints allant de 12 à 50, et se constituer ainsi en conseil renforcé ou conseil général, chargé de passer outre aux difficultés du moment.

Ajoutons, au risque de provoquer un haussement d'épaules de nos faux démocrates, que les fonctions si absorbantes de conseillers de ville étaient purement gratuites. Les consuls étaient exempts du droit de fouage, impôt sur les habitations, dont la dispense passait surtout pour honorifique. En outre, quand ils s'en allaient en mission d'affaires publiques en dehors de la principauté, ils avaient droit à une indemnité de déplacement de 5 livres par jour.

Un caractère familier à beaucoup d'institutions de l'ancien régime, c'était de mettre la volonté du gouvernement à la place du droit qui appartient à chacun de disposer librement de sa personne et de ses biens. Despotisme, il est vrai, mais despotisme du père de famille toujours ardent à protéger ses enfants et ne voulant jamais croire qu'ils soient parvenus à l'âge de se protéger eux-mêmes. Aujourd'hui que nous sommes émancipés et môme souverains, est-on sûr qu'il ne reste rien dans notre législation de cespratiquesdu bon vieux temps? Ne vous hâtez pas de jurer! Dites-moi, par exemple, si, dans le cas de peste ou de choléra proche de nos frontières, quelqu'un songe à s'insurger contre les précautions, pourtant si vexatoires, que prend l'autorité pour s'opposer à la propagation du fléau ? Eh bien ! le même assentiment de tous s'appliquait autrefois à l'intervention de l'État dans la question des subsistances. Sans doute cette question sera toujours dominée par l'adage impitoyable, comme le bon sens : Primo vivereï Mais,suivant les temps. quelle différence dans les moyens ! On vivait jadis chacun chez soi, sans trop se préoccuper du voisin, ni pour en rien attendre, ni pour lui rien donner. Il fallaitabsolument compter sur soi-même, sur les seules ressources du coin de terre que l'on cultivait. Avec une industrie encore sans audace et sans crédit, avec des voies de communication peu nombreuses

et mal entretenues, n'eût-il pas été plus qu'imprudent de se fier à la spéculation, en cas de disette, pour tenir les marchés suffisamment approvisionnés ? Dès lors, le gouvernement s'en trouvait chargé, et nous devons reconnaître qu'en ces moments de crise alimentaire il ne perdait pas son temps à discuter de vaines théories sur la liberté des échanges.

Dès que la récolte de l'année était reconnue insuffisante, les consuls faisaient publier une ordonnance appelée la Sarrado, en vertu de laquelle chaque propriétaire devait serrer son grain, en mesurer la quantité sous l'œil d'un agent de la commune, n'en vendre, ni pour or ni pour argent, à aucun étranger, mais le faire porter aux halles pour être livré aux seuls habitants de la ville et sans en retirer plus que le prix fixé par l'administration. Pendant que durait la consommation des ressources locales, un des consuls avait le temps d'aller, à Lyon ou en Bourgogne, acheter ce qui manquait pour assurer l'alimentation publique jusqu'à la récolte suivante. Ces blés, transportés par le Rhône au Lampourdier, qui était le port d'Orange, étaient soigneusement emmagasinés et vendus aux gens du pays par les consuls.

Ce fut grâce à ce procédé, si peu digne de la science, qu'Orange dut plus d'une fois de vivre dansl'abondance pendantque la famine sévissait dans les contrées voisines.

Il va de soi que le conseil de ville ne restait pas plus oisif devant les dangers qui menaçaient la santé publique. Nous le voyons, pendant une peste qui décimait le Dauphiné, doubler la garde des portes pour ne laisser entrer qui que ce soit venant des pays infestés, faire faire la visite du blé, chasser delà ville les gens inutiles et sans aveu, appointer des médecins etdes chirurgiens et fournir 2.000 livres tournois aux apothicaires pour achat de remèdes et soins convenables.

Notons en passant quelasurveillance des étrangers fut de tout temps une des besognes difficiles et nécessaires du gouvernement. Non seulement les mendiants des paroisses voisines, mais les réfugiés de France ou des États pontificaux qui avaient souvent les plus pressantes raisons de fuir la justice de leurs pays, accouraient à Orange comme dans un lieu d'asile. A ce danger, que les représentations diplomatiques transformaient parfois en casus bellis on avait répondu par l'institution d'une police spéciale etpourvue d'attributions exceptionnelles. Deux agents de la municipalité, portant le nom significatif de Chassecoquins, étaient chargés de ramasser par la ville tous les vagabonds et mal vivants et de les conduire à l'une des portes qui se refermaient impitoyablement sur eux. Pour obvier à ce que ce procédé avait de dur et d'égoïste, chaque expulsé recevait en partant un pain appelé pan de la

passado « pain de la promenade », qui devait lui suffire pour regagner sa commune.

Nous n'en (inirions pas s'il fallait suivre dans tous leurs détails les mesures de prévoyance et de charité prises par une autorité véritablement amie du peuple. C'est ainsi que les vignes, les figuiers, les oliviers étaient protégés par de sages et méticuleux règlements. C'est ainsi que chaque propriétaire ne devait avoir que le nombre de brebis qu'il pouvait nourrir, afin de lui épargner la tentation d'aller pâturer chez le voisin. C'est ainsi que les chèvres étaient, comme au temps du paganisme, sacrifiées à Cérès, c'està-dire proscrites; c'est ainsi que la glace, si nécessaire pour les malades et si agréable aux biens portants pendant l'été, devait être livrée aux habitants à raison de 2 à 3 patas la livre (1).

En résumé, cette administration municipale portait surtout la marque d'une administration voulantle bien, et le peuple lui payait cette bonne intention en affection et en respect. Malgré tant d'années de centralisation et de révolutions à outrance, il n'est pas impossible de retrouver encore dans l'esprit de la population orangeoise quelque chose de ces rares traditions. Ce qu'on ne retrouvera plus, c'est le pouvoir regardé comme un office de bien public, c'est la foi chrétienne animant tout de sa chaleur, éclairant tout

(1) Il fallait 5 patas de France et 6 patas des Etats pontificaux pour faire un sou.

de sa lumière, et donnant à la politique ellemême un peu de la solidité des choses éternelles. Qu'on se figure, par exemple, notre suffrage universel prenant pour son compte la formule de serment du suffrage universel des Orangeois :

« Seigneur, notre bon Dieu et Père, nous vous supplions très humblement vouloir présider en la présente action, nous y conduire par votre Saint-Esprit et nous dépouiller de toutes passions et affections particulières afin que nos propositions et conclusions tendent à votre honneur et gloire, service de Son Altesse, augmentation de cette cité, paix et repos des gens de bien. Ainsi soit-il. »

Comme cela est pris de plus haut que nos circulaires électorales ! Comme cela est plus sensé, plus vrai et plus honnête que nos réunions publiques, où les galopins delà politique sont seuls maîtres, et dont ils sortenttrop souvent travestis en législateurs !

Les Nassau arrivèrent après les Chalon (1), Ceux-là ne tenaient à la France ni par le ter-

(l) Par hérédité quoique sans parenté entre les deux maisons. Philibert de Chalon avait bien laissé sa principauté à son neveu René de Nassau, fils de sa sœur, mais celui-ci étant mort dans l'année sans laisser d'enfants, son héritage était revenu à Guillaume de Nassau (le Taciturne), qui n'avait rien de commun avec les Chalon ; de là les réserves faites à

ritoire, ni par leurs origines, ni par leurs intérêts. Ils vivaient en Hollande, les premiers parmi les plus anciens, et se transmettant d'abord par l'élection, puis par hérédité, le titre quasi-royal de stathouder, qui allait prendre une si grande place en Europe.

C'est en 1531 que la troisième dynastie des princes d'Orange fut mise en possession du pouvoir. On était à la veille des guerres de religion. Dès lors, personne ne pouvait se tromper sur l'importance qu'allait prendre un petit État indépendant de la France, placé à la porte d'Avignon et gouverné par un prince protestant. Les Nassau furent des premiers, en effet, à se laisser gagner par les nouvelles doctrines. Jusque-là, il faut le reconnaître, l'enclave d'Orange avait assisté au spectacle de l'histoire plutôt qu'elle n'y avait pris part. Quels moyens eût-elle trouvés pour y jouer un rôle ?

Non teintas licet componere lites !

Aussi les événements, cette matière première de l'histoire, qui produit des hommes bien plus que les hommes ne la produisent, n'apparaissent que rarement dans sa longue existence. Je parle des événements faits pour la postérité et que chacun veut connaître. Sans doute, les petits peuples ont eu leur mission dans le monde, et

Ulrecht en faveur de quelques familles françaises qui avaient des attenances avec les Chalon.

je me tiens loin de nos diplomates contemporains qui semblent n'accorder qu'à trois ou quatre grandes puissances le droit d'exister. Mais, encore, ne faut-il pas être trop petit ! Quoi qu'en disent les protocoles, le val d'Andorre est une grande ferme plutôt qu'une petite république. Je ne répondrais pas que le territoire de la principauté d'Orange ait compté beaucoup plus de mètres carrés.

On croit communément que les limites de ce petit État étaient les mêmes que celles de l'arrondissement d'Orange actuel. Ceseraitdéjàbien modeste et ce serait pourtant bien exagéré. Il y aurait plus d'exactitude à prendre pour point de comparaison les deux cantons entre lesquels se partagent aujourd'hui la ville d'Orange et sa banlieue. Encore faudrait-ilen détacher Caderousse, Piolenc et Sérignan qui, sous des conditions diverses, relevaient du Pape. Par contre, il conviendrait d'ajouter, au sud, Courthézon, village de l.o00àmes,que les historiens locaux appellent gravement : « la seconde ville de la principauté. »

Avec une étendue de 10 à 12 lieues carrées, avec une population de 12 à 15.000 habitants, avec un revenu de 150 à 200.000 livres, avec des voisins comme la France et les États pontificaux, que voulez-vous que devînt la pauvre principauté d'Orange? Elle ne pouvait vivre que de la vie municipale, et s'en référer, pour le reste, aux actes internationaux, tels que ceux de Madrid,

de Cateau-Cambrésis, de Nimègue, de Ryswick, qui n'ont cessé de consacrer son droit jusqu'au traité d'Utrecht.

Les rapports entre Orange et ce qu'on appelait « le royaume » étaient ceux d'une tutelle un peu hautaine de frère aîné (1), mais en somme d'entente facile et de bonne amitié. Je n'en dirais pas autant à propos de l'État pontifical: c'étaient deux États faibles et par conséquent portés à se jalouser. En outre, ils étaient trop voisins, trop l'un dans l'autre, pour ne pas se gêner un peu. On voyait de trop près, à Orange, qu'Avignon tenait avec un tout autre éclat son rang de capitale; et, d'autre part, on ne pouvait oublier, chez le vice-légat, qu'Orange servait de refuge à tous les mécontents d'Avignon. De là une traditionnelle animosité d'esprit public et une certaine tension diplomatique entre les deux gouvernements.

Rien au contraire de plus facile à régler que les malentendus avec la France. On raconte que le roi Louis-Philippe, se plaignantun jour du roi des Belges, M. Villemain aurait dit : « Sire, il faut lui faire déclarer la guerre par le préfet du

(i) Nous sommes heureux de pouvoir signaler à ce sujet une Histoire de la principauté d'Orange, suivie de lettres inédites des princes d'Orange, des rois de France, du comte de Grignan, etc., qui vient de paraître. (Paris, chez Picard; Avignon, chez Seguin ; à la Haye, choz M. Nithoff. ) L'auteur, M. le comte A. de Pontbriand, a su mettre en pleine lumière de précieux documents qui sont pour lui des papiers de famille.

Nord ! » Le spirituel académicien ne se doutait pas peut-être que cette facétie avait été prise au sérieux par l'ancien régime. Dès qu'un différend tardait à s'accommoder, l'intendant du Dauphiné arrivait à Orange avec quelques archers, se faisait montrer le chemin de l'hôtel de ville, convoquait le conseil et donnait communication des ordres du roi. Aussitôt l'écusson du prince régnant, mais absent, étaitrespectueusement décroché de dessus la porte et remplacé par les trois fleurs de lis, puis tout était dit, et le gouverneur n'avait qu'à partir pour aller retrouver son maître. Ce n'était pas l'annexion au territoire français, c'était un simple changement de nom du prince par ordre du roi de France, de tout temps, le vrai maître.

Une vieille querelle était ouverte depuis longtemps entre les deux pays. La France affichait la prétention de confisquer l'autonomie judiciaire de l'État d'Orange en portant l'appel des causes principales devant le parlement de Provence ou du Dauphiné. Comme on le devine, le gouvernement de la principauté résistait de toutes ses forces; mais le public, désireux surtout des garanties d'une bonne justice, ne repoussait pas avec autant de passion la juridiction française. C'est probablement pour en finir avec une situation équivoque qu'on eut, en 1470, l'idée audacieuse de créer un parlement à Orange.

Ce fut une réduction au dixième de nos gran-

des cours. Celle-là ne se composait d'abord que de quatre conseillers, plus un président et un procureur général, et, plus tard, de douze conseillers, le président compris. Sauf les cas urgents, elle ne tenait que deux sessions par an, en mai et en octobre. Les membres de ce tribunal minuscule ne recevaient, à l'exception du président, qui avait le double, que 200 francs par an, plus deux minots de sel. Le parlement d'Orange n'en devint pas moins, comme en France, un pouvoir politique.

Les honneurs se payent. Ce ne devait pas être sans de terribles chocs et de mortelles avaries que l'humble barque orangeoise quitta le rivage et vint prendre rang parmi les navires de haut bord.

Déjà, au douzième siècle, une autre guerre religieuse, les croisades, avait fait retentir le nom d'Orange sur de lointains champs de bataille. Cette fois, ce n'était pas contre les infidèles et en Orient, c'était entre chrétienset dans le pays même que la lutte allait s'engager. Elle n'en devait être que plus acharnée. Les guerres civiles, soient-elles religieuses ou politiques, se livrent de foyer à foyer et souvent dans le même foyer, sous les yeux de la mère au désespoir. L'horreur d'un tel spectacle vient s'ajouter aux horreurs ordinaires de la guerre, et les sentiments naturels, une fois mis en oubli, rien ne distingue plus la société des hommes de la so-

ciété des fauves. Pour porter un jugement équitable sur ces temps funestes, il faut sans cloute se servir, mais il faut aussi se méfier, de ce que nous appelons « les sources », c'est-à-dire les auteurs contemporains. Ce sont, pour la plupart, des combattants plutôt que des historiens, et des combattants dont les coups portent loin, car leurs récits sont lus et répétés d'âge en âge.

Depuis que le dernier coup de mousquet a été tiré entre catholiques et protestants, l'histoire a eu le temps de reprendre son sang-froid et de faire à chacun sa part de responsabilité. La politique des gouvernements d'alors doit comparaître en première ligne comme accusée. Non que le mouvement populaire fût factice ou né de leurs intrigues, mais pour l'avoir favorisé, surexcité et armé en guerre. Peu importe, d'ailleurs, au nom de quelle croyance et sous la conduite de quels chefs i De Catherine de Médicis à Elisabeth d'Angleterre, il n'y a que la Manche à traverser. Pour Tune comme pour l'autre, la religion ne fut qu'un prétexte. Fouillez au fond de ces cœurs sans pitié, vous n'y trouverez qu'ambition, rivalité, haines féminines, soif du pouvoir, c'est-à-dire une politique toute personnelle, qui mérite l'exécration des catholiques autant que des protestants.

Quant aux partis mis en présence, il ne serait pas juste de les confondre avec les chefs qui se

servaient d'eux. Rien ne justifie, mais malheureusement tout explique les excès auxquels ils se livrèrent. Les catholiques, d'abord, odieusement provoqués, attaqués dans leur foi, dans leur culte, dans leurs prêtres, dans leur légitime établissement d'Église nationale, croyaient sincèrement que tout devient permis et même méritoire à qui défend Dieu et l'État contre l'hérésie. De l'autre côté, les protestants, grisés de révolte, contempteurs fanatiques des superstitions populaires, brandissant la Bible comme les musulmans brandissaient le Coran, briseurs d'images comme eux, se disant appelés à ramener l'Église aux vertus des premiers siècles, et portant la cognée au pied du chêne pour le débarrasser de quelques branches parasites, ne savaient que répéter le cri de Savonarole : Gladium Domini cita et velociter per terrain ! 'Cri de sarrasin plutôt que de chrétien.

La guerre seule, et une guerre d'extermination, pouvait sortir d'un tel foyer de haines saintes. La lampe du sanctuaire allait mettre le feu aux quatre coins du monde. A huit reprises, en moins de cinquante ans, les deux partis se ruèrent l'un sur l'autre, sans parvenir à se détruire. Tout patriotisme avait succombé dans cette affreuse mêlée. Anglais, Hollandais, reîtres d'Allemagne accoururent à l'appel des protestants, tandis que les soldats et les ducatons d'Espagne se laissaient voir derrière les ligueurs.

Un roi de génie comprit enfin que si les doctrines ne périssent pas sous le glaive, il n'en est pas de même des nations, et qu'il était temps de mettre un terme à cette dévastation impie de la France par les Français. Il y eut alors pour le pays rendu au repos une seconde édition de cette fameuse paix augustale, qui fit regarder comme un bienfait des dieux la chute de la république romaine.

Cette fois, Auguste s'appelait Henri IV, et ce ne fut pas seulement par l'autorité enfin rétablie que fut fermé le temple de Janus, ce fut par la liberté de conscience pour la première fois proclamée.

Pendant la période des guerres de religion, la ville d'Orange eut pour sa part à subir trois ou quatre assauts victorieux qui la laissèrent épuisée de sang et de discordes. Les partis semblaient s'être donné le mot pour rejeter l'un sur l'autre la responsabilité de leurs excès, et croyaient se justifier en se condamnant tous les deux. C'est ainsi que, lors de la prise d'Orange par l'armée catholique de Serbelloni et du comte de Suze, les vainqueurs s'excitaient au massacre en criant : Pago Barjols! « Paie Barjols ! » Or, Barjols est un gros bourg de Provence que les protestants avaient pris naguère et noyé dans le sang. A son tour, le sac d'Orange devait être « payé ».

L'occasion ne se fit pas attendre. Le baron

des Adrets, après avoir passé au fil de l'épée les garnisons de Pierrelatte et de Bollène, envoya son lieutenant, Montbrun, mettre le siègedevant Mornas, village du comtat Venaissin, à 10 ou 12 kilomètres d'Orange.

Mornas était alors une petite place forte. Son château, construit sur la crête d'une haute falaise, dominait à pic la route qui passe encore à ses pieds et le Rhône qui, à cette époque, affleurait la route. On peut dire du château de Mornas ce que Montaigne a si bien dit du palais des Thermes, à Rome : « On en voit encore la chute toute vive. » On croirait en effet que l'écroulement continue, tant les énormes blocs de remparts et de bastions semblent suspendus sur la tète des passants. Le gouvernement du Pape avait placé là son bureau de douanes pour toutes les marchandises qui entraient ou sortaient du côté du nord. Montbrun, comprenant tout de suite que toute escalade de la falaise serait vaine, n'eut l'air de la préparer que pour tromper l'assiégé, et, s'étant porté au loin vers le sud par un mouvement tournant, vint se présenter en face et de plain-pied devant le château. Après une vigoureuse résistance, il fallut se rendre. Montbrun décida que la garnison tout entière défilerait devant lui, puis se précipiterait ou serait précipitée, homme par homme, du haut de la falaise. Ceux auxquels ce saut de plus de 100 pieds ne suffisait pas étaient attendus en

bas par des soldats armés de piques. C'était un divertissement de César romain que s'offrait là le général huguenot.

Or il arriva qu'un de ces malheureux n'ayant pris sans doute qu'un élan insuffisant vint tomber dans les branches d'un figuier poussé d'aventure dans les fissures du rocher et dont on montre encore les rejetons. Aussitôt des coups de feu partirent d'en haut et d'en bas pour le forcer à reprendre sa dégringolade interrompue. Mais il paraît bien que le mousqueton n'était pas une arme de précision, car aucune balle ne l'atteignit. Alors Montbrun, que cet incident avait amusé, fit jeter une corde dans le figuier, et l'homme fut remonté, puis rendu à la liberté. Les auteurs protestants ajoutent que, pour montrer sa reconnaissance à celui qui, après avoir été son bourreau, était devenu son libérateur, le soldat catholique se serait fait calviniste et aurait pris du service dans l'armée de ses nouveaux coreligionnaires.

Nous ne trouverions à ce récit rien d'inadmissible, et nous serions même très porté à croire que l'abjuration avait été demandée au pauvre diable pendant qu'il se débattait dans son figuier. Mais il nous parait bien difficile de conciliercette hypothèse avec un fait absolument historique.

Quelques années après, le roi Charles IX. avec sa mère Catherine de Médicis, visitant le Midi

entre deux traités de paix, s'arrêtait àMornas, et se lit présenter le héros de l'aventure du figuier auquel il assura une pension viagère de 40écus. Est-il probable, est-il même possible qu'un si bon accueil eût été fait par le roi lui-même à un catholique qui aurait renié sa foi, à un soldat qui aurait passé à l'ennemi ?

Mais cen'étaitpas à la garnison que le second du baron des Adrets en voulait le plus: c'était aux cbefs qui avaient prolongé la résistance et qui ne s'étaient rendus qu'à la dernière extrémité; trois d'entre eux avaient été mis de coté et réservés pour une fantasmagorie funèbre où Montbrun se complaisait. Après avoir été impitoyablement dagues, — la dague étant d'un effet plus assuré que le mousqueton, — les trois cadavres furent revêtus de la robe bariolée, de la large ceinture rouge et du turban des marchands arméniens, si connus alors dans la contrée (1). Puis on les garrotta debout contre un màt solidement planté dans une barque. Au-dessus flottait un écriteau avec cette inscription : Vol cl ' Avenionelasciate passare questi mercanti che

(1) On appelait ainsi des Levantins qui venaient chaque année porter dans notre Midi les menus produits de l'industrie de leur pays. C'étaient des pastilles du sérail, de longues fioles d'essence de rose, des dattes, des confitures sèches, des joyaux d'Orient, des soieries aux couleurs éclatantes, et, disait-on, des philtres et remèdes secrets. Les Arméniens, longtemps si populaires en Provence, ont disparu avec la foire de Beaucaire, qui était leur rendez-vous habituel.

hanrt pagati i dazzi a Mornas (l)!Etlabarque fut abandonnée au fil de l'eau.

Elle n'arriva pas jusque sous les remparts d'Avignon et vint atterrir au-dessous de Sorgues^. à la pointe de l'île de la Barthelasse. Les trois victimes, que l'on prit sans doute 'pour des musulmans indignes delà terre sainte, furent inhumées sur place. La digue au pied de laquelle ils reposent s'appelle encore dans le pays, et sans qu'on sache dire pourquoi : la levado dis Arménians.

Orange avait à son tour à venger Mornas. Cette fois, ce fut en se donnant, un an et demi avant Paris, l'horrible spectacle d'une Saint- Barthélémy.

Depuis que la France avait reconnu à Cateau- Cambrésis (1559) le droit des Nassau, depuis surtout que l'édit de pacification de Saint-Germain, qui mit fin à la troisième guerre de religion (1570), avait rappelé Guillaume dans la principauté, les pasteurs de l'Église d'Orange, certains désormais de vivre sous un souverain de leur religion, avaient eu hâte d'installer chez eux le régime désiré. La ville était devenue un foyer de plus en plus ardent de propagande hérétique et un asile de plus en plus ouvert aux Réformés de la Provence, du Languedoc et du

(1) « Vous, d'Avignon, laissez passer ces marchands qui ont payé les droits à Mornas. »

Dauphiné. Tout se préparait publiquement pour la suppression du culte catholique. Le clergé devait être proscrit, la plupart des églises avec leurs revenus devaient être livrées au culte nouveau. Pour réaliser ce plan, l'occasion seule avait manqué jusque-là. Cette occasion, le massacre du 2 février 1571 allait la fournir.

Ce jour-là, des bandes de forcenés se répandirent clans les rues d'Orange, tuant tous les protestants qu'ils rencontraient et les pourchassant jusque dans leurs domiciles. On a beaucoup dit, et l'enquête a prouvé, que la plupart de ces misérables étaient étrangers à la ville. Cela n'explique rien et ne disculpe personne. Ces étrangers n'étaient pas venus sans être appelés et ne pouvaient d'ailleurs connaître quels étaient les protestants d'Orange et où ils logeaient. Le commandant de la garnison française du château fut accusé de connivence pour n'avoir consenti à sortir età rétablir l'ordre qu'au bout de huit jours.

Pour être judiciaire, la répression n'en fut pas moins impitoyable et prompte. Le petit parlement d'Orange, sentant le besoin de donnerplus d'autorité aux jugements qu'il allait rendre, demanda au parlement de Grenoble et au présidial de Nîmes de lui envoyer deux de leurs membres les plus renommés comme criminalistes. La justice eut son cours. Il n'y eut pas moins de soixante-sept condamnations à mort , le plus grand nombre par contumace.

Mais le résultat politique de cette criminelle tentative, faitepour assurer à jamais le triomphe des catholiques, fut de livrer, et pour longtemps, le pouvoir aux protestants. L'évèque en fuite, les prêtres dispersés et réduits à se cacher, les églises changées en temples, leurs biens distribués aux^pasteurs, le parlement ne faisant qu'un avec le consistoire, l'hôpital confisqué, le collège livré au seul culte dissident, les catholiques outrageusement exclus des fonctions publiques, tel fut l'état de choses établi dans la principauté après le 2 février 1571, et qui dura plus de trente ans. A Orange comme partout, les réformateurs, devenus maîtres, se démentaient eux-mêmes en se montrant ennemis de la liberté de conscience au nom de laquelle ils venaient de triompher, et en s'imposant comme Église d'État à la place de celle qu'ils avaient renversée.

Il fallut l'action persévérante de Henri IV pour ramener les pasteurs à une plus équitable appréciation du droit public qu'ils avaient prêché. Les conditions qu'ils posèrent au début des négociations sont à peine croyables. L'exercice de la religion romaine ne pourrait avoir lieu que dans une partie de la ville d'Orange ; les quatre consuls et les douze membres du parlement seraient toujours protestants « comme depuis vingtcinq ans)>; l'église de Saint-Martin et les rentes affectées jadis aux œuvres pies seraient laissées aux pasteurs.

Tel est le langage qu'on osait tenir au souverain qui venait de signer, à quelques jours de date, le traité deVervins, c'est-à-dire la paix de la France avec l'Europe (avril 1598), et l'éditde Nantes, c'est-à-dire la paix de la France avec elle-même (mai lo98).

Henri IV ne voulut rien entendre et. pour toute réponse, il profita des bons rapports qu'il entretenait alors avec Philippe-Guillaume de Nassau, pour obtenir le rappel d'un gouverneur qui s'était montré favorable aux prétentions du consistoire. Après bien des pourparlers, on finit par se mettre d'accord sur ce qu'on appelait alors « le régime mi-partie », qui consistait clans le partage égal des fonctions publiques entre les deux religions. Le prince quitta quelque temps la Hollande pour venir inaugurer lui-même ce nouveau mode de gouvernement (1).

On s'étonne de la résistance passionnée des pasteurs, car. malgré la copieuse moisson qu'ils avaient pu faire dans une population privée de son culte depuis un quart de siècle, il s'en fallait encore que les protestants y fussent aussi nombreux que les catholiques.

L'apaisement fut lent à venir; les petites villes

(1) Philippe-Guillaume de Nassau, fils aîné de Guillaume le Taciturne, avait été transporté encore enfant, comme otage en Espagne où il avait été élevé dans la religion catholique. Aussi se montra-t-il tout favorable à la pacification voulue par Henri IV. Son frère-cadet, Maurice de Nassau, célèbre par ses talents militaires, devint le chef des Huguenots.

sontun peu comme les navires où les haines et les divisions, une fois introduites, renaissent d'elles-mêmes, parce qu'on y vit les uns sur les autres, et qu'on a vingt fois par jour l'occasion de se regarder de travers. L'évêque et son clergé ne purent rentrer qu'en 1609, c'est-à-dire après trente-huit ans d'exil.

La principauté d'Orange en avait fini avec cette vie municipale calme et ignorée du monde pour laquelle elle était faite, et qui avait assuré jusque-là sa prospérité. Non seulement on ne pouvait plus compter sur l'unanimité des votes, mais il n'était plus même possible de réunir les électeurs dans le même local. En outre, elle prenait rang désormais parmi les États protestants de l'Europe. Dès lors, son indépendance allait dépendre d'événements qu'il ne lui était permis ni de prévenir, ni de dominer.

On sait que la paix religieuse dura moins encore que l'édit de Nantes lui-même, qui ne dura pas un siècle. Notre époque, qui a connu cependant tous les genres de persécutions, s'arrête indignée et comme interdite devant cette fantaisie d'absolutisme qui déchira l'acte pacificateur donné par Henri IV. On sait que la révocation ne se fit pas en une fois. Avant cellede Louis XIV, si

impolitique, il y avait eu celle de Louis XIII, si nécessaire.

Pour être durables, les concessions politiques veulent être acceptées comme données bona fide, sans arrière-pensée, pour le bien de tous. Ceux qui étaient appelés à bénéficier de l'édit de Nantes montrèrent trop vite le parti qu'ils comptaient en tirer contre la France catholique. Les places de sûreté qui leur avaient été livrées étaient devenues, dans leurs mains, autant de foyers de guerre civile à la disposition de nos ennemis. Ce n'est pas Richelieu qu'on pouvait impunément provoquer par le réveil des résistances féodales et l'intervention de l'étranger. Il frappa la Rochelle devenue ville anglaise, déchira d'un coup d'épée la clause dangereuse des places de sûreté et mérita bien, ce jour-là, du roi et de l'unité nationale.

Aussi n'avons-nous pas été médiocrement surpris, il y a quelque temps, d'entendre célébrer la différence entre la monarchie qui assiégeait la Rochelle et la république qui lui donnait un port nouveau (1) Notez que les mêmes voix officielles qui osent reprocher au roi Louis XIII d'avoir repris la Rochelle, qui venait d'ouvrir sa rade aux Anglais, exaltent sans mesure la Convention, qui prit, pour la saigner à blanc, la

(1) Voy. les discours échangés au mois d'août 1890, entre M. Carnot, président de la république, et divers orateurs officiels, à l'occasion de l'inauguration du port de la Palliée.

ville de Toulon, coupable exactement du même crime antipatriotique. Yoilà l'histoire, voilà la justice comme il la faut aux jacobins ! Mentita est siôi iniquitas eorum.

De ce que Richelieu avait retranché manu m ilitari une des branches de l'arbre, il ne s'ensuivait pas que le tronc dût aussi être abattu. L'essentiel de l'édit de Nantes, ce n'était pas les places de sûreté, c'était le libre exercice du culte réformé, sauf certaines conditions imposées par l'esprit du temps. Cette dernièrerévocation, après laquelle il ne restait rien, fut, à nos yeux, une grande faute d'orgueil de la part de Louis X1Y, et une plus grande faute de courtisanerie de la part de ses conseillers. Je ne sais pas s'ilaexisté, depuis Nabuchodonosor, un souverain plus idolâtre de sa personne et de son autorité que le royal élève de Mazarin. Rien ne lui devait échapper, la conscience pas plus que les biens de chacun de ceux qui vivaient sous son sceptre. L'idée ne lui serait jamais venue que le moindre d'entre eux eût le droit de lui répondre : Sire, j'ai ma foi religieuse, qui n'est pas la vôtre et que je garde, tout en restant votre fidèle sujet. Sans doute on lui avait souvent répété qu'il serait responsable devant Dieu de l'erreur involontaire de tant de gens qui n'attendaient qu'un mot du roi pour revenir à la vraie foi. Mais ce mot, je doute que Louis XlVeûtjamais consenti à le dire, s'il ne se fût senti tout à la fois me-

DEUX ENCLAVES DE L'ANCIENNE FRANCE 47o

nacé et flatté dans son autorité, menacé par l'existence d'une autre religion que la sienne dans son royaume, flatté par la perspective de prononcer un fiât lux qui allait ramener tous les hérétiques dans le giron de son Église. On avait vu déjà, lors de l'affaire des gardes corses, combien ce sentiment dominait chez lui tous les autres. Quoique fervent catholique et tenant beaucoup à son titre de fils aîné de l'Église, il ne craignit pas, pour venger l'insulte faite à sa couronne, de fouler aux pieds la tiare pontificale sur une place de Rome.

Aussi est-ce à cette superstition de l'omnipotence royale que Louvois, qui connaissait son maître et qui, sans être un Père de l'Église, fut le promoteur de cette funeste mesure, ne cessa de faire appel . A peine l'affaire était-elle engagée que les rapports des intendants arrivèrent de toutes parts criant au miracle, racontant que la parole du roi avait suffi pour envoyer à la messe des villages entiers appartenant à l'hérésie, que les abjurations ne se comptaient plus et qu'il ne resterait bientôt de huguenots en France que les pasteurs dont on aurait raison par quelques années d'éloignement. Qui eût osé prévoir alors que ce coup d'autorité, qui devait tourner si vite à la gloire du roi, allait entraver et attrister vingt-cinq ans de son règne, donner le signal d'une émigration assez nombreuse pour prendre rang parmi les calamités publiques, porter à

l'étranger les procédés et les ressources d'une industrie déjà florissante, exaspérer contre nous la haine des puissances protestantes, introduire dans les conseils de l'Europe l'idée que la moitié du pays allait se soulever contre Je gouvernemcnt aussitôt que l'armée d'invasion aurait franchi la frontière. Le tout sans parler d'une insurrection de montagnards qu'on ne parvint à réduire que par des négociations personnelles entre Yillars et le chef des camisards.

On n'a peut-être pas assez expliqué pourquoi Louis XIV, qui fut si heureux dans la première partie de son règne, ne rencontra jamais que des échecs quand il essaya de toucher aux choses religieuses. Qu'il s'agisse des protestants ou des jansénistes, c'est toujours la même lourde main de l'État qui veut forcer les dissidents à plier le genou devant des autels qui ne sont pas les leurs. C'est toujours aussi la même résistance, homme par homme, qui consacre la déroute morale de l'État. Cela veut dire évidemment que, sauf un droit de police que personne ne songe à lui contester, le gouvernement n'a pas plus à s'immiscer dans l'exercice des divers cultes que dans le for intérieur des consciences. Les questions religieuses sont de celles qu'il ne faut pas aborder en roi ni traiter de main de maître. La seule excuse du petit-fils d'Henri IV n'est pas dans l'entraînement d'un fanatisme doctrinal qui n'eut jamais prise sur lui, ni même

d'avoir été trompé avant de se tromper lui-même: elle consiste uniquement dans la conviction où il a vécu que des sujets qui refusent de se soumettre à la religion du roi sont des révoltés et qu'il faut en avoir raison. Erreur qui devait nous coûter cher, mais qui ne semble pas avoir été aussi nuisible à la mémoire de Louis XIY qu'à nous-mêmes. C'est parce qu'en toute occasion il a sincèrement confondu sa propre grandeur avec la grandeur de la France, que, malgré ses fautes, il a été et reste un grand roi.

Cette fois encore, Orange dut à sa position indépendante d'avoir à porter plus que sa part du poids'des malheurs publics. A deux reprises différentes, les rigueurs de la révocation lui furent appliquées: une première fois pour avoir donné asile aux réfugiés des pays voisins, une seconde fois après sa réunion définitive avec la France et comme application de la loi française. Aux premières mesures coercitives prises par les intendants, les protestants voisins de la principauté étaient accourus dans la petite capitale des Nassau. II en arrivait de partout, ceux du Languedoc à travers le Rhône, les autres par toutes les routes de Provence ou du Dauphiné. Les historiens évaluent leur nombre entre 800 et 12.000. En vain le gouverneur, qui se voyait en butte, depuis le premier jour, aux réclamations irritées de la France, multipl iait les ordonnances et les descentes de police ; en vain le parlement mul-

tipliait ses arrêts, rien ne devait prévaloir contre un courant si naturel. Rien non plus ne pouvait empêcher que celte occupation de courte durée ne servît de prétexte à une occupation définitive.

Orange avait eu, en 1660, la visite de Louis XIV. Visite flatteuse mais redoutable! Car si cet hôte d'un jour était un jeune monarque déjà couronné de gloire, il était aussi un voisin très impatient d'en finir avec cette anomalie d'une enclave étrangère au centre de ses provinces méridionales. Louis XIV setrouvait alorsà Avignon, en route pour les Pyrénées, où il allait signer la paix avec l'Espagne et ses fiançailles avec une infante. En venant à Orange, il venait un peu chez lui, car le château était occupé à ce moment par une garnison française. Le prince régnant étant mineur et des contestations s'étant élevées pour la tutelle, Mazarin avait mis fin au débat en la prenant pour la France. La vue du château, bastionné suivant toutes les règles de l'art par Maurice de Nassau, et de la ville enfermée dans ses remparts, déplut vivement au jeune roi. Ces formidables précautions ne pouvaient en effet avoir été prises que contre lui. Aussi la démolition fut-elle de ce jour chose arrêtée dans son esprit.

L'occasion si désirée ne pouvait tarder à se produire. La principauté, appartenant à un souverain à la fois hollandais et protestant, fut envahie comme hollandaise lors de la campagne

de Hollande, en 1G72, et comme protestante lors de la révocation de i'édit de Nantes, en 1685.

Dès la première de ces deux occupations, les fortifications du château d'abord et, peu d'années après, celles delà place entière furent mises au niveau du sol. Le traité de Nimègue ne rendit à Guillaume de Nassau qu'une ville démantelée. Ce fut le comte de Grignan, lieutenant du roi en Provence (1), qui fut chargé de réduire cette bicoque, comme on disait avec dédain. Cette entreprise, qui ne paraissait pas à tout le monde un aussi grand exploit que l'aurait voulu Mraede Sévigné, n'en fit pas moins honneur au comte de Grignan. Le roi lui sut gré de s'être contenté de réunir la noblesse de Provence et du comtat, sans demander ni un homme ni un écu au gouvernement (2).

(1) Et non gouverneur, comme'beaucoup le croient. Le gouverneur de Provence était alors le duc de Vendôme, qu'on n'avait pas vu depuis 1670 et que le lieutenant du roi remplaçait. Après Vendôme, ce fat Villars qui fut nommé au gouvernement de Provence. Depuis Richelieu, on voulait surtout des gouverneurs de province non résidents. La volonté royale s'exécutait ainsi sans obstacle par les intendants ou par les lieutenants généraux du roi.

(2) L'affaire d'Orange, écrit la marquise sous la date du 8 décembre 1673, fait ici un bruit agréable pour M. de Grignan. Cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement qu'on a pour lui, cette grandedépense, cet heureux succès, tout cela fait honneur et donne de la joie à ses amis qui ne soni pas ici en petit nombre. Le roi a dit à son souper : « Orange est pris, Grignan avait sept cents gentilshommes avec n lui. On a tiraillé du dedans et enfin on s'est rendu le troi- « sième jour. Je suis fort content de Grignan. » [Lettres de la marquise de Sévigné, t. IV, édition Montmerqué.)

Tout se passa plus simplement en 1685. Les remparts jonchaient l'enceinte de leurs débris, comme on le voitencore aujourd'hui, et nulle résistance,même par simulacre, n'était possible: un régiment de dragons, posté depuis quelques jours en observation à Montélimar, arriva par détachements sur divers points du pays, moins pour en faire la conquête que pour vivre à ses dépens. Le colonel de Tessé affirmait en toute rencontre n'avoir d'autre mission que de forcer les sujets du roi à rentrer chez eux, puisque le gouvernement local n'était'pas assez fort pour faire exécuter lui-même ses nombreux décrets. Mais, dans leur ardeur de conversion, les dragons ne tardèrent pas à croire qu'ilsétaient chargés en même temps de remettre dans la voie du salut les sujets de Guillaume. Alors commença pour la principauté l'odieux régime des dragonnades, qui avait été déjà mis à l'essai en d'autres provinces. 11 consistait tout simplement à donner logement et nourriture à quelques dragons chez les protestants, avec consigne de rendre la maison inhabitable pour tous autres que pour eux. On devine si cette façon de controverse théologique, dont les arguments allaientse chercher à la cave, était du goût de la soldatesque. Les résultats furent, à Orange comme partout, d'innombrables abjurations suivies de prompts retours publics ou latents à l'hérésie, dèsqueles persécuteurs étaient remontés en selle. Les émigrations ne furen

pas nombreuses, cette fois, parce que les Orangeois dissidents comptaient sur le retour prochain de leur prince. Ils n'en eurent pas moins à subir toutesles rigueurs delà persécutionqu'ils avaient naguère infligée eux-mêmes aux catholiques. Leurs pasteurs furent expulsés et leurs temples fermés.

C'est un axiome de droit public, qui n'est plus contesté aujourd'hui, que la guerre déclarée entre deux peuples met en péril la fortune, la liberté, la vie, la nationalité, le territoire, mais non la conscience des belligérants. 11 n'en a pas été toujours de môme. Sans remonter jusqu'à la conversion en masse des Saxons par les soldats et les missionnaires de Charlemagne, on peut dire de nos guerres de religion qu'elles furent surtout des guerres de propagande. Aussitôtaprès le combat, et la victoire à peine décidée, venait le moment d'en recueillir le fruit le plus précieux qui était le changement de religion des vaincus. On comprend combien devaient être sincères et libres les adhésions prodiguées à un prédicateur entouré de soldats la dague au poing. Ce ne furent pas seulement les catholiques qui donnèrent cet exemple. Les auteurs protestants, si violents contre ce qu'ils appellent les missions bottées, reconnaissent que « ceux de la religion eux-mêmes » étaient loin de dédaigner cet insolent profit de la victoire : « Les capitaines huguenots qui portèrent la guerre dans le comtat Venais-

sin, dit le plus récent et mieux informé d'entre eux, se firent, il est vrai, accompagner, à l'exemple de leurs frères d'armes du royaume, de ministres de leur religion qui, après la prise d'une place, y prêchaientsurl'heurelesdoctrines évangéliques (1). »

Ryswick (1697) vint de nouveau, mais pour la dernière fois, rendre Orange à ses anciens maîtres. On sait qu'en restituant en pleine victoire toutes ses conquêtes, Louis XIV, à la veille de la grande guerre de la Succession d'Espagne, que tout le monde jugeait inévitable, quel que dût être le testament de Charles II, voulut étonner l'Europe par un invraisemblable désintéressement. Le culte réformé fut donc rétabli dans la principauté, et ce fut le tour des catholiques d'être traités en parias. Les pasteurs emprisonnés par Tesséau château de Pierre-Scise, à Lyon, revinrent en triomphateurs au milieu de leurs fidèles ivres de joie. Les rues d'Orange, où les protestants se montrèrent seuls, retentissaient du cri de Vive le roi ! Seulement il ne s'agissait pas du roi de France, mais du roi d'Angleterre, son ennemi le plus acharné. Défi ridicule autant qu'insolent! Sans être Louis XIV, tout Français pouvait s'en dire offusqué.

Cette nouvelle période d'importance politique pour la ville d'Orange dura six ans, de la paix

(1) Histoire drs protestants du comtat Venaissin et de la principauté d'Orange, parle pasteur Arnaud (Avant-Propos).

de Ryswick à la mort de Guillaume III. Plus elle se livrait aux réformés, plus elle donnait à la France des raisons d'agir contre elle. Dès le début de nos troubles religieux, le consistoire d'Orange, demandant un ministre de choix au conseil de Genève, avait soin de lui dire : « Noubliez pas l'importance de notre Église constituée au milieu des terres du grand ennemi de l'Évangile. »

Aussi les pasteurs envoyés dans la principauté furent-ils presque tous des hommes désireux de jouer un rôle. Leur influence se suit à la trace des événements. Loin d'opposer l'esprit libéral aux persécutions, ils s'inspirèrent de l'esprit de Calvin, qui ne tolérait le libre examen qu'à rencontre de la religion catholique. Vis-à-vis du pouvoir local, c'est-à-dire du gouverneur et des consuls, ils se montrèrent plus d'une fois exigeants et malhabiles; vis-à-vis de la France, haineux et provocateurs.

Cependant la situation de 1685, si pleine de périlspourOrange, allait se refaisant de jour en jour. Dès qu'il fut connu dans les provinces voisines que le culte réformé s'exerçait librement, que le grand temple était rouvert, que les prisonniers de Pierre-Scise s'y montraient chaque dimanche, racontant les souffrances de leur captivité et les joies providentielles deleur délivrance, une masse de protestants fugitifs ou convertis parles dragons trouvaient le moyen de se ren-

dre chaque semaine au prêche d'Orange. Édits terribles fulminés de Versailles, décrets impuissants du gouverneur, tout recommença comme au siècle précédent, jusqu'au jour où le comte de Grignan, à peine averti de la mort du roi d'x\ngleterre, vint signifier les derniers ordres de Louis XIV.

Cette fois, ni siège ni dragons : tout se borna à la lecture, à l'hôtel de ville, d'une lettre patente dûment enregistrée au Conseil royal, par laquelle François-Louis de Bourbon, prince de Conti, était appelé à prendre possession du titre et du territoire d'Orange, à l'exclusion de tout successeur désigné par le testament de Guillaume. Au lieu de la raison d'État qui parlait si haut, on mettait en avant un droit de succession auquel personne n'avait songé. Un tableau généalogique fut étalé dans les chancelleries pour établir que les Bourbon-Vendôme, ancêtres des Conti, étant plus rapprochés des Chàlon que les Nassau, c'est à eux que la principauté aurait dû être attribuée en 1531, et que la mort de Guillaume la laissant sans maître, une occasion toute naturelle s'offrait de revenir sur une erreur qui, dans aucun cas, ne pouvait prescrire contre les héritiers légitimes.

Quant au peuple orangeois, on lui disait qu'en rentrant avec les Conti dans l'ordre héréditaire il s'assurait à jamais l'amitié et la protection de la France. Depuis Louis XI, les princes d'Orange,

à leur avènement, devaient foi et hommage au roi de France. Avec la nouvelle dynastie, on y joignit Je ressort et la souveraineté, c'est-à-dire que le parlement du Dauphiné allait se substituer à celui d'Orange, et que les seules lois du royaume devaient être appliquées clans la principauté (1).

Comme on le voit, c'était la réunion à la France à peine dissimulée. La petite capitale voulut néanmoins prendre le change et se persuader que ses franchises municipales allaient être maintenues, comme on le lui promettait. Tout fut donc accepté sans objection. Il y eut même des fêtes publiques et des feux de joie en l'honneur du nouveau prince.

Quant à la question religieuse, aucune illusion ne pouvait subsister, puisqu'elle avait fourni à elle seule un prétexte permanent à l'occupation. C'était bien le nouveau régime français, le régime de la révocation de l'édit de Nantes, qui allait être introduit dans l'ancien héritage des Nassau. Sans doute, on n'en était plus, en 1703, aux fureurs et aux espérances de 1685. On pouvait signaler quelque relâche dans la persécution. Déjà, par ordre du roi, les convertis n'étaient plus tenus, sous les peines les plus sévères, à fréquenter l'église et les sacrements. En outre,

(i) Pourquoi le parlement du Dauphiné, plutôt que celui de Provence, puisque c'était M. de Grignan, lieutenent du roi en Provence, qui gouvernait la principauté ? Cette anomalie remonte sans doute à l'époque où Louis XI, comme Dauphin du Viennois, s'était déclaré suzerain d'Orange.

l'administration se prêtait à faire aux intéressés remise d'une partie des revenus ou même de la propriété des biens confisqués (1 ).

Le comte de Grignan n'eut donc aucune peine à faire accorder aux protestants qui optèrent pour l'exil un délai de quelques mois pour mettre ordre à leurs affaires. « Je vous réitère ici, écrivait-il aux consuls, que, par les ordres qu'il a plu à Sa Majesté de m'envoyer, il paraît qu'elle verrait avec beaucoup plus de satisfaction la conversion que le départ de nos religionnaires, mais qu'elle ne veut plus absolument qu'il reste dans son royaume des sujets qui ne seraient pas catholiques (2). »

Trois mille protestants de toutes les conditions quittèrent leur pays plutôt que de se prêtera une comédie d'abjuration. C'était- plus du tiers des habitants d'Orange et le cinquième de ceux de la principauté (3). Arrivés à Genève, ils adressèrent à Frédéric 1er, roi de Prusse, qui était l'héritier désigné par Guillaume, leur serment de fidélité et la demande d'être accueillis dans ses

Cl) La Famille de 3/"e de Sévigné en Provence, par le mar quis de Saporta, p. 64.

(2) Histoire des protestants de la principauté d'Orange, par le pasteur Arnaud, p. 379.

(3) Dans ce nombre on comptait 15 officiers de la garnison 68 officiers du Parlement, 67 pasteurs et anciens des églises, 6a avocats ou veuves d'avocats, 30 médecins ou veuves de médecins, 72 bourgeois, 99 marchands ou veuves de marchands. 106 cordonniers, 102 cardeurs de soie, 63 cardeurs de laine, 247 fermiers et laboureurs, 49 tisserands, etc. (Gaitte» Emigration .)

États. Ce refuge leur fut ouvert sur la très vive insistance du gouvernement de Genève, qui ne savait que faire de tant d'amis à loger et à nourrir.

On trouve encore, non loin de nos frontières de l'Est, des villages qui ne sont pas les moins favorisés par l'industrie où foisonnent des noms français à peine germanisés. Mais les plus notables des émigrés ne s'arrêtèrent qu'à Berlin, où ils furent reçus comme des martyrs de la foi. On trouva moyen de les établir dans le môme quartier, où ils purent continuer à vivre entre eux et suivant leurs coutumes. Les anciens membres du Parlement furent même autorisés à se constituer en tribunal qu'on appela tribunal d'Orange, et qui jugeait, d'après la loi française, tous les différends entre les membres de la petite colonie. En plus d'une cérémonie publique, les Berlinois remarquèrent avec étonnement la robe rouge et la simarre des conseillers au parlement d'Orange dans les rangs de la magistrature allemande.

Malgré tant de bonnes grâces, si peu familières aux Prussiens, beaucoup de nos émigrés, pressés par la misère et sans doute aussi par le regret du pays natal, revinrent en France. De loin en loin, ils entendirent bien quelques menaces de persécutions qui s'annonçaient comme prêtes à renaître. Mais une politique à la fois plus clémente et plus habile avait décidément prévalu. Aux émigrations en masse, comme on en avait

trop vu, on préférait, sans oser l'avouer, le rétablissement clandestin de la religion proscrite. A Orange même, les protestants eurent une série de pasteurs dits « du désert », dont le ministère s'exerçait dans des cachettes connues de tout le monde. Il en fut de la reprise du culte réformé comme il devait en être, un siècle plus tard, de la réouverture des églises catholiques. Dans la plupartdes paroisses, la force des choses avait parlé avant le Concordat.

Si la mise en vigueur de la loi religieuse française fut la première difficulté de l'annexion d'Orange, elle ne fut pa.s la seule. Bien que, depuis cent cinquante ans, la principauté fût divisée en deux Églises, c'est-à-dire en deux camps, il n'y avait toujours qu'une opinion à propos de l'indépendance du pays et des libertés de la commune. M. de Grignan avait pu s'en apercevoir. Ayant ordonné, au lendemain du jour où il eut repris la ville sur les protestants, la démolition des fortifications qui restaient, il ne trouva personne du pays, ni catholiques ni huguenots, pour se prêter à cette besogne antipatriotique. Se combattre et même s'exterminer les uns les autres pour cause de foi religieuse, on s'y prêtait volontiers des deux côtés, mais découronner la petite capitale, la faire déchoir de son rang de place forte, la laisser à la merci de toutes les invasions, jamais 1 Ni par promesse, ni par menace, il ne fut possible d'aboutir, et il

fallut avoir recours à des ouvriers étrangers. Quoique la résistance des Orangeois à la complète assimilation avec la France ne pût être bien sérieuse, leur mauvaise humeur fut visible. Tantôt c'était le conseil de ville quirefusait de répondre à des convocations réitérées, et M. de Grignan qui se voyait forcé do surélever le chiffre de T'amende infligée de tout temps aux membres absents (1); tantôt c'étaient les consuls qui se présentaient avec des chaperons tellement effilochés et crasseux que M. de Grignan dut en faire la remarque, et comme on lui répondit que la commune n'était plus assez riche pour s'en payer de neufs, la dépense fut ordonnée d'office (2).

Nous comprenons que l'échange des franchises municipales de la principauté, contre le bon plaisir de la monarchie absolue n'était pas pour recommander le nouveau régime. Habitué à vivre seul, loin de ses princes, dont la souveraineté presque nominale ne trouvaitque rarement l'occasion de s'exercer, le peuple d'Orange avait fini, comme le fermier qui ne voit jamais le maître du sol qu'il cultive, par se croire maître lui-même Ce qu'il avait su faire, comme administration économe et prévoyante, était merveilleux. Ses seules res-

(1) Arrêté du comte de Grignan qui porte cette amende de 5 sols ù 5 livres (I70G). .

(2; Arrêté du comte de Grignan qui ordonne 1 acquisitionaux frais de la commune de quatre chaperons (1688).

sources consistaient dans un faible droit de mutation sur les immeubles et unoctroi sur la route et sur le Rhône. Le gouverneur prélevait làdessus 50.000 francs; le reste, c'est-à-dire 150 à200.000 livres, suffisait à Orange pour tenir son rang de petite capitale. Outre son parlement, elle avait unvi^uier.des consuls et les agents à leurs ordres une université fondée en 1226, que sa voisine d'Avignon accusait de faire des docteurs à la fleur d"orange; un collège de plein exercice créé en 1553 par la commune et qui figure encore au budget de laville, mais pas en recette; un hôtel des monnaies dont les pièces d'argent circu laient en France; une cour des Aides ou chambre des comptes et finances ; un hôpital général ouvert aux malades delà principauté; et jusqu'à Louis XIY, un fastueux château qui attendait en vain, depuis des siècles, la visite de ses souverains, avec une garnison de deux à trois cents mercenaires, plus un ruineux développement de murailles et de bastions avec trois ou quatre gardes à chaque porte.

C'est cependant cette couronne de fortifications plutôt faite pour écraser la ville que pour la défendre, qui fut tour à tourl'orgueil et le regret du patriotisme local. Tant que put durer l'illusion de l'indépendance, conservée sous la protection de la France, il fut question à Orange de relever au moins les remparts. Aujourd'hui encore on ne montre pas sans amertume à l'étranger les

ruines énormes accumulées par la sape et la pioche deM. de Grignan.

Trojaque mine stares," Priamique arx alla maneres !

J'ajoute à l'honneur de l'ancien gouvernement d'Orange que, dès le quinzième siècle, nous trouvons dans son budget un maître d'école rétribué à 12 florins par an. La bonne tradition se maintint dans le pays, car les Frères du bienheureux La Salle furent appelés en 1718, c'est-à-dire dans les premières années deleurexistence. S'ils esttrouvé tout dernièrement un conseil municipal assez asservi aux consignes d'un parti pour rompre avec ces vrais amis de l'instruction dupeuple,les Orangeoissesont hâtés de leur ouvrir une école libre où ils envoient les deux tiers de leurs enfants et qui a pris place parmi les meilleures du département.

Bien que l'on puisse citer jusqu'à trois membres de la maison de Conti qui ont porté, sans en faire bruit, le titre de prince d'Orange (1), il n'est pas permis de les compter comme une quatrième dynastie qui aurait régné sur la principauté. Ils n'ont régné ni un jour ni une heure. A dater de la mort de Guillaume III, Orange n'a eu qu'un souverain, le roi de France. Il était d'ailleurs fondé en droit féodal, comme eut soin de le rappeler le parlement d'Aix, parce que le comté

(1) Ce furent François-Louis de Bourbon, en 1703 ; Louis- Armand, en 1717; et Louis-François, en 1718.

d'Orange avait d'abord fait partie du royaume de Bourgogne, puis, comme fief hommage-lige, du comté de Provence réuni depuis deux cents ansà la couronne. Quant aux Conti, ils n'avaient été mis entre deux que pour ménager la transition et préparer les Orangeois au sacrifice de leurs plus chères libertés.

Restait à terminer la question diplomatique. Le roi de Prusse, désigné par son cousin germain Guillaume III pour lui succéder à Orange, n'avait pas l'air de se presser beaucoup d'aller prendre possession d'un si petit territoire situé si loin de ses États. Le spectacle de nos désastres et l'espérance de recevoir quelque chose de nos dépouilles l'avaient jadis rattaché à la « grande alliance ». Mais ni l'Empire, ni l'Angleterre, ni la Hollande ne s'étaient montrés favorables à ses prétentions. Il est vrai qu'elles étaient énormes et que, chez ce nouveau venu, l'appétit ne semblait pas en rapport avec les services.

Aux conférences de la Haye et de Gertruydenberg, où les ennemis de la France se montrèrent à la fois si impitoyables et si impolitiques, Frédéric Ier eut le secret de renchérir encore sur ses alliés. Ce n'était rien moins que la Franche-Comté qu'il lui fallait.

Son envoyé, le baron de Schemettau, démontrait, par des raisons curieuses à relire aujourd'hui, que, pour la France, le défaut de la cui-

rasse était à Besançon plutôt qu'à Strasbourg. « L'Alsace, disait-il, n'est pas à comparer avec la Franche-Comté... Car, outre qu'il est notoire que les Alsaciens sont plus Français que les Parisiens, le roi de France est si sûr de leur affection à son service et à sa gloire qu'il leur ordonne de se munir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'épées, de poudre et de plomb, toutes les fois que le bruit court que les Allemands vont passer le R-hin, et qu'ils courent en foule sur la ligne du Rhin pour empêcher, ou du moins en disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de leur vie, comme s'ils allaient au triomphe. En sorte que l'Empereur et l'Empire peuvent être persuadés qu'en reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne trouveraient qu'un amas de terre morte pour l'auguste maison d'Autriche, et qui couveraun brasier d'amour pour la France et de fervent désir pour Je retour de son règne en ce pays, auquel ils donneront toujours conseils, faveurs, aide et secours dans l'occasion (1). »

Certes , la noble Alsace n'a pas besoin de ce nouveau brevet de patriotisme ; de la part d'un diplomate prussien, il a cependantson prix. Le représentant de Frédéric se hâtait d'ajouter que la Prusse, déjà maîtresse de Neufchâtel.

(1) Neufchâtel et la politique prussienne en Franche-Comté (1702-1713), par Emile Bourgeois, chargé de cours à la Faculté des lettres de Lyon (1887).

avait en main la clef de la Franche-Comté et pourrait seule, avec le plus de dommage pour la France et le plus de profit pour l'Allemagne, être chargée de cette ancienne province d'Empire.

L'insidieuse et fanfaronne proposition de Berlin fut repoussée avec dédain , et il fut décidé, en outre, que la neutralité du territoire helvétique s'étendrait sur le territoire de Neufchâtel, devenu prussien. Le moment n'était pas venu encore pour le roi de Prusse de s'imposer à l'Allemagne comme son protecteur contre l'ambition de la France. Ce fut alors que, dépité de ce fâcheux accueil, Frédéric se retourna vers Louis XIV et lui proposa de cédera la Fiance ses droits héréditaires sur Orange, à condition qu'on reconnaîtrait son titre de roi de Prusse et qu'on lui permettrait de transférer le nom de principauté d'Orange à la moitié de la Gueldre hollandaise, qui faisait désormais partie de ses États. C'est ce qui fut réglé par l'article 10 du traité d'Utrecht, qui, laissant au nouveau roi le titre et les armes de prince d'Orange, le chargea de désintéresser tous ceux qui auraient quelques prétentions à faire valoir (1).

(1) Par l'article 10 du traité de paix entre la France et le roi de Prusse, le roi de Prusse renonce à toute perpétuité à ses droits et prétentions à la principauté d'Orange et à toutes les terres et seigneuries qui en dépendent, situées, soit dans le DauphinéjSoit en Franche-Comté. Ilest permis au roi de Prusse d'attacher le nom de principauté d'Orauge à celte partie de la

La principauté d'Orange, une fois cédée à la France par celui qui en était, aux yeux de l'Europe le légitime possesseur, il n'y avait plus qu'à écarter le voile complaisant des Conti et à donner ordre à l'intendant du Dauphiné d'aller prendre possession de ce coin de terre ajouté à sa province. Cette dernière formalité eut lieu le 22 septembre 1731.

C'était fini du petit État d'Orange. Entre ses comtes et ses princes, il avait vécu près de neuf siècles. Avec l'extrême modicité de ses ressources et le voisinage de la France, qui n'a jamais vu en lui qu'un démembrement de son propre territoire, cette longue durée peut passer pour le trait le plus curieux de son histoire. Je suis loin de prétendre, je le répète, que la politique internationale ait mérité, à aucune époque, d'être assimilée à un chapitre de la Morale en actions. Mais il est certain que, dans l'ancienne

Gueldre qui vient de lui être cédée, comme aussi de prendre le titre elles armes de ladite principauté.

Ce prince était, en outre, chargé de s'entendre avec les héritiers du prince deNassau-Frise, au sujet de leurs prétentions surla principauté, et autres prétendants. Savoir : 1° le prince de Nassau-Siégen, comme plus proche agnat de la maison de Nassau-Orange; 2° le marquis de Mailly et Nesle, comme descendant d'un fils de Marie des Baux, qui, en 1410, a porté la principauté dans la maison de Chàlon ; 3° le marquis de Viteaux, comme descendant du même; 4" le marquis d'Aligre, descendant du même : ou le marquis d'Aix de Châtillon, comme descendant de la fille ainée de Louis de Chàlon, aïeul de Claude de Chàlon, qui porta la principauté d'Orange dans la maison de Nassau. (Histoire des traités de paix, depuis ta paix de Westphalie, par le comte de Gai-den, t. II.)

société politique, l'odieuse raisou du plus fort, tout en étant trop souvent la meilleure, n'aurait pas osé s'étaler en thèse de gouvernement, après la victoire, comme nous l'avons vu de nos jours à Berlin. Le principe conservateur des États, celui que le diplomatie entourait d'un culte superstitieux, c'était le principe héréditaire; on l'a remplacé de nos jours par le consentement populaire. Évidemment le lien est plus fragile et la preuve à faire moins à la portée de chacun. Je ne demande pas mieux cependant que de donner mon adhésion au droit nouveau, mais à condition qu'il soit appliqué, non pas une fois et en passant, mais dans tous les cas, et à nous comme à tous les peuples égaux en civilisation. Qu'on se hâte donc d'appeler les Alsaciens- Lorrains à faire connaître par un vote en due forme, s'ils ont réellement voulu cesser d'être Français pour devenir Prussiens.

Comme un fruit mûr qui pend sur la route, la France n'avait qu'à tendre la main pour cueillir la principauté. Elle a préféré attendre et ne se l'approprier que le jour où elle l'a vu tomber de l'arbre. On dirait qu'Orange a bénéficié, sans qu'on s'en rendît compte, de l'inviolabilité des États pontificaux qui l'entouraient de toutes parts.

A le regarder en lui-même et surtout à le comparer aux autres, le gouvernement d'Orange fut un des meilleurs de son temps. Ses princes ont

été pour la plupart ce qu'on appelle familièrement de bons princes. Absents ou présents, ils ont voulu contribuer à la prospérité de cet heureux petit pays. Généreux dans les moments de pénurie, ils ne se montraient à l'ordinaire ni exigeants ni rapaces. Ce qui manquait à leur petit État pour être à même d'assurer lui-même son indépendance, ils Jedemandaientà leurs grandes relations européennes, tantôt à la France et parfois à ses ennemis. Sans violences et sans dédain envers le peuple, ils n'avaient pas à compter avec une aristocratie assez puissante pour devenir jamais une rivale. En somme, ils furent aimés parce qu'ils méritèrent de l'être, et obéis parce qu'ils laissèrent chaque commune s'administrer elle-même.

Ces princes, disparus ou remplacés par les Conti, la situation ne pouvait que se précipiter vers son issue naturelle et depuis si longtemps prévue. Orange accomplit alors sa destinée, qui était d'appartenir à la France. Sa population, toujours intelligente et fidèle, s'y résigna comme à un dénouement plus inévitable peut-être que désiré. On lui laissa, dans les premiers temps, le titre flatteur de principauté, comme en fait foi la convocation royale aux élections de 1789.

Sans doute, il est dur de tomber du rang de petite capitale à celui d'humble sous-préfecture. Mais j'ai vu le temps, — et je reste de ce temps-

là, — où le titre de Français passait pour l'honneur suprême. Protestants et catholiques peuvent en être fiers et oublier de plus en plus qu'ils ont formé jadis deux partis toujours prêts à se combattre. De dissensions religieuses , il n'y en a plus de possibles, à moins que la France n'ait à faire justice d'un gouvernement assez obtus pour se dire antichrétien.

Et surtout, qu'on se garde bien d'infliger à cette noble ville d'Orange la souillure des souvenirs de 1794! Pas une goutte du sang répandu alors ne doit rejaillir sur elle. Dans l'horrible drame dont elle fut le théâtre, elle n'a fourni que des victimes. Pas un des membres du tribunal assassin ne fut un Orangeois. En venant installer chez nous un de ces abattoirs d'hommes qui devaient faire tant d'amis à la république, les jacobins savaient bien que la guillotine ne risquait pas de chômer. Malgré l'acharnement de leurs juges et de leurs bourreaux, l'œuvre d'extermination n'a pas réussi. Grâce à Dieu, on trouverait encore dans la même contrée assez de gens fidèles à la foi de leurs pères et qui refusent d'admirer, même en bloc, les journées de Septembre, pour fournir aune seconde épreuve. Mais, en attendant, les Orangeois ne répondent pas plus des tueries qu'on est venu faire chez eux, que les Nantais, riverains de la Loire, ne répondent des noyades de Carrier. Le souvenir de ces afïreux jours reste vivant et maudit

dans les familles, et le cri de l'humanité barbarement outragée accusera éternellement, devant Dieu et devant les hommes, le Comité de salut public qui a tout fait, et la Convention qui, jusqu'au jour où elle s'est vue elle-même menacée, a tout laissé faire.

AVIGNON ET LE COUTAT YENAISSÎN

Si les monuments d'Orange réveillent le souvenir de l'ère des consuls et des empereurs, la vue d'Avignon rappelle plus vivement encore l'ère des papes. Entre ces deux villes si voisines, Rome tient tout entière. Glorieux partage pour l'une comme pour l'autre, et qui ne serencontre nulle part ailleurs !

Cet énorme entassement de tours et de remparts, qui double la masse du rocher sur lequel il s'élève, semble une tiare gigantesque posée sur le front de la vieille cité pontificale. A la fois église, forteresse et palais, c'est tout le moyen âge dans un seul édifice. De partout on le voit, on vit sous son ombre, on sent son poids. S'il venait jamais à s'écrouler, ses décombres enseveliraient la moitié d'Avignon. Cette forêt de clochers, qu'il domine de si haut, ne montent dans les airs que pour lui faire cortège et pour carillonner en son honneur. Cette coquette ceinture de remparts crénelés et de portes à mâchicoulis n'est là que pour achever la toilette du

géant et décorer le paysage. Quant à lui, il lui suffit de se tenir debout, depuis cinq cents ans, dominant au loin le Rhône et la plaine. Il forme à lui seul tout le paysage; il s'impose, il règne, il se défend par sa masse seule, mole sud stat.

Les papes l'avaient construit pour devenir leur demeure et depuis qu'ils ne sont plus là, on ne sait comment tirer parti de cette habitation faite à leur taille. On y a trouvé des casernes, des prisons, des magasins d'armes, de vastes dépôts pour les archives. On veut y transporter les musées, la bibliothèque, les écoles; rien n'a rempli, rienneremplira le vide de cette immense solitude. Quand l'histoire et la légende sesont rencontrées quelque part, il faut leur laisser toute la place : à l'une, parce qu'elle la mérite : à l'autre, parce qu'elle la prend. Quoi qu'on en fasse, le palais des papes du quatorzième siècle sera toujours « le palais des papes », rien que cela.

Que de fois, dans nos claires nuits d'été, qui ne sont que le déclin du jour attiédi, j'ai vu passer et repasser, derrière la colonnade des hautes galeries, l'ombre d'un vieux moine vêtu de bure blanche, le front chargé de la triple couronne, qui s'arrêtait de loin en loin pour tendre sur la ville et sur le monde ses bras bénissants î

Lorsque les Italiens de notre temps seront parvenus, comme leurs dignes ancêtres d'il y a six siècles, à rendre le séjour de Rome intenable pour le Saint-Père, ils verroût, comme ils l'ont

déjà vu, ce qu'il en coûte de ne pas savoir garder un pareil hôte, et le re cVItalia se chargera de remplir à lui tout seul le Vatican désert et Saint- Pierre abandonné.

Sedet,œterniimqae sedebit !

Bien avant de devenir la résidence des papes, Avignon avait une longue existence de commune libre. Son gouvernement se partageait entre les comtes de Provence et de Toulouse; mais son administration n'était qu'à elle. Menacée par ses princes dans cette indépendance, la ville se souleva contre eux. et, dès le douzième siècle, se constitua en république. Celle-ci ne mitpas moins de cent ans à parcourir, au milieu des ruines, ses phases historiques. D'abord épiscopale, puis aristocratique, puis démocratique, elle avait si bien désabusé tout le monde sous chacune de ces formes qu'un jour vint où la population tout entière sentit le besoin d'en finir avec elle, et de rappeler ses anciens souverains (1).

(1) La république d'Avignon devait cependant nous rendre service contre la République Française. D'après une tradition des plus autorisées, si nous avons pu sauver nos riches archives en 1794, c'est h notre République du xine siècle que nous le devons. La Convention avait décrété que tous les parchemins, titres odieux de l'ancien régime, seraient mis en réquisition par l'autorité militaire et serviraient à faire des cartouches et des gargousses. Le conservateur pour le département de Vaucluse était alors un vieil érudit nommé Dom Néri, ancien moine de l'abbaye de Bompas. Dès qu'il eut reçu la nouvelle de la visite des artilleurs pour le lendemain, il courut dire au général : « Mais vous ne ferez pas cela, citoyen ! Vous ne pour-

Mme de Staël dit quelque part qu'elle ne connaissait dans l'histoire qu'un seul exemple d'un peuple qui ait renoncé librement à se gouverner lui-même. Ce sont les Danois du quatorzième siècle qui signèrent, sans vergogne, ce qu'ils appelèrent eux-mêmes « une charte de servitude ». L'illustre écrivain, qui prenait déjà ses précautions contre les plébiscites impériaux, aurait pu citer aussi les Avignonnais du treizième siècle, qui sortirent, de leur plein gré, de la république pour revenir à leurs anciens princes, mais aux curieuses conditions suivantes:

Un viguier et deux assesseurs, nommés par le souverain, pour représenter son autorité mais étrangers tous les trois à la ville et pour un an seulement; lesdits gouverneurs devront jurer, en présence de l'assemblée communale, de ne jamais rien faire contrairement aux statuts, de rendre la justice aux citoyens et aux étrangers

riez pas le faire sans assumer laplusgraveresponsabilité. Tout le monde sait ici que tous les papiers qui datent de la tyrannie pontificale sont partis pour Rome, il y a une dizaine d'années, en prévision des événements d'aujourd'hui. Il y en avait même 16 charriots, ajouta-il sans pouvoir dissimuler un soupir. Aujourd'hui tout ce qui reste ce sont les titres de la République d'Avignon, » Et comme le général levait les épaules le bonhomme reprit que rien, dans l'histoire, n'était plus certain, que les Avignonnais n'avaient pas attendu le xvni« siècle pour se révolter contre leurs tyrans et proclamer les droits de l'homme, que la République d'Avignon, entre le xne et le xme siècle, avait duré plus de cent ans, et que ce n'était pas le moment de renier de si glorieuses origines.

Le général, sans revenir de son étonnement, promit d'en référer à l'autorité, et c'est ainsi que les archives d'Avignon nous ont été conservées.

suivant les lois et bonnes coutumes de la ville, et de ne recevoir des plaideurs aucun cadeau, excepté ceux de bouche admis par l'usage; les citoyens d'Avignon seront à tout jamais exempts, libres et francs de taille et quêtes, et de tout service pécuniaire vis-à-vis des seigneurs Comtes, qui ne pourront établir aucun nouveau péage où imposition; toutes les causes, tant criminelles que civiles, seront désormais jugées en première instance dans la ville, et le droit d'appel sera étroitement limité ; aucune poursuite ne sera intentée pour injures verbales ou pour voies de fait, quand il ne s'en est pas suivi fracture d'un membre ou blessure de quelque importance ; liberté à chaque citoyen d'Avignon de vendre ses récoltes à qui il voudra et au prix qu'il pourra ; autorisation de prendre parti pour un ami en guerre, pourvu que ce ne soit pas contre un des seigneurs d'Avignon (1); pas de prison préventive pour tout citoyen qui offre caution suffisante, hors les cas d'hérésie, d'homicide, vel altérais enormis criminis; la question employée seulement pour accusation de crimes et lorsque de graves indices dénoncent le prévenu comme coupable ; les citoyens d'Avignon , au commandement desdits seigneurs ou de leurs vicaires, ne feront cavalcade qu'une fois l'année, pen-

(1) t Licebit omnibus civibus Avenionis cuilibet araico suo valere de guerra, nisi sit contra dictos Dominos, vel alterum eorumdem. »

dant quarante jours, sur les terres seulement de l'Empire et partout où il plaira auxdits seigneurs comtes, jusqu'à 20 lieues loin de la ville ; les nobles militants, les avocats, les bourgeois honorables, seront exempts, ceux-là seuls devant partir qui n'auront pas d'excuses légitimes ou de remplaçants convenables à présenter ; les membres du conseil de ville seront choisis, par le viguier, moitié dans les nobles, moitié dans les bourgeois; amnistie sera accordée aux citoyens d'Avignon pour tous dommages, injures ou offenses envers les seigneurs comtes, sauf pour les crimes qui seraient dignes de bannissement.

Telle est, en résumé, la fameuse convention passée, le 7 mai 1251, entre les Avignonnais et les deux frères de saint Louis, Alphonse, comte de Toulouse, et Charles, comte de Provence. Chaque article du traité fut lu par les délégués dupeuple et solennellement juré par les délégués des princes.

Est-il nécessaire de signaler dans cette curieuse nomenclature comme un trait de mœurs l'impunité demandée pour l'invective non suivie de blessures graves, et, comme preuve surprenante des progrès de l'esprit du temps, la réduction au plus petit nombre de cas possible, soit de la prison préventive, soit de la question judiciaire, soit du service militaire requis par le Souverain.

Nous sommes loin, on le voit, delà charte des

servitude des Danois. Avignon revint de la république à la monarchie, non seulement pour se mettre à Fabri des factions, mais pour acquérir et maintenir les libertés nécessaires du temps (1).

Il y avait un demi-siècle qu'Avignon vivait sous ce régime de monarchie consentie, lorsque se produisit l'événement le plus mémorable de son histoire. Au printemps de 1309, le pape Clément Y vint y fixer sarésidence, non, certes, en conquérant, mais en fugitif qui cherche un asile. Pourquoi se décida-t-il pour la ville provençale plutôtquepourBordeaux, Poitiers ou Lyon, qui l'avaient déjà reçu et qui l'attendaient toutes portes ouvertes ? Uniquement parce qu'Avignon nefaisaitpas partie du royaumede Philippe le Bel.

Rester ou sembler rester indépendant a toujours été la principale préoccupation du Saint- Siège. On sait si Clément V avait à se garder sous ce rapport du côté du roi de France. A peine installé, il donna une preuve peu remarquée, mais qui nous semble hors de conteste, de son grand désir d'échapper à tout prix à cette trop exigeante protection. Un de ses prédécesseurs, Célestin V, mort simple ermite depuis une quinzaine d'annéesseulement, fut soudainement élevé aux honneurs de la canonisation. Pourquoi tant d'empressement inusité ? Parce que cet humble moine, après quelques mois de pontificat forcé,

il) Statuts de la cité d'Avignon avec la convention d'icelle (chez Philippe Offray, 1698,.

avait abdique et s'était sauvé de Rome (1294) pour aller reprendre dans sa cellule sa vie de solitude et de prière. Ce rare exemple d'unpape, déposant volontairement la tiare, avait divisé les théologiens. Notre Sorbonne, notamment, lui contestait ce droit. Quant à Dante, il avait, sans plus de façon, plongé clans l'enfer des lâches le pontife du « grand refus » :

Vidi l'ombra di colui Che fece per viltate il gran rifuito !

Telle ne pouvait être l'opinion de Clément V. Poursuivi, comme il l'était, par les obsessions du roi de France, il voyait clairement que, dans certains cas, l'abdication peut devenir la dernière ressource de l'indépendancedupape.En se hâtant de placer sur les autels celui qui venait de descendre de son plein gré du trône pontifical, Clément V disait à Philippe le Bel ce que Pie VII répétait, six siècles après, à Napoléon : « Prenez garde! Je n'aurais qu'à signer mon acte d'abdication, et vous n'auriez plus sous la main qu'un pauvre moine ! »

D'après les auteurs italiens, ce seraitauprotégé de Philippe le Bel qu'il serait juste d'imputer cette situation amoindrie et misérable de la papauté, après un si grand rôle et de plus grandes ambitions . Il serait bien étrange que les Romains n'y fussent pas pour quelque chose.

Est-ce la faute de Clément Y, si son prédéces-

seur, Benoît XI, avait dû, dès 1304, transférerle Saint-Siège à Pérouse ? Est-ce la faute de Clément V, si le conclave qui le nomma ne put se réunir ailleurs que dans cette ville, et si les cardinaux mouraient de peur à l'idée d'être ramenés à Rome? Est-ce la faute de Clément Y, si la ville éternelle n'était habitable à ce moment que pour les forcenés qui l'opprimaient ? Est-ce la faute de Clément V, s'ils y régnaient par le meurtre et le pillage? Est-ce la faute de ClémentV,si l'histoire de la féodalité, en Italie, ressemble, à faire peur, aune histoire de brigands, et si les plus rares férocités de la tyrannie païenne repoussent comme de vénéneux champignons sur ce sol privilégié? Est-ce la faute de Clément V, si les États pontificaux, où il essaya de se retenir, n'étaient plus qu'un repaire, le plus ensanglanté et le plus maudit des repaires; si Bologne était livrée aux Visconti, Rimini aux Malatesta, Forli aux Ordelaffi, Ravenne aux Polenta, Faenzaaux Manfredi, Urbino aux Montefeltro, Foligno aux Trinci, Orvieto aux Yico ? Que d'années et que de flots de sang il fallait encore pour calmer cette impure ébullition du vieux tempérament italien ! En tout cas, que pouvait devenir le pape dans cette cage de fauves? Au moins, les Gibelins appelaient-ils à leur aide un empereur, l'épée haute, sur un cheval bardé de fer.

Personne n'ignorait, d'ailleurs, que le séjour

d'Avignon n'était que provisoire, que Rome ne se remplace pas, et que l'Église ne tarderait pas à recouvrer sa vraie capitale. Pas un des papes du quatorzième siècle, pas même Clément V, qui n'ait entretenu des négociations avec la Péninsule dans la prévision d'un prochain retour. En veut-on la preuve ? A mesure que l'exil d'Avignon se prolongeait, le nombre des cardinaux italiens allait naturellement en diminuant, et le conclave voyait des élections de papes français à peine contestées. Les deux dernières notamment n'avaient prisguère plus de vingt-quatro heures. Or, ce sont précisément ces deux papes français, nomméspar des majorités françaises, qui jugèrent que l'heure avait sonné de revenir à Rome. Les hautes tours du rocher des Doms, qui semblent la fière affirmation d'un établissement aussi durable qu'elles-mêmes, ne furent qu'une concession aux exigences d'un puissant voisin.

En tout cas, ce n'est pas à des écrivains françaisqu'ilconvient de prendreparti contre les papes d'Avignon. LaProvence n'a eu qu'à se glorifier, la France qu'à se féliciter de leur présence. C'était pendant l'horrible période de la guerre anglaise; nous voulions nous relever de Crécy et nous ombions à Poitiers; nous voulions nous relever de Poitiers et nous tombions à Azincourt. A ce moment, où Dieu etles hommes semblaient nous avoir abandonnés, la papauté se montra pour la France comme une mère auprès de son enfant

blessé, le relevant, le soutenant, le pansant, demandant la paix, prolongeant les trêves, cherchant des alliés, s'épuisant en négociations jusque sur les champs de bataille. Le seul souvenir de tant de commisération à une telle époque suffirait à justifier notre éternelle reconnaissance. Mais là ne devait pas se borner le vaillant patriotisme des papes d'Avignon. Ce sont eux qui ont mis fin aux déprédations des grandes compagnies, devenues pires que les Anglais, en les envoyant, comblées d'or et de faveurs spirituelles, soit de l'autre côté des Pyrénées, sous le commandement de Duguesclin ; soit de l'autre côté des Alpes, avec le cardinal Albornoz, qui reconquit les Etats de TÉglise sur les tyrans. Ce sont eux, surtout, qui nous ont valu le Dauphiné, en décidant Hnmbertll, qui s'étaitretiré dans un monastère après avoir vu périr son fils unique, à donner ses Etats au roi de France, sous la seule condition que l'héritier du trône porterait désormais le titre de Dauphin (traité de Romans, avril 1349). Quel désastre nouveau pour la France, si Grenoble et la rive gauche du Rhône, jusqu'en Provence, eussent passé, comme on pouvait le craindre, sous la domination du comte de Savoie, par exemple, dont les possessions touchaient alors aux portes de Lyon ? Jean II vint lui-même au palais d'Avignon pour remercier Clément YI d'un tel service. Quant à Humbert II, dernier dauphin du Viennois , il mourut peu d'an-

nées après, cardinal et archevêque de Reims. Les hyperboles de Pétrarque ou de Dante, qui s'imposent à la mémoire des lettres, ne sauraient s'imposer à l'histoire. C'est du patriotisme exaspéré, de l'esprit de parti à la mode d'Italie, mais rien de plus. Que voulez-vous répondre, par exemple, à Pétrarque, qui prétend, dans ses lettres familières, que depuis le séjour des papes Avignon est devenu « l'opprobre et l'excrément delà terre », probrum ingens, fœtorque ultimus oi^bis terrœ ? Tout au plus serait-il permis de rappeler que Dante, dont le burin grave plusprofond que la rhétorique de l'auteur des sonnets, avait déjà dit de l'Italie :

Non donna di provincie, ma bordello (1)1

La vérité, qu'il serait bien temps de faire prévaloir, est que les papes d'Avignon tiennent dignement leur place dans la liste des successeurs de saint Pierre. Outre Clément V, dont nous venons de parler, ce furent: Jean XXII (1314- 1333), qui rédigea les décrets du concile de Vienne, passa pour le plus fort théologien deson temps, publia, sous le titre : les Clémentines, un recueil de décisions de droit canon de son prédécesseur, puis un corpus juris canonici, qui est rosté classique, fît rentrer l'obéissance dans cer-

(1) Purgat.t cant. iv.

tains ordres religieux qui s'étaientdonné plusieurs chefs, afin de n'en plus avoir aucun, mit sur les autels saint Thomas d'Aquin, amassa le trésor qui devait servir à construire le palais. gouverna comme un sage pendant vingt-deux ans et mourut à quatre-vingt-dix ans, en s'accusant d'avoir trop aimé la théologie; — puis Benoît XII (1335- 1342), fils d'un fournier de Saverdun, en butte aux vitupérations des Italiens, parce qu'il commença la construction du palaisdontle côté nord remonte à son règne, prêcha la croisade devant les rois de France, de Navarre, de Bohème, d'Aragon, et une foule de ducs, comtes et barons afin de détourner la guerre qui était sur le point d'éclater entre la France et l'Angleterre, rendit d'admirables décrets pour protéger les excommuniés et les Juifs contre la fureur de la populace ; — puis Clément VI (1342-1352), grand seigneur, diplomate, lettré, qui acheva la partie méridionale du palais, acheta de Jeanne, reine de Naples et comtesse de Provence, la pleine propriété d'Avignon (1), décida le dauphin du Viennois à faire donation de ses États au roi de France, et sut avoir plus d'esprit que ses détracteurs, môme quand ils s'appelaient Pétrarque ou Rienzi; — puis Innocent VI (1362-1364), qui fit construire les remparts d'Avignon (2), appela de

(1) Voy. pour les détails sur cette vente, Fantani, t. II.

(2) La complète construction des remparts dura une tren-

Rome un général et des troupes pour garder la ville, traita avec les grandes compagnies pourles éloigner du pays qu'elles dévastaient, éleva en face du palais la belle Chartreuse de Villeneuve où il venait faire de longues retraites et où il voulut mourir. Vallis benedictlonis, disait-il de Villeneuve ; vallis deliciamm, disaient les cardinauxquiy faisaient bâtir de somptueuses villas; — puis Urbain V (1362-1370), abbé du grand monastère bénédictin de Saint-Victor, à Marseille, qui avait professé avec éclat à l'université de Montpellier, à laquelle il a laissé sa cathédrale et les bâtiments de sa faculté de médecine, qui essaya de refréner le luxe des cardinaux, princes selon l'Église et non selon le monde, disait-il; qui partit pour Rome, d'où il revint après un séjour agité de trois ans. Grand partisan de l'instruction qu'il ne jugeait .pas bonne seulement pour faire des prêtres, il entretenait à ses frais, lors de sa mort, 1.400 élèves dans les diverses écoles, mourut en odeur de sainteté (1) et fut inhumé d'abord à Notre-Dame des Doms, puis à son ancienne abbaye de Saint- Victor, où sa tombe était devenue un but de pèlerinage ; —

taine d'années. Leur hauteur était de 12 mètres et leur développement de48S0 mètres, plns7 portes fortifiées. Encore entière sur une grande partie de son parcours, cette élégante enceinte, qui ne tiendrait pas longtemps contre l'artillerie moderne, sert à. défendre la ville contre le Rhône.

(1) Vie du bienheureux Urbain V, par l'abbé Albanés (Marseille).

puis, enfin, Grégoire XI (1370- 1378), qui ramena le Saint-Siège à Rome.

Ce fut un triste jour pour Avignon, que le 13 septembre 1376. Ce jour-là une longue cavalcade, au centre de laquelle on se montrait le pape et les cardinaux, sortait du palais et se dirigeait vers Marseille. Toute la ville à genoux demandait avec des sanglots la dernière bénédiction du Saint-Père. L'émotion n'était pas moins vive chez ceux qui partaient. Un d'entre eux a raconté que, pendant bien longtemps, personne n'osait rompre le silence, mais lorsque la caravane, arrivée de l'autre cotéde la Durance,se retourna pour voir une dernière fois les tours et les clochers d'Avignon, les gémissements et les pleurs ne purent plus se contenir. Que d'années de vie heureuse et tranquille on laissait derrière soi, et pour aller vers quels orages ! Les nombreux cardinaux qui avaient accompagné quelques années auparavant Urbain Y dans le même voyage ne se gênaientpaspour raconter ce qu'ilsavaient vunaguèredeRomeetdesItaliens.Tout en prenant sa part de l'affliction commune, Grégoire XI laissaitdominer sur ses traits encorejeunes, mais amaigris, l'expression courageuse du devoir accompli. On savait que Catherine de Sienne, qu'on appelait déjà la bienheureuse, était venue lui apporter l'ordre d'en haut de rentrer au plus viteàRome,où toutsepréparaitpour l'installation d'un nouveau pape suscité par l'Allemagne et

l'Angleterre. L'Italie tenait avant tout à ravoir le chef de la chrétienté, et les autres nations ne voulaient pas le laisser plus longtemps sous la main de la France.

Déjà au huitième siècle cette fatale question de la résidence du Père commun des fidèles avait coupé en deux le monde chrétien. Constantinople ne voulut pas reconnaître la suprématie de Rome et le schisme d'Orient prit naissance. Quelques siècles plus tard l'Occident, à son tour, fut en proie à un nouveau schisme, parce que les papes chassés de Rome, avaient trouvé un refuge trop voisin de la France. Et de nos jours, pourquoi l'expédition de Rome par l'armée française en 1849, sinon parce que la révolution avait pris Rome à Pie IX ?

Il importe sans doute au hon ordre de l'Europe que le pape reste à Rome, mais à condition de s'y trouver chez lui et dans sa pleine indépendance. Ce ne serait pas la peine d'avoir tant déblatéré contre la captivité d'Avignon pour nous faire accepter aujourd'hui la captivité du Vatican.

Dans quel état Grégoire XI devait-il trouver sa vraie capitale ? L'histoire, sur ce point, ne laisse rien à deviner. On eût dit une place saccagée tour à tour par l'ennemi et par sa propre garnison. Les monuments anciens ruinés en partie, soit par la violence, soit par la solitude, mauvaise gardienne des édifices; les œuvres

ÔI6 AUTRES TEMPS

d'art, statues, bas-reliefs, colonnes, marbres antiques, brisés ou emportés à Naples, ou l'aristocratie avait ses villas ; la plupart des églises fermées, les prêtres, encore dignes de ce nom, n'ayant plus ni vases sacrés, ni vêtements convenables pour paraître à l'autel; etla population en guenilles, comme son clergé, réduite, au dire de Gibbon, à 33.000 âmes. Voilà ce qui restait de Rome moins d'un siècle après le départ des Papes.

Il aurait fallu bien du temps pour réparer tant de désastres; Grégoire XI eut à peine deux ans. Se sentant à la veille de mourir et terrifié, comme l'avait été Urbain Y, à l'idée d'un conclave se réunissant à Rome, il avait fixé au mois de septembre 1378 la date de son retour à Avignon. La mort n'attendit pas si longtemps. Bien qu'une bulle prévoyante eût modifié l'ancien règlement, pour rendre plus facile et moins longue l'œuvre des cardinaux, l'Église devait voir un conclave violé par l'émeute, les votants traînés au scrutin, et ce cri dominant le tumulte : Vogliamo un papa romano o almeno italiano ! Que pouvait-il sortir de cet borrible scandale ? Un pape peut-être, mais à coup sûr un schisme (1). La populace romaine infligea ce jour là au monde chrétien pour un demi-siècle de déchirement et d'anarchie.

(1) Deuxième lettre à M. de Cavour, par M. de Montalembert.

Avignon vit revenir un pape sous le nom de Clément VII ; puis un autre y fut nommé qui s'appela Benoît XIII. Il ne manqua, à l'un pour être un bon pape, à l'autre pour être peut-être un grand pape, que d'avoir été de vrais papes. Des saints les avaient cependant acceptés comme légitimes. Le concile de Constance lui-même, qui, usant d'une rigueur nécessaire, avait dépossédé trois anti-papes, montra par sa longue déférence envers le vieux Benoît XIII que ni sa cause ni sa personne n'étaient à confondre avec celles de ses compétiteurs.

C'en était fait de cette tentative de subordonner le gouvernement de l'Église à la France. La papauté rentrait au Vatican affranchie de tout lien, mais gravement diminuée dans son importance politique. Le fameux droit de disposer des couronnes n'était plus, au retour d'Avignon, qu'une thèse d'école, sans aucune application possible aux faits existants. Au lieu d'avoir la main au gouvernail, on ne se représentait plus le pape qu'à genoux et tenant ses deux bras levés au ciel, comme Moïse pendant le combat contre les Amalécites. Au lieu d'imposer à tous sa politique, Rome semblait n'avoir plus qu'à s'accommoder, tantbien que mal, de la politique des grands États. Si jamais l'Église a prouvé qu'elle est d'institution divine et qu'elle ne peut pas périr de la main des hommes, c'est assurément pendant cette lugubre période, où l'on vit

jusqu'à trois papes à la fois envahissant le sanctuaire, se renvoyant l'anathème, se jetant à la tête les vases sacrés, s'épuisant en menaces et en faveurs spirituelles pour décider les gouvernements et les évêques à se ranger sous leur obédience. L'hérésie qui du premier coup enleva à Rome la moitié de l'Europe fut la suite inévitableetl'expiation méritée du schisme d'Occident. Quant aux nations restées catholiques, elles exigèrent depuis lors des garanties et des concordats.

Mais la révolution est venue, qui, faite contre toute idée d'autorité, semble cependant tout préparer pour rendre un grand rôle à la papauté. Nos démocraties ont bien plus besoin d'elle, en effet, que les gouvernements d'autrefois ; ce qu'on appelle les questions sociales ne sont, au fond, que des questions religieuses mal posées. On ne parviendra à les résoudre qu'à force d'amour pour les pauvres et de dévouement poussé jusqu'au miracle pour ceux qui souffrent. Or, qui est chargé d'enseigner et de représenter sur la terre la divine charité, si ce n'est l'Église ? Que Dieu nous accorde encore deux ou trois règnes comme celui de Léon XIII, et il n'est pas interdit d'espérer que le fantôme du socialisme, débarrassé de son odieux cortège de forcenés et de politiciens, sera devenu un enfant heureux et reconnaissant de Rome chrétienne.

« L'Église, disait Montalembert, dans un des

plus grands cris d'éloquence dont la tribune française ait retenti, c'est plus qu'une femme, c'est une mère ! »

Avoir été pendant soixante-sept ans la capitale du monde chrétien et n'être plus qu'un simple chef-lieu de légation, quelle déchéance 1 Avignon ne voulut d'abord pas y croire. Il faut reconnaître que, jusqu'à la fin du concile de Constance, son espoir de voir revenir le pape fut servi à souhait parles événements. Mais une fois la paix de l'Église rétablie et un Colonna rentré au Vatican par le vote de tous les cardinaux et de toutes les nations réunies à Constance, il fallut bien se résigner. Avignonresta cependant comme un asile toujours ouvert à la papauté et comme le plus sûr gage, peut-être, de la sagesse des Romains (1). En 1848 encore, son conseil municipal, digne organe de tous les vrais Avignonnais, n'offrait-ilpasàPie IX, chassé de Rome, le vieux palais des papes du moyen âge, mais cette fois sous le drapeau de la France ?

Quoi qu'il arrive, ce qu'on n'enlèvera jamais à la ville de Jean XXII, c'est la gloire d'avoir assuré, pendant près d'un siècle, — et de quel siècle I — le gouvernement de l'Eglise et la

(1) Discours de l'abbé Maury à la Constituante (4 mai 1791 V

sécurité de son chef. On n'aurait pu dire, tant l'union était parfaite, si les Avignonnais s'étaient donnés au pape ou si le pape appartenait aux Avignonnais. Dans cette population accusée, dès le sixième siècle, d'être turbulente et livrée aux rhéteurs, pas une contradiction, pas un soulèvement, pas un tumulte autour des conclaves, pas un élu au trône pontifical qui n'ait été aussitôt acclamé, vénéré, obéi. Aussi peut-on affirmer que le séjour d'Avignon compte parmi les plus tranquilles années que la papauté ait connues au moyen âge.

Mais Avignon et sa banlieue, on le sait, ne formaient pas seuls les États pontificaux des bords du Rhône, qu'on appelait, à Rome, les provinces rhodaniques. Au sortir de la résidence papale, on entrait dans le Comtat Venaissin, comme dans le jardin du nouveau Vatican. Nostrœ recreationis pomerium ! disait Clément VI.

C'était un coin de Provence de 80 lieues carrées, peuplé de 120000 habitants , arrosé par une quinzaine de cours d'eau dont les principaux étaient le Rhône, la Sorgue et la Durance, et qui ne contenait pas moins, au compte de Fantoni, de 88 petites villes, villages ou châteaux fortifiés. Partant du pont de Sorgues, il contournait, à Courthézon, la principauté d'Orange, et s'en allait marquer les limites actuelles du département delà Drôme, deValréas à Lapalud ; puis, remontant vers le sud-est, il prenait tout

l'arrondissement de Carpentras, une partie de celui d'Avignon, jusqu'à la Durance,et quelques communes de l'arrondissement d'Apt, sur le versant nord du Lubéron. Se prêtant à toutes lesculturesetproduisantplusd'hommes à lalieue carrée qu'aucun des pays qui l'avoisinaient, le Comtat était devenu si riche et si heureux sous les papes, que le rapporteur de la commission à la Constituante, qui demandait son annexion, l'accusait d'être un privilégié entre les peuples (1). Sa capitale était Carpentras, jolie petite ville de 10 000 âmes, coquettement assise sur les dernières pentes du Ventoux, comme une odalisque aux pieds d'un sultan. Carpentras n'entendait pas, d'ailleurs, surtout auprès de ses voisins d'Avignon, être une capitale pour rire (2). Le gouverneur ou recteur nommé directement par le pape, comme plus tard les vice-légats, et ne rendant compte qu'à lui, y tenait sa petite cour. Tout l'outillage d'une administration complète s'y trouvait réuni : conseils municipaux, états généraux, intruction publique, tribunaux de tout degré, autorité judiciaire, suffisante pour le règlement sur place des affaires courantes, rien n'y manquait. N'oublions pas une

(1) Discours de Menou, cité par Félix Digonnct, avocat, dans une brillante contérence sur le gouvernement des papes d'Avignon.

(2) Suivant son plus récent historien, Carpentras ne prit le titre de capitale qu'en 1330. [Histoire de Carpentras, par Liabastre.)

trentaine d'estafiers, la pique sur l'épaule, qui représentaient la force armée.

Il y avait un siècle que ce beau pays appartenait aux comtes de Toulouse, lorsqu'il fut tranféré au domaine de l'Église par la paix de 1228, qui mit fin à la croisade contre les albigeois. Croisade, si l'on veut, puisque le sentiment religieux n'y fut pas étranger, mais aussi guerre de deux races, guerre de deux civilisations, guerre du Nord, encore à demi barbare, contre le Midi, déjà riche et en pleine renaissance. Malgré le grand progrès des études historiques en notre temps, on a quelque peine à nous dire en quoi consistait cette hérésie albigeoise qui nous valut une nouvelle invasion de Sarrasins. Sans doute elle eut son côté dogmatique, puisqu'elle tomba, avec les Patarins, les Vaudois. les Catares,les Henriciens, sous l'anathème des conciles de Tours et de Latran. Mais il s'agissait, en réalité, d'un déplorable relâchement moral qui ressemblait, à de certains intervalles et sous certains climats, à la revanche du paganisme mal éteint contre les sévérités de l'enseignement chrétien. Les masses se prêtaient bien plus facilement à ce retour aux corruptions antiques qu'à l'affiirmation raisonnée de doctrines hostiles à celles de l'Eglise. Que d'albigeois encore, et sans qu'ils s'en doutent, dans les contrées dévastées, il y a six siècles, par Simon de Montfort !

En favorisant ce mouvement, tout en jurant à toute réquisition qu'ils étaient loin de vouloir rien entreprendre contre la foi, les comtes de Toulouse s'étaient assuré une immense popularité dans tout le Midi. Dès l'époque de la bataille de Muret, entre le roi d'Aragon et Raymond de Toulouse, un chroniqueur toulousain célébrait l'empressement des gens de Marseille et d'Avignon à venir se ranger derrière leur chef :

Massiliique viri, quosque Mi misit Auenio.

En outre, l'opinion publique, si rarement consultée par les victorieux, ne paraissait nullement préparée à voir le Comtat-Yenaissin passer sous la domination si lointaine de la cour de Rome. « Il n'est pas juste de dépouiller les fils à causo des fautes du père, » faisait-on dire à Blanche de Castille, qui gouvernait alors le royaume au nom du futur saint Louis, encore enfant. De telles paroles n'auraient eu aucun sens à une époque où la confiscation sévissait partout comme un des premiers principes du droit criminel. Puis il eût été trop facile de montrer à la reine mère, sur la rive droite du Rhône, de grands lambeaux de l'héritage du jeune Raymond, qu'elle venait d'accepter du même traité, sans laisser voir les moindres scrupules.

Une autre raison, toute politique, semble avoir décidé la reine régente. Jl était évident pour tous que le Gomtat, comme la Provence dont il faisait

partie, était destiné à se réunir à la France; mais comment ne pas deviner qu'une fois incorporé au domaine de l'Eglise, on ne pourrait, de bien longtemps, l'ajouter aux États du voisin? Aussi la France préférait-elleau gouvernement du pape, dans celte enclave, celui d'un prince quelconque, même suspect d'hérésie. Mis en demeure par une lettre de Blanche de Castille, le pape confia la question à une commission de cardinaux, tout en faisant remarquer que cette contrée, naguère toute acquise â l'erreur albigeoise, allait très probablement y retomber et qu'ainsi le prix d'une si rude guerre serait perdu.

Les réclamations de l'empereur Frédéric IT, qui regardait le Comtat comme terre d'empire, étant venues se joindre à celle delà reine Blanche, Raymond le jeune fut réintégré, en 1236, dans le domaine utile de son ancien État, le domaine réel restant à l'Église. Nous ne savons rien de cette restauration partielle qui dura peu; nous voyons seulement que le comte deToulouse, mort à Millau en 1345, eut soin de choisir pour exécuteurs testamentaires deux des trois évoques comtadins.

Rome comprit alors qu'il ne s'agissait pour elle que de gagner des nouveaux sujets mécontents et de ne leur laisser aucun motif avouable de regretter leurs anciens maîtres. De là tant défaveurs dont fut comblé ce petit peuple. Tout consiste, mandait en 1275 Grégoire X à Guillaume de

Villaret, un de nos premiers recteurs, qui fut depuis grand-maître de l'ordre des Templiers, à mêler ce qu'il y a de mieux dans nos institutions apostoliques avec qu'il y a de mieux dans les traditions du pays : ut inprerogativa regiminis apostolici sui status conservationem agnoscat et novœ lœtitiœ privilégie* delectetur .

On garda donc des vieilles coutumes du pays la plus large indépendance municipale, et le pape yjoignit, pour sa part, l'exemption à perpétuité de toute contribution etdetoutelevée d'hommes au profit de l'État. Les divers services publics se payaient surlesrevenus desbiensde la Chambre apostolique situés dans le pays, c'est-à-dire une centaine de mille livres par an qui, donnés au pape par la charité des fidèles, revenaient au pays par la charité du pape. Non seulement pas un sou de cette somme n'allait à Rome, mais quand elle ne suffisait pas pour solder toutes les dépenses, le pape y subvenait de sa poche. « Loin de tirer de ce peuple des revenus par les impôts, écrivait Expilly, vingt ans avant la révolution, les Souverains Pontifes n'ont, au contraire, épargné ni soins, ni troupes, ni argent pour le secourir (1).»

Il en fut ainsi jusqu'à la fin. Dans le calamiteux hiver de 1789 à 1790, Pie VI envoyait à ses sujets d'outre-Rhône un navire portant 30 000 quin-

(lj Dictionnaire des Gaules, au mot Comtat-Venaissin.

taux de blé. Un des derniers votes des conseils de nos communes fut pour remercier le pape de cette libéralité.

Avec de telles dispositions, innées chez le souverain, la besogne des recteurs devait être singulièrement facilitée. Leur histoire se partage en deux périodes bien distinctes : la première, qui fut courte, avantl'arrivée des papes ; et la seconde, de 1328 à 1790.

Tant que le gouverneur du Comtat fut le seul représentant du pape dans la contrée, son importance ne fit que s'accroître. Il y avait si loin alors de Rome à Carpentras ! Mais quand le pape vint lui-même s'établir à deux heures de chez le recteur, il en dut être tout autrement. L'autorité, du petit roi de Carpentras se trouva fort diminuée, et sonprestige disparut. Cet inévitable résultat, trop peu remarqué par les historiens, pourrait bien être la première cause de l'animosité si connue et si tenace entre Carpontras et Avignon. On peut même se demander si la capitale du Comtat accompagna d'autant de regrets qu'Avignon, le retour du Saint-Siège en Italie. Elle ne devait pas cependant en tirer un sensible profit. Le légat ou vice-légatavait seul les pouvoirs du pape, le pli était pris par les populations, et le recteur n'en resta pas moins éclipsé et subordonné. Dès lors, si ce ne fut pas la guerre déclarée entreles deux villes déchues et trop voisines l'une de l'autre pourjamais se pardonner, ce fut une ri-

valité mesquine, un antagonisme de situatiou qui ne pouvait ni se satisfaire ni s'oublier. Avignon voulait réduire Carpentras à reconnaître sa propre suprématie et sonrecteur à n'être plus qu'un sous-préfet du vice-légat. Carpentras, de son côté, affectait d'ignorer absolument Avignon et de traiter par-dessus sa tète directement avec Rome. Consulté à ce sujet, le pape Jules II, qui avait été tour à tour évoque de Carpentras et d'Avignon, répondit par un sage règlement, d'après lequel vice-légat et recteur; étant l'un et l'autre nommésdirectement parle pape, devaient rester indépendantsl'un de l'autre et jouir d'une pleine autorité, chacun dans la limite de son gouvernement. Le vice-légat n'aurait pas le droit de citer par-devers lui le recteur; celui-ci, à son tour, ne serait qu'un étranger pour Avignon.

Rien de plus libéral que l'administration de ce petit pays, puisqu'elle appartenait tout entièro au pays lui-même. Chaque commune avait son assemblée délibérante, élue tous les ans par l'universalité des citoyens. Cette assemblée élisait à son tour, sous le titre de syndics ou consuls, les membres de la municipalité. Le recteur n'avait guère à intervenir que dans le cas assez fréquent de conflits entre les communes. Comme il n'avait à répartir aucune contribution au profit de l'État, le compte financier était vite réglé. Chaque conseil était autorisé à prélever un léger de droit de mutation pour subvenir à

l'humble budget local, et cette taxe insignifiante une fois payée, l'heureux Comtadin était quitte avec le fisc.

L'État Venaissin, c'est-à-dire l'ensemble des communes, jouissait aussi de son conseil électif. 11 s'appelait, comme en France, les états généraux, et se composait des représentants des trois ordres. Seulement, la plupart des grosses difficultés de 1789 se trouvaient résolues ici depuis des siècles, par le bon sens de nos aïeux. C'est ainsi que clergé, noblesse et tiers état délibéraient et votaient ensemble, après avoir été élus séparément. Quant au doublement du tiers, la mesure était depuis longtemps dépassée, puisque les communes avaient 75 députés contre 14 de la noblesse et du clergé réunis. Outre lestrois évêques de Carpentras, Yaison et Cavaillon, qui étaient de purs Comtadins, quelques évêques voisins, tels que ceux d'Avignon, Apt, Orange et Saint-Paul-Trois-Châteaux, qui avaient dans le Comtat des paroisses de leurs diocèses, faisaient de droit partie de nos états généraux.

Comme les conseils généraux d'aujourd'hui, ils se réunissaient tous les ans, mais leur rôle politique ne se bornait pas à des vœux. On a gardé le souvenir d'une session qui eut lieu au commencement du quinzième siècle, pendant les pires années du grand schisme d'Occident Les trois ordres suppliaient l'antipape Benoît XIÎI de mettre fin au plus vite à la désolation de l'Église,

soit en s'entendant avec ses compétiteurs, soit en se retirant. Il leur fut répondu que le pontife, alors à Savone, ne s'était rendu en Italie que dans ce dessein; mais qu'il comptait qu'au lieu d'inutiles conseils, ses fidèles sujets du Comtat lui enverraient quelques subsides. Peu de jours après, par une délibération en règle, le Comtat- Yenaissin déclarait se soustraire à l'obédience du pape d'Avignon.

Un siècle et demi plus tard, une autre guerre de religion changeait en monarchie absolue cette petite république constitutionnelle, qui était née et qui avait fleuri si longtemps sous le regard de l'Eglise. Dès 1560, un avis du recteur prévenait chaque commune d'avoir à se mettre en garde contre « les méchantes volontés des huguenots » qui se préparaient à porter la guerre dans le pays. Très méchantes, en effet, car toutes les passions calvinistes entraient en ébullition à l'idée de venir attaquer le pape chez lui, et de livrer au pillage les églises et le palais d'Avignon. Mais de ce côté, on paraissait décidé à ne pas, subir le sort de Rome, mise à sac, quelques années avant, par les reîtres de Charles-Quint. Bien que maîtres d'Orange et du château de Sorgue, les huguenots ne purent jamais parvenir, non pas à s'emparer d'Avignon, mais seulement à l'assiéger.

Grâce à la vigilance de l'archevêque Grimaldi et du général Serbelloni, accouru d'Italie, cette

ville avait été mise sur un pied formidable de défense. Quarante-six canons de gros calibre braqués sur les remparts, une armée aguerrie et plus d'une fois victorieuse, une population résolue à s'ensevelir sous les ruines de son palais, voilà ce qui conseillait la prudence aux agresseurs. Entre outre, deux larges bateaux chargés de troupes ne cessaient, ni jour ni nuit, de remonter et de descendre les deux bras du Rhône qui séparent Avignon de Villeneuve.

Irrités de ne pouvoiratteindre le but principal de la campagne, les soldats du baron des Adrets se vengèrent sur le Comtat. Le plat pays fut dévasté, et beaucoup de petites villes prises d'assaut. Il est vrai que la plupart d'entre elles ne possédaient comme artillerie que les boites qui servaient à saluer le passage des processions. Les communes ne s'en étaient pas moins endettées pour enrôler des mercenaires; pauvres soldats qui se battaient mal quand on les payait et plus du tout quand on leur faisait attendre la solde.

Dans la dernière réunion des anciens états, qui eut lieu en 1594, il ne fut question que de régler les comptes de la guerre civile. Encore était-ce bien fini ? Ne devait-on pas craindre que cette paix ne fût, comme tant d'autres, de courte durée? En tout cas, les populations étaient affolées de terreur. Entre les souvenirs d'hier et les craintes du lendemain, elles ne savaient où retrouver un peu d'ordre et de sécurité. Contre la force qui

menace, on a recours naturellement à la force qui protège, c'est-à-dire au gouvernement, pour peu qu'il soit ou qu'on le croie solide. Un courant irrésistible emportait donc comme insuffisantes les garanties d'autrefois et en amoncelait les débris aux pieds du pouvoir absolu, comme aux pieds d'une digue insubmersible.

Aux états généraux, tels qu'ils avaient été composés jusque-là, en succédèrent d'autres, où ne se trouvaient plus que les trois évêques comtadins, un seul élu de la noblesse et les consuls de vingt-six communes, en y comprenant les deux premiers consuls de Carpentras. Bientôt cette réduction de l'ancien ordre de choses fut réduite elle-même, et il fallut se contenter enfin du seul évoque de Carpentras, du seul élu des feudataires, et des deux consuls de Carpentras.

Ce conseil, qui assistait le recteur dans certains de ses actes, n'était peut-être pas aussi facile à manier qu'àconvoquer. L'évêque de Carpentras, pour sa part, ne se résignait pas volontiers à n'être plus que l'auxiliaire d'un fonctionnaire étranger qui était venu le déposséder du gouvernement de la ville. Son influence, qui était restée considérable, s'exerçait rarement en faveur du recteur. Quant aux quelques feudataires, ils étaient loin de se prêterde bonne grâce à venir, chaque année, renouveler, dans les mains du recteur, leur serinent de foi et hommage au Souverain Pontife. Rome ne leur était pas favo-

rable : ils avaient eu plus d'une occasion de l'apprendre à leurs dépens, et ne se croyaient pas tenus à rendre la tâche plus facile à son représentant.

Restaient donc pour aider le recteur, les deux premiers consuls de Carpentras. Précisément, c'était un des plus importants devoirs de sa charge de présider, chaque 1er mai, la séance du conseil de ville qui avaità nommer les trois membres de la municipalité. Disons ici, que, par une exception due à sarenommée de ville juridique, Carpentras n'était pas tenu de choisir son premier consul clans l'ordre de la noblesse. Noble ou bourgeois, il devait, avant tout, être homme de loi.

Il paraît bien que l'élection fut de tout temps ce que nous la voyons de nos jours, et qu'on s'était plaint avant nous des candidatures officielles. Voici, en effet, les vers qui coururent Carpentras après un scrutin qui avait donné à la ville trois magistrats plus désirés par le recteur que par la population :

Caligula, grand empereur,

Fit son cheval consul de Rome,

Monsieur Vibo, notre recteur,

A fait bien plus que ce grand homme,

Car il a fait, dans un seul choix.

Trois ânes consuls à la fois.

Si l'importance politique du recteur tenait principalement à ses attributions administratives,

son importance réelle était surtout judiciaire. La petite capitale du Comtat était un centre de judicature des plus complets, etlepays lui-même avait été doté d'un ensemble de tribunaux très suffisamment protecteurs de l'ordre public et des intérêts. Outre un juge de simple police dans cbaque commune, qui était d'babitude un membre de la municipalité, il y avait dans la province trois juges majeurs qui connaissaient, en première instance, de toutes les causes. L'un à Yalréas, pour le nord ; l'autre à Carpentras, pour le centre; le troisième à Lisle, pour le sud. Ces trois magistrats, toujours choisis parmi les docteurs, étaient à la nomination du recteur. L'honneur de cette fonction était tellement recherché que le juge mage, comme on l'appelait, quoique chargé d'une besogne trois ou quatre fois plus lourde que celle de nos juges de paix, no recevait que 5 ou 6 écus de 6 livres par an.

A Carpentras siégeaient à la fois : la cour apostolique, devant laquelle devaient être portées les affaires concernant les biens d'Église situés dans la contrée; puis lachambre des appellations, et au-dessus d'elle, le tribunal suprême du recteur, tenu le plus souvent par un jurisconsulte renommé du barreau, sous le titre de vicerecteur. C'est ainsi que les recteurs avaient répondu au grief principal des populations du Comtat, qui se plaignaient d'être obligées d'aller

chercher à Aix, sous les comtes de Provence, le dernier mot de tous leurs procès. Sauf quelques gros litiges, les plaideurs n'avaient pas besoin d'aller plus loin qu'Avignon.

Il est curieux de remarquer que la plupart des précautions prises au moyen âge pour assurer au peuple une bonne justice étaient le contraire de celles que nous prenons nous-mêmes. Ainsi nous invoquons, comme premier principe, l'inamovibilité des magistrats, tandis que beaucoup des magistrats d'alors étaient nommés ou même élus pour une année seulement. Nous exigeons la présence de trois juges au moins, très faciwtt capitulum. pour tout tribunal autre que celui du juge de paix, tandis qu'un seul juge suffisait le plus souvent autrefois. On prétend bien qu'il en est à peu près de même aujourd'hui, et que le président et ses deux assesseurs ne sont trop souvent que trois tètes dans le même bonnet. En tout cas, trois juges valent mieux qu'un seul, ne serait-ce que pour rassurer les plus méfiants contre tout soupçon de vénalité ou d'intimidation.

Cette population, riche (i) et vive d'esprit, se

(1) Dans un livre tout rempli d'humour et de curieuses recherches, M. Loubet, ancien président du tribunal de Carpentras, vient de rappeler que le Comtadin tirait de gros revenus de cinq cultures, dont trois ont disparu et deux ont beaucoup diminué d'importance. C'étaient le tabac, la garance, le safran, l'olivier etle mûrier. (Carpenlras et le Comiai- Venaissin avant et après l'annexion, chez Tourrette, 1891.)

passait volontiers le luxe de Finstruction secondaire. Rien n'était plus facile, d'ailleurs, que de donner satisfaction à ce noble goût. Outre les grands établissements d'Avignon, Carpentras recevait au moins cent élèves par an dans son collège de plein exercice : Bollène, Cavaillon et Yalréas en avaient chacun une cinquantaine dans leurs collèges de latinité, où, comme nous le verrons bientôt dans nos lycées, le grec n'était pas enseigné. Si l'on veut bien mettre en ligne de compte que beaucoup de prêtres avaient l'habitude de prendre chez eux trois ou quatre enfants de chœur qu'ils préparaient au sacerdoce, on conviendra que tout cela faisait, pour le Comtat, un chiffre d'écoliers bien supérieur à celui d'aujourd'hui. On se rappelle tout le tapage qui se fit, il y a quelques années, à propos d'un rapport où M. Villemain avait officiellement constaté le môme résultat pour la France entière. On trouvait alors, dans la plupart des petites villes, un groupe de bons bourgeois ayant fait leurs classes et s'en souvenant; assez à leur aise pour ne cultiver que leur jardin ; vieux garçons pour la plupart, recherchés et consultés par tout le monde, ayant leurs chaises à la paroisse, leur banc à la promenade, leurs fauteuils au conseil de ville; pas dévots quoique fermes chrétiens, et nullement aristocrates quoique dévoués à l'ordre établi ; se repassant, des uns aux autres, quelques vieux volumes du bon

temps: aimant à citer de loin en loin quelques vers-proverbes de la Fontaine ou de Boileau et même, au besoin, quelques tirades de Mahomet ou de Zaïre. Rien ne se faisait sans leur avis ou sans leur critique à la maison de ville. J'ai vu disparaître cette élite de braves gens : quelques familles ont été chercher à la grande ville les ressources nouvelles de l'industrie ; d'autres, en plus grand nombre, sont retombées, par nécessité de vivre, au rang des artisans ou des simples paysans. J'avoue que je regrette ces importants d'autrefois, et que les importants du suffrage universel qui ne savent pas lire, ou qui n'ont jamais lu que les plus ineptes des journaux, ne m'en dédommagent pas.

On a voulu rendre le régime des papes responsable de la prétendue aversion dont les populations méridionales seraient animées contre le métier des armes. On se trompe; c'est la conscription qui a été mal vue tout d'abord et qui fît au début tant de réfractaires. Il faut savoir excuser quelque mécontentement chez un peuple qui a dû passer sans transition de l'exemption absolue du service militaire aux appels réitérés et à l'effroyable consommation d'hommes du régime impérial.

A la veille de laréunion à la France, Avignon et le Gomtat-Venaissin ne comptaient pas moins de deux cents officiers dans l'armée française. Il y avait en outre plus de cent chevaliers de

Saint-Louis disséminés dans le pays, c'est-à-dire cent officiers ayant fait leurs vingt-cinq ans et jouissant pour la plupart d'une pension de 30 louis sur la cassette du roi. Depuis François Ier, qui avait accordé aux Comtadins, les droits de regnicoles, la noblesse du pape était admise, au même titre que celle du royaume, dans l'armée française. Et ce n'étaient pas les gentilshommes seulement, c'étaient toutes les classes de la so ciété qui se faisaient gloire d'aller se ranger sous le drapeau fleurdelisé. Les recruteurs savaient le chemin de nos moindres villages, où ils enrôlaient à prix débattus de nombreux soldats. Il y eut même une longue querelle entre le vice-légat et le recteur, pour savoir auquel des deux appartenait le droit, à coup sûr régalien, d'autoriser les sujets du Saint-Père à s'engager dans une armée étrangère. Mais était-elle vraiment étrangère ?

C'est ainsi que, bien longtemps avant d'être réunis en un seul peuple, Comtadins et Français étaient camarades de garnison et de champ de bataille, c'est-à-dire frères au titre le plus cher et le meilleur.

Si populaire qu'il sût se rendre ordinairement, le recteur ne faisait jamais un long séjour à Carpentras. Ce n'était pas l'habitude de la cour de Rome de laisser ses fonctionnaires, surtout les plus éloignés, longtemps à leur poste. Il y a même une bulle de Pie IV (10 juillet 1561), qui

fixe àtrois ans la durée du rectorat. En moyenne cette durée ne s'élève pas au-dessus de quatre ans. Ses appointements ne dépassaient pas 8 000 livres. Pour tenir une petite cour, même à Carpentras, c'était peu. Nous avons vu que son voisin le gouvernenr d'Orange prélevait chaque année 50 000 livres sur le maigre budget de la principauté. Quant au vice-légat, il ne touchait de l'État que 20 000 livres, mais les redevances ecclésiastiques que lui payaient, comme tenant la place du pape, les églises et les couvents du littoral jusqu'à Nice, faisaient plus que doubler cette somme. Malgré tant de preuves trop visibles de leur infériorité, lesrecteurs surent maintenir avec une inflexible fermeté l'autonomie de leur petit État contre les prétentions envahissantes de la cour d'Avignon. On jugera des rapports usités entre les deux villes par ce passage de l'une des nombreuses protestations adressées au pape au nom du Comtat-Yenaissin : Si dicta privilégia servarentur, cessarent injustitiœ. indebitœ vexationes, illicitœ compositiones , machinationes et tractationes inauditœ!

Rome aimait, d'ailleurs, à se prononcer en faveur de ce petit dignitaire pontifical, plus ancien d'un siècle que le vice-légat d'Avignon, et qui avait su si habilement rattacher à l'Église un pays tout gagné à l'hérésie par ses anciens maîtres. La besogne, on le devine, n'était pas de celles qui s'expédient en un jour. Ce ne fut,

dit Charles Cottier, pas avant Boniface VIII que satisfaction complète étant donnée, le pays fut entièrement réduit sous l'obéissance de l'Église romaine (I). Generatio rectorum henedicetur , disait-on autour du pape.

Bénie en effet, cette longue lignée de gouverneurs éclairés et modestes auxquels nos pères ont du cinq siècles de paix, de libertés locales et de prospérité ! S'ils n'étaient pas toujours pris parmi les futurs cardinaux, on avait toujours soin de les choisir parmi les plus instruits et les plus méritants de la prélature. Sur cent quinze recteursqui ontpassé dansla capitale du Comtat, on en compte quarante qui étaient évèques. Comme pour mieux se distinguer de leurs voisins les gouverneurs d'Orange, pas un seul ne fut infidèle au souverain qui l'avait nommé. Le dernier recteur fut Mgr Christophe Pierrachi(de Pise). qui avait été internonce à la cour de Versailles (2). Il retourna en Italie au mois de décembre 1790, en même temps que Mgr Casoni, le dernier vice- légat, et sans plus songer que lui à résister ou à revenir.

Pendant que les recteurs se succédaient sans

(1) Eclaircissements historiques, par Charles Cottier.

(2) Nous retrouvons Mgr Pierrachi à Paris, en 1796, comme envoyé par la cour de Rome pour négocier avec le Directoire un premier projet de concordat qui ne put pasaboulir.

bruit à Garpentras, les vice-légats se succédaient non moins paisiblement à Avignon. On comprend qu'il serait fastidieux autant que peu facile de passer en revue les actes de chacun d'eux. Autant vaudrait entreprendre d'écrire l'histoire des innombrables préfets envoyés de Paris depuis cent ans.

Ce n'est pas cependant d'avoir trop fait ou trop voulufairequ'il serait justed'accuser les vicelégats. Comme ils vinrent tous, ainsi que les recteurs, d'au-delà des Alpes, ils en apportaient les traits principaux de leur race et le pli pris de leur éducation. Or, il semble démontré qu'il a, de tout temps, régné là-bas une certaine disposition nonchalante à croire qu'on agit toujours trop et trop vite. «Le monde va de soi, il mundo va dà se! est un dicton bien plus italien que le fameux : Italia f'ara da se du roi Charles- Albert. Ajoutez queles conditions dans lesquelles ces fonctions étaientdonnées et remplies n'étaient pas faites pour contrarier cettetendance nationale au dolce far niente. Le poste d'Avignon était un « poste cardinalice », c'est-à-dire qu'on n'y arrivaitguère sans avoir passé par plusieurs autres et qu'on n'en sortait le plus souvent que pour devenir cardinal. Dès lors, le plus sage pour un vice-légat n'était-ce pas d'attendre trois ou quatre ans, aupalais des papes, le brillant couronnement de sa carrière, sans rien entreprendre qui fût capable de le compromettre ? Aussi, sauf quel-

ques règlements de police générale, tels que la surveillance et l'expulsion des étrangers toujours si nombreux et si mal famés dans ^enclave pontificale, les droits d'entrée et de sortie sur les denrées ou produit manufacturés, et autres semblables, les traces de leur passage ne sont pas très multipliées.

Il y eut pourtant deux points principaux dont ils surent s'occuper, à leur grand honneur et au grand profit du pays : je veux parler de la justice et de l'enseignement.

Parmi le trop grand nombre de tribunaux ordinaires ou d'exception qui siégeaient dans la capitale des États pontificaux, il y en avait un très populaire, le tribunal de Saint-Pierre, et un autre très renommé pour sa science, le tribunal de la Rote. A Saint-Pierre, l'antique Curia civium des statuts prononçait en première instance sur toutes les causes entre citoyens d'Avignon, et sans appel pour cellesqui ne dépassaient pas 50 sous tournois. Disons à sa louange que depuis le milieu du seizième siècle, et sur la demande du conseilde ville, on n'y plaidait qu'en français.

La Rote, composée de six auditeurs, dont trois devaient être laïques, et présidée par l'auditeur général, connaissait en appel de toutes les causes tant civiles que criminelles, tant spirituelles que profanes. Gréée par Jean XXII, et partie pour Rome avec le pape, les vice-légats avaient voulu

avec raison en garder une image auprès d'eux.

Mentionnons en même temps le tribunal du vice-légat, où ce prélat venait siéger, deux fois par semaine, en grand apparat, comme chef suprême de la justice, dans les deux provinces d' Avignon et du Gomtat. Il jugeait, soit avec appel, soit sans appel, au choix des parties, tous les différends entre gens du pays, toutes les poursuites intentées contre l'un d'eux. Comme seul muni des pouvoirs du pape, l'appel des sentences rendues contre les ecclésiastiques par l'officialité de chaque diocèse ne pouvait être porté que devant lui.

Mais il y avait une autre juridiction dont le nom seul fait oublier toutes les autres, bien que, par bonheur, elle fût la moins occupée. Ce nom, le cri du vulgaire saurait bien me le rappeler si j'étais capable de le passer sous silence. Étant donné le droit public, enseigné au moyen âge par tous les docteurs et pratiqué par tous les hommes d'État, la ville des papes ne pouvait pas échapper à l'Inquisition, institution atroce, mais de bonne foi, comme plus d'une autre du même temps. On sait qu'elle avait pour but de rechercher et de châtier les erreurs de conscience à l'égal des faits criminels ordinaires, et qu'elle assimilait sans pitié les attaques contre la foi aux attaques contre l'État. Cette juridiction, qui avait la prétention de représenter la justice de Dieu, en ne tenant nul compte de sa miséri-

corde, se suffisait à elle-même et ne se laissait jamais confondre avec aucune autre. Les appels d'Avignon allaient directement au saintoffice de Rome.

Il faut bénir Dieu et les papes de ce qu'aux bords du Rhône, comme aux bords du Tibre, ce barbare et redoutable tribunal se soit contenté de se montrer redoutable. Ces autodafés àl'espagnole, qui ont fait si longtemps, de l'autre côté des Pyrénées, renseignement religicuxdu peuple et l'édification de la cour, n'auraient pas réussi dans ce milieu d'Avignon, de tout temps si ouvert aux sentiments de justice et d'humanité.

Il n'y en eut pas moins jusqu'en 1790 un inquisiteur général, installé au couvent des Dominicains, et qui jugea prudent de se sauver d'Avignon, comme le vice-légat, dès la première journée révolutionnaire. Bien qu'il fût, de sa personne, aussi inoffensif que son titre passait pour terrible et qu'il eût même été chansonné pour son extrême placidité, je ne voudrais pas répondre que sa fuite n'ait épargné un crime de plus aux brigands de Jourdan Coupe-têtes, tant ce nom seul, comme celui de la Bastille, à Paris, soulevait d'aveugles colères.

Cette odieuse légende de l'Inquisition soufflait encore en tempête au temps de ma jeunesse. C'était, pour la masse des lecteurs de journaux, tout ce qu'ils savaient et tout ce qu'ils voulaient savoir de l'ancien régime. Il n'aurait pas fallu

nier que la chrétienté tout entière n'ait été jusqu'en 1789 qu'une grande Espagne dépeuplée par les bûchers. Combien de notables d'Avignon croyaient que le palais des papes, orgueil de leur ville, n'avait été construit que pour dissimuler, sous la sombre masse de ses tours, ses cachots pleins de victimes. Je me souviens d'un brave concierge des casernes qui ne manquait jamais de conduire les visiteurs dans une salle basse, qu'il affirmait avoir été la salle de torture du sanglant tribunal. Il y montrait de longues tables de pierre, qui n'avaient pu servir qu'à étendre les patients livrés, tout garrottés, à la rage des bourreaux ; puis une haute cheminée, où ils étaient suspendus comme des crémaillères vivantes ; puis, enfin, des fours de toutes dimensions, qui s'ouvraient dans les murs profonds où l'horrible drame allait se consommer, sans qu'un seul cri ait pu être entendu au dehors.

Or il a été acquis et démontré que cette salle maudite faisait tout bêtement partie des cuisines du palais, section de la pâtisserie.

Terminons, pour faire contraste, par rappeler la charitable institution de l'avocat des pauvres, toute papale celle-là, comme le Mont-de-piété, qu'Avignon connaissait bien des années avant Paris. Donner aux nécessiteux la justice pour rien, créer pour eux un moyen de crédit en rapport avec leurs ressources, je ne vois au moyen âge qu'un gouvernement, qui pût se

préoccuper de soins à la fois si étranges et si nouveaux, c'était l'Eglise.

Il y avait donc dans les Etats du pape, cinq à six siècles avant notre loi sur l'assistance judiciaire, un avocat des pauvres, « regardé par les juges comme investi d'une magistrature véritable, qui devait suivre, y compris l'instruction, toute l'affaire de son client, surveiller l'exécution des formes, donner des conseils à l'accusé et présenter sa défense lors du jugement (1). »

Aussi, M. Gharpenne, ancien président du conseil de préfecture de Vaucluse, termine- t-il en ces termes une étude approfondie sur la justice au temps des papes : « Malgré cette lacune regrettable, — non-publicité de l'audience, — la justice criminelle clans Avignon, sous le gouvernement papal, surtout à cause de l'institution vraiment chrétienne de l'avocat des pauvres, entourait l'innocence de l'accusé d'une plus grande protection que celle de France, et il ne manque pas de jurisconsultes qui prétendent qu'elle lui était de beaucoup supérieure (2). »

Un de nos papes d'Avignon, Urbain V, qui avait occupé avec éclat une chaire d'éloquence sacrée à l'université de Montpellier, avait promis d'entretenir à ses frais, jusqu'àla fin de sa vie, au

(1) Carpentras autrefois et aujourd'hui, par M. Loubet, ancien président du tribunal de Carpentras.

(ii) Histoire des réunions temporaires d'Avignon et du Comtat- Venaissin à la France, par P. Charpenne (t. II, p. 169. Paris, chez Calmann Lévy).

moins un millier d'écoliers. Comme quelqu'un observait devant lui que tous ceux qui profitaient de sa libéralité n'entraient pas dans les ordres : « Je le sais, répondit-il, mais il leur restera toujours le profit d'avoir travaillé et de savoir. Ils vivront mieux et seront meilleurs. »

Cette généreuse doctrine semble avoir été de tout temps en honneur dans Avignon. Dès le sixième siècle, on faisait un tel bruit des vives allures de sa population et de la faconde redoutable de ses rhéteurs, que, par crainte du contraste avec sa propre simplicité, un évêque promu à ce siège refusa devenir l'occuper (l).Al'exemple de Vienne, d'Arles et surtout de Marseille, qui s'intitulait modestement « sœur de Rome, rivale d'Athènes et nourrice des hautes études », Avignon eut une école de jurisprudence qui attirait la jeunesse de la contrée et qui devait être érigée en université par Boniface YI1I, en 1303(2).

Le succès du nouvel établissement était assuré, et ce n'est pas l'arrivée des papes, peu d'années après, qui risquait de le compromettre. Toutes les communautés religieuses d'hommes, bien plus nombreuses à cette époque que les couvents de femmes, voulurent placer leurs noviciats à la source même de l'enseignementthéo-

(1) « Ne permilteret, dit Grégoire de Tours, simplicitatem illius inter senatores sophislicos et judices philosophos fatigari. »

(2) Guizot (Cours d'histoire de la civilisation, t. I).

logique. Huit collèges, fondés autour de Yalma parens par de riches prélats, recevaient gratuitement les étudiants pauvres. Le plus grand nombre s'entassait dans les maisons du quartier. Il y en eut tant, que la municipalité, qui avait d'abord exempté les étudiants de toute taxe communale, se hâta de revenir sur une libéralité devenue onéreuse.

En même temps, comme une telle invasion de jeunes têtes n'était pas sans donner quelque besogne de plus à la police, il fallut mettre à la tête de l'université un chef, avec pleins pouvoirs sur les écoliers et sur les maîtres. Ce fut le primicier élu chaque année par et parmi les professeurs et les docteurs en droit d'Avignon. A cause de ses hautes fonctions universitaires, le primicier était un personnage considérable dans la cité. Aux processions et fêtes publiques, il marchait en tête, à la droite du vice-légat. Au conseil de ville, il avait son siège en dehors de ceux des conseillers et devait être consulté le premier en toute affaire de quelque importance. Enfin, celui qui avait été deux fois nommé primicier avait droit pour lui et ses descendants à la noblesse transmissible. Idée particulière au gouvernement des papes d'attribuer au seul mérite du travail et du savoir les distinctions sociales réservées ailleurs à la valeur militaire. La même faveur était accordée par l'usage à toute famille qui avait obtenu de père en fils deux di-

plômes de docteur. En outre, jusqu'à l'époque des guerres de religion, il yeut dispense de toute taxe municipale pour les docteurs. Ce n'était pas peu de chose, les almanachs d'Avignon du dernier siècle portent encore les noms et domiciles de plus de cent docteurs en droit.

Le quinzième siècle, qui fut le second de son existence, paraît avoir été le plus brillant de l'université d'Avignon. Genève, Lyon, Vienne, Bordeaux. Angoulème, Urgcl, Barcelone, après Avignon et le Comtat, fournissaient le plus grand nombre de ses élèves. Quelques-uns desprofesseurscomptaient parmiles pluscélèbres dutemps. Malheureusement la décadence devait suivre de près tant de prospérité. Des bruits scandaleux sur la façon dont s'obtenaient les diplômes furent propagés par les universités voisines. Celles d'Aix, d'Orange, de Valence, qui s'étaient vues longtemps éclipsées, affectaient de traiter à' italienne l'université à' Axignon. On racontait, tar exemple, que plus d'un archevêque, s'autorisant de ce qu'il était chancelier-né de l'université et qu'un de ses prédécesseurs en avait rédigé les règlements, s'était cru permis de délivrer des diplômes après ou sans examen et même contre, paiement (1). On jugera de l'effet produit par de telles révélations, en lisant la lettre patente des-

(1) Manuscrit sur l'histoire d'Avignon, de 1177 à 1740, par Laurent Drapier, docteur en droit, citoyen d' Avignon (fonds Requiem).

tinée à les démentir. « Voulons que les docteurs gradués en cette université soient admis dans toutes les cours, villes et universitésdu royaume de France, et qu'ils jouissent d'une façon générale de tous les privilèges, honneurs et prérogatives attribués aux gradués des plus célèbres universités du royaume, sans qu'ils soient obligés de subir d'autres examens que ceux passés antérieurement devant V université d'Avignon. » Malheureusement, cet acte de réhabilitation, qui fut expédié d'Avignon pendant le séjour de Louis XIV, en 1660, n'était que l'œuvre toute personnelle de Mazarin, qui se rappelait avec plaisir avoir porté naguère le titre de vice-légat d'Avignon (1634-1636). Le roi, arrivé à l'âge d'agir par lui-même et peu disposé d'ailleurs en faveur d'une enclave soustraite à ses États, refusa obstinément d'en tenir compte. Dès lors l'université a italienne », réduite presque à sa clientèle locale, n'avait qu'à disparaître peu à peu. Bien que la faculté de médecine se fût fait accepter à la longue comme l'égale de la faculté de droit, le nombre des diplômes allait diminuant chaque année (i).

(1) Il ne faudrait pas croire cependant que l'université d'Avignon fût la seule obligée de se défendre contre de pareilles accusations. A mesure queles communicationsdevenaient plus faciles, les élèves devenaient plus rares et la tentation plus pressante d'user pour vivre d'expédients peu compatibles avec 1 honneur de l'enseignement. Il y avait trop d'universités dans la France d'autrefois. Autour d'Avignon, par exemple, on trouvait

Mais telle était la soif d'apprendre, tour à tour excitée et satisfaite par le gouvernement, qu'à peine l'enseignement supérieur fut-il ralenti dans sa marche, l'enseignement secondaire passa devant. Dans la même année, 1660, le P. Possevin, jésuite, largement aidé par la municipalité, ouvrait un internat pour l'instruction classique dans le local même où se trouve encore le lycée. On ne peut se figurer aujourd'hui le succès de ces étahlisscments alors nouveaux, moitié cloître et moitié caserne, 400 élèves d'abord, puis 800, puis 1.500, puis 2.000, répondirent en peu d'années à l'appel des nouveaux maîtres. En même

Aix, Montpellier, Orange, Valence et Grenoble. Comment tirer d'une région si étroitement limitée, un personnel d'écoliers suffisant pour six universités ? Aussi, sous prétexte qu'on ne ferait tort à personne, la délivrance' des grades était-elle en plus d'un endroit, tombée à l'état de simple trafic. On citait entre autres Angers où les professeurs donnaient ou plutôt vendaient aux étudiants, à raison de 12 livres chacune, les questions qu'ils devaient leur poser. AOrléans, on avait imaginé des séances de nuit dont le ridicule, mais aussi le profit étaient pour les maîtres. Charles Perraud raconte dans ses mémoires qu'étant arrivé dans cette ville en juillet 1654, à 10 heures du soir, avec deux de ses amis, ils vinrent frapper à la porte de l'université en demandant à passer tout de suite leurs examens. Le concierge, nullement étonné, s'enquit seulement de savoir si « les chandelles seraient bien payées » et courut prévenir trois professeurs dans le voisinage. Ceux-ci, tirés de leur premier sommeil, ne prirent que le temps d'endosser la robe doctorale sur leur chemise etde poser le bonnet carré sur le bonnet de nuit. Les trois examens furent passés in formis et pro forma, les chandelles furent généreusement payées, et les trois étudiants, reçus avocats, purent repartir pour Paris, "par le coche du lendemain matin. (Histoire de l'université de Provence, t. I, par F. Belin.)

temps le séminaire Saint-Charles était rempli d'étudiants ecclésiastiques. Quand on se rappelle toutes les sources d'instruction ouvertes dans le Gomtat et aux environs, on est forcé de conclure que le nombre des jeunes gens livrés aux études classiques était bien plus considérable autrefois que de nos jours. Yoilà qui est à peine croyable sous un régime ennemi né de la science, comme on l'a tant répété du régime pontifical !

Restait l'enseignement primaire, qui est notre grand favori du moment et que nous avons l'air d'avoir inventé. Il m'a toujours paru, pour ma part, qu'en décrétant pour tout chrétien l'obligation de la première communion, l'Eglise avait fait, probablement sans le vouloir, la plus efficace des loisscolaires.il ne suffit pas, en effet, d'avoir atteint l'âge de onze à douze ans et de se présenter en costume acceptable pour être admis au nombre des communiants. Il faut d'abord avoir subi devant le premier pasteur de la paroisse un examen sommaire et paternel sur les principales vérités de la religion. Or cet examen, tout élémentaire qu'il soit, nécessite une certaine préparation, ne seraitce que d'apprendre par cœur quelques chapitres du catéchisme. Eh bien ! mais voilà le travail, voilà un premier développement d'esprit, voilà le plus souvent la lecture ! Et veuillez remarquer autour de vous que cette vivifiante habitude de la première communion est enracinée

depuis des siècles au cœur de toutes les classes delà population, bourgeois, ouvriers ou paysans. L'obligation de s'instruire était religieuse bien avant que d'être légale. Pour la plupart de nos familles rurales, on va à l'école parce qu'il faut se préparer à la première communion, tel est pour elles le premier but de l'enseignement primaire. La preuve, c'est que, ce but atteint, l'enfant revient au logis. La loi elle-même n'a-t-elle pas consacré cet usasre, en fixant la fin de Faire scolaire à douze ou treize ans, c'est-à-dire au lendemain du plus grand acte de la vie chrétienne? Et dans les pays protestants, où les enfants ne sont pas admis avant quatorze ou quinze ans à la sainte Cène, la fin du temps scolaire n'est-elle pas reculée à dessein jusqu'à cette limite? L'enseignement primaire procède donc essentiellement de l'enseignement religieux, et lui enlever le catéchisme c'est tout bêtement lui enlever sa raison d'être. Pourquoi ne pas proscrire la grammaire française ou l'arithmétique élémentaire? Ce ne serait pas plus stupide et ce serait moins dangereux.

Les disciples du bienheureux La Salle, que les sectaires appellent « ignorantins », sans doute parce qu'ils usent leur vie à combattre l'ignorance, vinrent s'établir à l'ombre du palais des papes en 1703, c'est-à-dire aux premières années de leur apostolat. Le terrain était si bien préparé pour ces admirables semeurs, qu'en

quelques jours ils virent accourir à eux six cents enfants du peuple. Chose plus étonnante pour le temps : quelques femmes pieuses, ayant eu l'idée d'ouvrir une classe pour les petites filles pauvres, en reçurent aussitôt plus de loO. En peu de temps les « chers Frères » étaient appelés à Carpentras, à Orange, à Bollène, à Valréas, à Lisle, à Cavaillon, où ils fondèrent des écoles prospères qui durent encore.

Yoilà comment le régime des vice-légats a mérité d'être comparé à un immense éteignoir pesant sur le pays pendant cinq siècles.

Une conviction générale de ce temps, où tant de garanties faisaient défaut, c'est que les fonctionnaires ne sauraient être trop responsables envers les administrés. Pour satisfaire sur ce point l'esprit public, notre petit État pontifical avait imaginé une procédure d'une hardiesse qu'on pourrait taxer derévolutionnaire. Qu'étaitce, en eifet, que le syndicat? Pas autre chose que le droit reconnu à chacun de mettre en accusation, devant un tribunal spécial, tout agent du pouvoir sortant de charge qui se serait rendu suspect d'un abus d'autorité.

Et ce n'était pas seulement de tel humble commis qu'il s'agissait, c'étaient de tous les fonctionnaires, depuis le haut de la hiérarchie jusqu'en bas. Seulement, la poursuite contre le recteur devait être précédée d'une enquête faite par l'archevêque d'Avignon, le vice-légat, le nouveau recteur et deux assesseurs choisis par le

le syndiqué. En outre, le tribunal se composait de trois membres élus parles états de la province et pris parmi eux. On devait bien cette garantie à un si haut personnage.

Pour tous les autres accusés, une simple délégation de trois membres, pris dans le conseil de ville, suffisait. Tout citoyen ayant occupé un emploi public n'avait le droit de s'éloigner de sa résidence qu'un certain nombre de jours après avoir cessé ses fonctions. Ce délai, une fois expiré sans qu'aucune réclamation se fût produite, ou si le jugementlui avait été favorable, l'ancien fonctionnaire était quitte envers tout le monde; il avait purgé son syndicat. Syndicatumpurgare, disent les statuts d'Avignon et de Carpentras, comme s'il s'agissait d'une sorte de créance hypothécaire avec prise de corps que le public avait contre tout détenteur de l'autorité. Par contre, l'accusateur, qui avait été mis en échec, pouvait être recherché à son tour. Mais que nous étions loin, bon Dieu! du législateur de l'an VIII! Et quel affreux despotisme que ce régime des vicelégats qui pouvait vivre avec des juges élus pour un an, avec tous les agents du pouvoir à court terme, et au bout le syndicat.

On sait que les réfugiés étrangers furent jusqu'àla fin un des fléaux de l'enclave pontificale. Tous, cependant, n'étaient pas des vagabonds ou des repris de justice. La politique eut aussi ses exilés et ses fugitifs. En avril 1618, Avignon

voyait arriver le futur cardinal de Richelieu, qui n'était connu encore que sous le titre d'évèque de Luçon, « le diocèse le plus crotté de France, x> disait-il. C'était pourtant déjà un personnage important. Aux états généraux de 1614, le jeune prélat avait laissé deviner le rang qu'il devait prendre bientôt dans l'État. La veuve de Henri IV l'appela aussitôt à faire partie, comme secrétaire d'Etat de la guerre et des affaires étrangères, du ministère dont le chef devait être le favori Concini, devenu le maréchal d'Ancre. Triste début pour un tel homme ! Après la journée du 24 avril 1617, oùl'aventurieritalienfuttuéparordreduroi dans la cour duLouvre, après avoir espéré un moment qu'on allait le conserver auxafïaires, Richelieu avait été renvoyé à Luçon et, l'année suivante, exilé pour avoir entretenu des relations avec Marie de Médicis, alors prisonnière à Blois. Mais on eut soin de ne l'envoyer pas plus loin qu'Avignon, ce qui était à la fois être en France et hors de France.

On juge si la petite cour du vice-légat fit accueil à cet évêque, accompagné du marquis de Richelieu, son frère aîné, disgracié en même temps que lui. Du jour où il avait dû quitter Paris pour rentrer dans son diocèse, l'ancien subordonné de Goncini n'avait cessé de répéter qu'il étaitbien décidé à laisser de côté la politique pour se donner tout entier aux devoirs de son état. Ce fut, en effet, pendant ce court exil, soit à Luçon,

soità Avginon, qu'il eut hâte de publier Y Instruction du chrétienqui devint plus tard le catéchisme de son diocèse, plus un livre de polémique contre les protestants, dont on devrait trouver quelques exemplaires à Avignon. Aucun de ces ouvrages, assure-t-on, n'aurait suffi pour faire vivre jusqu'à nous le nom de son auteur. Mauvaise chance pour un écrivain qui se montra si jaloux du talent des autres de se trouver en rivalité, à l'église avec Bossuet,au théâtre avec Corneille 1 Richelieu paraît surtout préoccupé, à cette époque, de ne pas donner des prétextes nouveaux à ses ennemis et d'être rappelé en France le plus vite possible. Ses relations les plus fréquentes étaient au palais du vice-légat, au monastère de l'Observance, voisin de sa demeure, et dans la famille de Vedène, où il était accueilli comme l'ami de la maison. Nous le voyons, au début de 1619, donner commission à son frère, qui avait été autorisé à passer quelques jours à Paris, de lui rapporter des cadeaux pour Avignon. C'é taient d'abord « une belle haquenée, mais belle tout à fait, s'il se peut » ; de plus, deux petites pièces d'orfèvrerie de 100 écus les deux; plus deux montres et quelques autres petites pièces a que je veux distribuer au lieu que vous savez ». Comme le futur cardinal insiste sur le choix des objets, en disant « qu'il vaut mieux ne rien donner que de faire un maigre cadeau », et qu'il n'ignore pas que son rappel est prochain, il est

probable que la haquenée « belle tout à fait », qui passait pour la monture habituelle desprélats, était destinée au vice-légat et le reste à son entourage. En effet, quelques semaines après (mars 1619), Richelieu quittait Avignon pour aller rejoindre Marie de Médicis à Angoulème. On devine que la paix était faite avec le gouvernement et qu'on avait lieu de se fier aux conseils qu'il allait porter à sa protectrice. Les deux premières lettres, qu'il écrivit d'Angoulême, étaient adressées, Tune, au supérieur des Observantins, pour le remercier etse recommanderaux prières de la communauté, et l'autre à son ami, M. de Vedène (1). Avignon n'eut plus à s'occuper de son ancien hôte jusqu'au jour où, devenu plus important que le roi, il vint prendre au palais des Papes l'interprète le plus habile et le continuateur le plus sûr de sa politique (2).

Juste un siècle plus tard, ce n'était plus un ministre disgracié qui venait demander l'hospitalité à la ville des papes, c'était un souverain dépossédé. Le fils de Jacques II, reconnu comme roi d'Angleterre par Louis XIV, lors de la mort de son père, au château de Saint-Germain, pros-

(11 Lettres et papiers d'État du cardinal de Richelieu.recueillis et publiés par le vicomte d'Avenel, vol. I. Imprimerie impériale.

(2) Mazarin, vice-légat pendant deux ans, passa presque tout son temps auprès de Richelieu. L'évêque de Cavaillon le remplaçait au palais des papes. M. Duhamel, archiviste du département, a raconté, d'après les pièces, le court passage de Mazarin à la léîwtion d'Avignon.

crit de France parle traité d'Utrecht, arrivait au retour d'une descente manquée en Ecosse, avec une suite de plus de cent personnes, chez un des rares souverains qui osaient encore se prononcer pour sa cause. Le vice-légat, qui avait pris les ordres de Rome, fit à l'héritier des Stuarts une réception digne d'un roi. Deux des plus belles demeures de l'aristocratie locale furent mises à sa disposition. Le va-et-vient des courriers était tel, disent les manuscrits de la bibliothèque d'Avignon, qu'il fut ordonné qu'une des portes de la ville resterait ouverte pendant la nuit pour les laiss^r-passer. La plupart venaient des ports de la Manche ou de Paris.

Malgré tant de bruit autour de sa retraite, le prince exilé ne paraît pas avoir beaucoup avancé ses affaires pendant son année de séjour à Avignon. On le voyait sortir seul, chaque matin, pour aller se promener pendant de longues heures sous les beaux ombrages du cloître Saint- Martial, aujourd'hui détruits. Sa table, toujours splendidement servie , réunissait chaque jour la plus haute société d'Avignon et de la contrée. Le vice-légat semblait tenir à honneur de prouver que le pays Venaissin était toujours digne de son nom (a venationè), en envoyant à son hôte du gibier de toute espèce. Lanoblesse du Comtat fière de cette occasion d'aller à la cour, accourait en foule chez l'héritier des Stuarts. Personne ne doutait que la succession d'Angleterre, dévolue

par la révolution à la maison de Hanovre, ne revînt, au premier jour, de ces princes étrangers et bourrus, à la race nationale. On se croyait, comme toujours, à la veille d'une restauration, et les fêtes ne discontinuaient pas, comme si l'on était au lendemain.

Mais il fallut encore prêter l'oreille aux remontrances de la diplomatie et s'en aller plus loin de France. C'était le moment où l'abbé Dubois signait, au nom du régent, le traité delà quadruple alliance entre la France, l'Angleterre, l'Empire et la Hollande. Les Stuarts ne pouvaient donc plus compter que sur l'Espagne, et ce fut, en effet, vers ce pays, gouverné par Albéroni, un Richelieu de rencontre, que le chevalier de Saint-Georges se dirigea. Toute sa maison ne l'y suivit pas , quelques-uns des lords écossais ou anglais qui s'étaient attachés à la fortune du prétendant restèrent en France ; un plus grand nombre repassa le détroit. Il subsiste, cependant, encore un souvenir du séjour parmi nous de la cour exilée d'Angleterre. On a parlé, il y a quelques années, d'un hameau situé aux environs de Lagnes, près de Lisle-sur- Sorgue, qui aurait été peuplé par des gens de service du chevalier de Saint-Georges mariés dans le pays. L'origine britannique de ce petit groupe est encore reconnaissable, soit aux traits du visage, soit aux noms provcnçalisés par l'usage. Sauf, quelques tumultes renouvelés des Grecs

et des Romains, entre plébéiens et patriciens, qui se désignaient les uns et les autres par les noms injurieux de Pevoli les pouilleux et pessugau les chippeurs (1), Avignon continuait de vivre paisible sous l'égide de ses vieilles libertés municipales. En partant comme en arrivant, les papes avaient dû en jurer le maintien. C'était une barrière devant le pouvoir absolu du vice-légat. Encore aurait-ilfallu qu'elle fûtgardéepar l'opinion. Sans doute le viguier avec sa grosse canne à pommeau d'argent, les trois consuls avec leur cbaperon en velours cramoisi, doublé de satin noir, l'assesseur ou orateur de la ville avec le chaperon sur sa longue robe d'avocat, le primicier, l'élu des docteurs, avec son escorte de gardes suisses et la lourde masse d'argent de l'université portée devant lui ; puis les quarante-buit membres du conseil de ville, divisés en trois a mains » égales en nombre, noblesse, bourgeoisie, artisans, toute cette vieille représentation des droits et des traditions populaires, n'avait pas perdu tout prestige. Mais à travers l'antique apparence, on voyait trop clairement que tout le gouvernement pourrait, au besoin, tenir dans un seul homme. Et quel homme ? Et comment espérer lui résister? Parlant au nom du pape,

(1) Le peuple accusait les hautes classes d'avoir augmenté les taxes municipales et endetté la commune pour en tirer profit. De là des rixes et des bagarres qui ne furent pas toujours sans gravité.

grand pénitencier, chef suprême de la législation, de l'administration et de la justice, le vice-légat se rencontrait en maître dans toutes les questions. Celles où on ne le trouvait pas, c'est qu'il n'avait pas daigné s'en occuper.

On racontait dans le vieil Avignon que l'intendant d'une province voisine étant venu rendre visite au vice-légat et se permettant de le plaisanter au sujet de son pouvoir aussi exigu que le territoire de son petitÉtat, celui-ci fut bien aise de lui montrer jusqu'où son autorité pourrait aller. Comme ils parcouraient en carrosse les divers quartiers d'Avignon, ils rencontrèrent un long cortège de prêtres, de pénitents de la Miséricorde, de soldats et de gens du peuple, accompagnant un condamné que le bourreau tenait par une corde déjà passée autour du cou. « Pauvre diable ! dit l'intendant, pas moyen de le tirer de là. — Rien de plus simple, reprit le vicelégat ; » et faisant un signe au barigel qui vint prendre ses ordres, on vit le lugubre convoi rebrousser chemin et défiler devant la voiture officielle avec des cris d'enthousiasme et de reconnaissance à faire pleurer. « Eh bien ! demanda le vice-légat, en pourriez-vous faire autant dans votre province ? »

De cette conviction que le vice-légat pouvait tout, conviction qui ne fut pas toujours appuyée sur d'aussi heureux exemples, était népeu à peu un sentiment d'indifférence et de languitude

italienne à l'endroit des choses publiques. La noblesse, surtout, qui se savait fort jalousée dans son pays et qui trouvait en France la flatteuse satisfaction de ses plus chers privilèges, affectait de plus en plus de ne pas avoir à se mêler des affaires de la commune. C'était à qui se ferait exempter d'être membres du conseil de ville. Cette étrange prétention de ne rien être et de ne rien*"faire au milieu de ses concitoyens n'était pas pour déplaire à ceux delà deuxième et de la troisième main, qui attiraient à eux l'influence justement due au travail intelligent et aux services gratuits. La bourgeoisie, née du même progrès social que l'énorme accroissement des affaires et des fortunes qui commençait à se produire, s'installait avec empressement à la place de ceux qui s'en allaient. Quand on s'en aperçut, peu d'années avant la révolution, toutes les dispenses furent abrogées, mais il était déjà bien tard. Ni l'impression reçue ne pouvait être effacée, ni lespositions perdues ne pouvaient être reprises. Ce fut parmi ceux qui montaient alors à l'assaut de l'hôtel de ville, qu'on devait retrouver bientôt les chefs de la révolution d'Avignon.

Une cause qui ne contribuapas moins à déplacer la prépondérance politique, ce fut l'occupation de l'enclave pontificale par la France, qui se renouvela trois fois entre la fin du dix septième et la fin du dix-huitième siècle. La France, on

le sait, présentait alors ce rare et dangereux phénomène d'associer une législation aristocratique avec un gouvernement de bourgeoisie. Sans se montrer aussi Duc et Pair que Saint-Simon, qui reproche h Louis XIV de n'avoir admis pendant son long règne qu'un seul homme de qualité dans ses conseils, le duc de Beauvilliers, on doit reconnaître que le grand roi préférait être servi par des hommes qui lui devaient tout que par ceux qui croyaient que tout leur était dà par droit de naissance. Les prétentions aristocratiques, quoique toujours en éveil, n'avaient pas chance de passer pour des titres. Le choix du prince et la vénalité des charges assuraient à d'autres une large suprématie. A regarder les choses d'un peu près, l'ancien régime ne vivait plus que par quelques abus quand il fut violemment déraciné.

L'épreuve même momentanée du régime français ne pouvait donc qu'accélérer dans l'État pontifical un mouvement déjà consacré en France par la royauté. Quant au fait même de l'occupation, ce fut, au dire de notre savant et regretté Chantelauze (1), sur le conseil donné par le cardinal de Retz à Louis XIV, de se servir d'Avignon, comme d'un gage mis sous sa main par le pape lui-même. Mieux valait, suivant le peu scrupuleux diplomate, conserver un moyen

(i) Missions du cardinal de Retz, par Régis Chantelauze.

si facile de peser sur les décisions de la cour de Rome que de s'approprier un petit territoire de plus. La première occupation française remonte, en effet, à l'attentat, commis à Rome, par les gardes corses contre l'ambassadeur de France. La seconde, qui date du même règne, eut pour motif le différend qui s'éleva entre Innocent VIII et Louis XIV, à propos du droit de régale. Elle fut courte comme la première (1688-1689). parce que le vieux pape mourut, malgré les vœux ardents de Mme de Sévigné pour la prolongation de ses jours et du traitement de M. de Grignan, comme gouverneur du Comtat. Enfin, la troisième occupation eut lieu sous Louis XV, et fut un épisode de la guerre des Parlements contre les Jésuites. Celle-là fut la plus importante, car elle dura six ans (1768-1774), c'est-à-dire non seulement jusqu'à la mort de Clément XIII, mais jusqu'à ce que son remplaçant Clément XIV, eût signé la bulle de l'abolition des Jésuites (1).

Un caractère commun à ces trois agressions fut l'absence de toute violence, soit pour attaquer, soit pour se défendre, et la parfaite convenance des plus mauvais procédés. On eût dit que

(1) Il a paru dans ces dernières années une histoire complète et très documentée des occupations temporaires d'Avignon et du Comtat par la France. L'auteur, M. Gharpenne, ancien conseiller de préfecture de Vaucluse, a su nous prouverque personne ne saurait aussi bien que lui nous donner l'histoire de notre réunion définitive, qu'il était en effet en train de publier quand la mort est venue le surprendre.

tout était arrangé entre les deux gouvernements. Vingt- cinq dragons partis du fort Saint-André de Villeneuve venaient se ranger en bataille devant Phôtelde ville d'Avignon, en même temps qu'une commission du parlement d'Aix en prenait possession au nom du roi. Les armes du Saint-Père, respectueusement décrochées et portées en lieu sûr, étaient remplacées par les fleurs de lis. Puis le président de la commission, après avoir fait sonner la cloche municipale pour la réunion du conseil de ville, montait au palais pour dire un mot au vice-légat de ce qui se passait. Celuici, satisfait sans doute de ne pas être complètement mis de côté, se bornait à refuser copie de l'arrêt du Parlement qui le dépossédait, et se hâtait de partir avec ses douze suisses armés de hallebardes. Aussitôt, le changement de régime était voté à l'unanimité et les réjouissances, commencées par ordre, se continuaient par entraînement populaire.

Au-dessous du portrait de Louis XV, dans la grande salle de l'hôtel de ville, on lisait, lors de l'occupation de 1768, une strophe terminée par ces deux vers :

Et nos cœurs étaient ses sujets, Longtemps avant qu'il ne fût notre maître !

Ce distique en dit plus long et porte plus juste que les considérants du parlement d'Aix.

Outre d'heureuses simplifications dans l'administration de la justice, l'occupation française apportait avec elle la fin du régime fiscal qui prohibait, ou à peu près, aux Comtadins le transport en France des produits de leur sol et de leur industrie. Une vraie muraille de la Chine, dont quelques traces se rencontrent encore à travers champs, avait été construite entre Lisle et Apt par les fermiers généraux, pour barrer notre frontière ouverte du Sud, et nous isoler ainsi de la Provence. Dès lors le commerce fut remplacé par la contrebande qui devint bientôt, malgré l'atrocité des lois du temps, le plus lucratif des métiers. Dangereuse école pour une population que cette guerre contre le trésor public avec la séduction du danger et la secrète complicité de tout le monde ! Aussi le plus grand dommage causé par la contrebande ne fut-il pas malheureusement pour les fermiers généraux.

On fait remonter ces violences du fisc contre le Comtat à l'époque du passage et du séjour de Louis XIV chez le vice-légat. Il paraît que la fastueuse réception qui lui fut faite, en 1660, offusqua le jeune souverain que les villes de son royaume n'avaient point habitué à un tel étalage de richesses. Il aurait eu là comme un avantgoût du mécontentement qu'il devait plus tard éprouver aux fêtes de Vaux. Qui sait même s'il ne crut pas que l'enclave pontificale lui devait

des comptes aussi bien que le surintendant Fouquet, et que cette fortune aussi était faite aux dépens de son peuple ?

A la porte Saint-Lazare, par où l'entrée devait avoir lieu, le roi commença par refuser de quitter sa voiture pour aller se placer sous un dais somptueux en velours rouge porté par les notables de la ville et précédé par de nombreux enfants de chœur marchant à reculons en balançant l'encensoir. Pris d'un accès de modestie qui ne devait pas rester le trait dominant de son caractère, Louis XIV répondit, non sans raison, que de tels honneurs n'appartiennent qu'à Dieu. A l'intérieur, toutes les rues par où passait le cortège étaient couvertes et tapissées de longues pièces de soieries fabriquées et teintes dans le pays. Lyon lui-même, d'où la cour arrivait, n'aurait pu se donner le luxe d'une telle exhibition.

Pendant les huit jours que le roi, la reine mère et le cardinal Mazarin furent les hôtes du vice-légat, et quoiqu'on fût en semaine sainte, le faste de la réceptionne se démentit pas. L'impression reçue par l'orgueilleux monarque ne changea pas non plus. Tant de prospérité si naïvement étalée lui fit l'effet d'une humiliation plutôt que d'un hommage. Le fait est que le nouveau régime douanier si cruel pour l'indus trie d'Avignon fut publié peu de mois après cette malheureuse visite. Le commerce et la fabri-

que de soie, réduits au seul marché intérieur, tombèrent bientôt à rien, et les ouvriers de la contrée furent porter à Lyon et à Nimes le secret de la florence d'Avignon alors si renommée.

Quelque temps après, en 1734, ce fut au tour de la ferme des tabacs en France à se plaindre de la concurrence du Comtat. Quoiqu'il fût alors presque tout consommé en poudre, le tabac était déjà une des plantes nourricières du budget et, par suite, se vendait à un prix de monopole. Les Comtadins. au contraire, ne payant aucun impôt pour des terres qui produisaient le tabac en abondance et d'excellente qualité, pouvaient le livrer à prix inférieur. De là les cris de la régie chez le voisin et les réclamations de plus en plus vives du gouvernement. Il fallut traiter et s'engager à ne plus cultiver le tabac, moyennant une insuffisante indemnité de 230000 francs à partager chaque année entre les propriétaires et les négociants. Croirait-on que cent ans après que la rente a cessé d'être payée, la liberté entière de la culture du tabac ne nous soit pas encore rendue?

Si de pareils procédés ne sont pas de ceux qui gagnent les cœurs, ils ne laissaient ignorer à personne que vivre plus longtemps en dehors de la France allait devenir impossible. Peut-être bien était-ce là tout ce qu'on voulait nous démontrer.

Les faveurs avaient, d'ailleurs, précédé les rigueurs dans nos relations avec la France. François Ier, voulant reconnaître les bons services rendus par Avignon lors de la descente en Provence de Charles-Quint, avait donné les droits de régnicoles à tout habitant de l'enclave pontificale. Qu'avait-on voulu dire par ces mots? Évidemment que tous les droits reconnus aux sujets du roi et compatibles avec la souveraineté du pape seraient désormais attribués aux habitants des deux États d'Avignon et du Comtat. Pour la noblesse, c'était le droit de servir dans l'armée française; pour le clergé,, c'était le droit de prétendre aux mêmes dignités et bénéfices que Je clergé du royaume. Mais pour le peuple? On voulut espérer un moment qu'on obtiendrait une diminution considérable sur le prix du sel qu'on était forcé d'aller chercher très chèrement à l'étang de Berre. La régie ne voulutrien entendre; le pape, toujours paternel, se chargea d'acheter le sel et de le revendre à perte à ses sujets. Le sacrifice devenant chaque année plus onéreux, il fallut y renoncer et laisser le champ libre à la gabelle.

La troisième occupation avait eu six ans pour habituer les sujets du pape au régime français. Ce fut donc un sérieux préambule à l'occupation définitive. Ajoutons que le marquis de Rochechouart, gouvernant au nom de la France, avait su mettre tant d'aménité et de bonne grâce dans

ses relations avec les Comtadins, qu'il reçut, à son départ, un riche cadeau de la part du Conseil de ville, et que, lors de sa mort, quelques années plus tard, Avignon fit célébrer un service solennel, où toute la ville accourut.

De ce petit fait d'assez mince importance, on peut tirer deux conséquences qui ont leur valeur. La première, c'est que rien ne ressemble moins à un tyran que ce bonhomme de vice-légat, qui ne trouve rien à reprendre aux honneurs publics rendus à un étranger par lequel il venait d'être chassé et remplacé. La seconde, c'est que l'opinion générale, sans être contredite par le gouvernement, acceptait d'avance la réunion à la France.

Le souffle de 89 n'était pas de ceux qu'un mur d'octroi, eût-il six pieds de haut, comme celui des fermiers généraux, pût suffire à détourner. Bien qu'impitoyablement fermé à l'échange des produits industriels, le petit État pontifical restait ouvert de tous côtés aux idées françaises. On lisait les mêmes livres, on admirait les mêmes hommes, on se passionnait pour les mêmes événements, on soupirait après le même inconnu. Il pouvait y avoir des divergences de vues entre Avignon et Carpentras; il n'y en avait

aucune entre ces deux villes et la grande capitale. C'est cette unanimité de tout le pays sur les points généraux de la politique, qui assurait, dès les premiers jours, le rapide succès de la révolution. C'est aussi ce qui prouve, contre les terroristes, qu'il n'était pas nécessaire de la coiffer du bonnet rouge et de la promener bras dessus bras dessous avec le bourreau, pour lui recruter des partisans. Avant qu'elles ne fussent légalement posées, on était d'accord sur les questions essentielles. Tout le monde voulait l'égalité devant l'impôt et la liberté de conscience. Le morcellement des grands héritages était plus que commencé etl'avènement des classes moyennes s'opérait, depuis un siècle, par l'initiative de la royauté. De plus, en rendant l'état civil aux protestants, en introduisant même, à leur sujet, le mariage purement civil dans notre législation, en supprimant la torture comme moyen d'instruction criminelle, Louis XVI venait de donner des gages à tous les progrès. Il n'y avait qu'à suivre.

Ce mouvement d'esprit public était tellement un fait accompli que chacun se sentait représenté à Versailles, et que les Comtadins croyaient volontiers qu'ils étaient appelés, comme leurs voisins d'Apt et d'Orange, à prendre part aux élections de 1789. Bientôt la fiction ne leur parut plus suffisante. Ils voulurent avoir leur petite Constituante à eux, et mettre les institutions d'un pays

papal en regard du fameux pacte social retrouvé par Rousseau. Dès le mois d'avril 1790, le vicelégat dut signer le décret de convocation des états généraux du Comtat, qui n'avaient pas été réunis depuis la fin des guerres de religion. Cette tentative ne pouvait prouver, avec des proportions entre Carpentras et Versailles, que les bonnes intentions et la naïve inexpérience politique de ses auteurs. Ici, on désirait garder le roi, mais on réduisait à rien la royauté. Là, tout en jurant fidélité éternelle au Souverain Pontife, on lui demandait d'admettre dans ses États la Constitution française, qui dépouillait le clergé de ses biens et le pape de son autorité.

D'un côté comme de l'autre, le règne de l'illusion ne devait être de longue durée. En janvier 1791, l'assemblée représentative de Carpentras, après une session de moins d'un an, se dispersait en déclarant piteusement qu'elle remettait sa cause « au tribunal des nations ». La triste vérité, c'est qu'on était au lendemain du sac de Cavaillon par les braves brigands de Yaucluse et à la veille du siège de Carpentras. Les Jourdan Coupe-têtes et les Danton allaient se charger de réaliser les réformes des théoriciens.

Il faut, cependant, savoir gré aux derniers élus du Comtat d'avoir voulu aider le pays dans sa résistance aux révolutionnaires. Est-ce parce que les révolutionnaires étaient d'Avignon ? On se partage. Il est certain que c'est dans le sein

de l'assemblée de Carpentras que se réfugia le vice-légat, fuyant les émeutiers de la place du palais. 11 est certain aussi qu'il ne refusa pas de contresigner les premiers actes de cette constituante en petit format. Ce prélat n'ayant pas tardé à faire observer qu'il n'était pas autorisé à sanctionner au nom du pape tant de choses nouvelles, on ne s'occupa plus de lui jusqu'à la séance du 20 décembre 1790, où, tout en protestant de leur dévouement aux droits de Pie VI, les députés remplacèrent son vice-légat, qui avait perdu toute autorité, par trois « conservateurs de l'Etat Venaissin » qui n'en eurent jamais aucune. Quelques séances avant, le recteur avait été supprimé.

Disons tout de suite que s'il fut impossible d'arriver à de meilleures conclusions, la faute n'en fut pas à l'assemblée toute seule. On savait trop, depuis la fatale journée du 10 juin 1790, combien le pouvoir attaqué était faible et nul.

On savait aussi jusqu'où pouvait aller la férocité de la populace excitée par quelques scélérats et qui croit n'avoir rien à craindre. Il faut retenir cette date du lOjuin 1790. Ce fut le dernier jour du gouvernement pontifical à Avignon et le premier de cette série de crimes non réprimés qui devait aboutir, seize mois plus tard, aux massacres de la Glacière. Les victimes, qui auraient été bien plus nombreuses sans l'arrivée de la garde nationale d'Orange, furent deux

aristocrates, un prêtre et un homme du peuple (1). C'était tout l'ancien régime en une seule exécution. Pendant que les malheureux se balançaient à la potence sous les fenêtres du palais, le vice-légat parut sur sa terrasse, agitant les bras en désespéré et criant : Grâce ! Miséricorde ! Quelques balles tirées de son côté l'eurent vite décidé à rentrer. Franchement, ce n'est pas ainsi qu'on sauve un gouvernement ! Si le bon prélat avait eu le courage de paraître sur la place avec une escorte de quelques hommes bien résolus et bien armés, il aurait vu toute cette volée d'oiseaux de proie s'enfuir aux premiers coups de fusil (2). On en eut la preuve quelques instants après, lorsque le brave d'Avmard, maire d'Orange, arriva sur le lieu du crime avec un détachement de la garde nationale de sa commune.

Le gouvernement pontifical ne devait pas être mieux défendu à Rome qu'au bord du Rhône. Au lieu de confondre sous les mêmes anathèmes ses amis timides et ses ennemis déclarés, il aurait

(1) Le marquis de Rochegude, ancien officier supérieur au service de la France, qui s'était mis quelques jours avant à la disposition du vice-légat pour rétablir l'ordre dans les rues ; le marquis d'Aulan, l'homme le plus populaire d'Avignon pour sa charité; enfin l'abbé Offray et le tafetassier Aubert, accusés d'avoir manqué de respect à la nouvelle municipalité.

(2) Rappelons à ce sujet qu'il n'est pas vrai, comme l'ont cru nos historiens locaux, que Mgr Gasoni ait été promu au cardinalat en revenant d'Avignon ; ce ne fut qu'en 1801, c'est-àdire après onze ans d'attente et sous un autre pape.

pu se servir, sans s'y livrer, de cette réunion des états généraux du Comtat, pour négocier avec la France sur les bases d'une indemnité pécuniaire. Cette solution désirée par tous (1), une fois acceptée par Carpentras, s'imposait d'ellemême pour Avignon. Seulement il n'aurait pas fallu oublier que l'épithète de « préalable » est inséparable légalement du mot « indemnité ».

Pendant que les représentants du Comtat cliercbaient un honnête moyen d'éviter au pape d'être exproprié sans compensation . Avignon donnait d'autres conseils et d'autres exemples. Le parti qui se réclamait bruyamment du nom de Français était avant tout antipapal. Ce qui l'attirait vers la France, c'était la révolution plutôt quela France elle-même. Son but principal était d'ouvrir les portes de l'hôtel de ville et du palais à quelques mécontents de l'ancienrégime. L'ambition, lajalousie, les rancunes personnelles et jusqu'à des rivalités de femmes, contribuèrent à recruter dans la classe éclairée ce groupe exécrable sur qui pèse la responsabilité de tous les crimes qui furent commis.

Avant la fin de 1789, le vice-légat avait dû signer la convocation d'une garde nationale. Cette concession ordinaire des pouvoirs qui ne

(1) «L'Assemblée nationale décrète que le roi sera prié de faire ouvrir des négociations avec la cour de Rome pour traiter des indemnités et dédommagements qui pourraient être légitimement dus. » (Décret de la réunion d'Avignon et du Comtat à la France, du 14 septembre 1791.)

savent plus se garder eux-mêmes et par laquelle on prétend assurer la paix, en donnant des armes à tout le monde, rappelle ce trait, souvent cité, d'un père de famille qui ne veut pas refuser un tambour à son petit garçon, mais qui a bien soin d'ajouter : Au moins ne fais pas de bruit !

Cependant les premières élections ayant introduit dans la garde urbaine quelques anciens officiers au service de la France, les meneurs sentirent le besoin d'avoir une armée toute à eux. Trois ou quatre milliers de ces volontaires du désordre, qu'on trouve toujours dans les basfonds d'une grande ville, vinrent se grouper derrière une centaine de déserteurs des régiments de Soissonnais et de Penthièvre qui venaient de séjourner dans le pays, et l'armée des « braves brigands de Yaucluse » se trouva formée. Ce nom, qu'elle aimait à se donner elle-même, était d'ailleurs bien mérité, sauf une épithète qu'elle ne parvint jamais à justifier. C'est de cette élite que sortirent Jourdan Coupe-tètes, dont le surnom, choisi par lui dit tout, et Viot, plus coupetêtes, encore que son camarade, car il fut accusateur public devant le tribunal d'Orange. Désormais, l'instrument est trouvé, il n'y a qu'à faire naître les occasions de s'en servir.

Il n'entre pas dans notre plan de racontrer, après tant d'autres, les détails si odieux de la révolution avignonnaise, ce sera bien assez d'en rappeler les dates principales. De même qu;0-

range, petit Etat protestant, tour à tour en dehors et en dedans de la frontière française, dut à sa situation de connaître deux fois les rigueurs de la révocation de l'Édit de Nantes, de même Avignon eut à subir deux fois le régime de la Terreur, une fois pour son compte, l'autre fois pour le compte de la France.

La plus horrible des deux fut la terreur locale, la terreur avignonnaise. Rien n'est comparable à la populace débridée qui a vu fuir devant elle son gouvernement et qui ne rencontre plus de résistance chez ceux qu'elle se plaît à opprimer. Les églises et les couvents d'Avignon, réputés si riches, devaient avoir ses premières visites; vinrent ensuite les perquisitions domiciliaires, les demandes d'argent ou de denrées, la chasse aux suspects, les potences de la place du palais, les massacres et le pillage de Cavaillon, la destruction de l'abbaye de Bompas, sur les bords de la Durance, le village de Sarrians mis à feu et à sang, et enfin la marche triomphale sur Garpentras.

Ici tout se réunissait pour annoncer une affaire des plus sérieuses, ne fût-ce que la vieille animosité entre les deux villes; on n'eut que le grotesque épisode d'un siège de carnaval. Les braves brigands se targuaient d'entrer sans combattre dans la capitale du Comtat, lorsque du sommet du Ventoux, subitement obscurci, un ouragan de pluie mêlée de grêle et de roulement de tonnerre

s'abattit tout à coup sur les agresseurs. C'était trop pour de tels soldats î Munis d'armes de toute espèce, on avait oublié les parapluies. Ils se débandèrent donc et coururent jusqu'à Monteux, abandonnant artillerie et bagages. Si les Carpentrassiens avaient eu la bonne inspiration de sortir à ce moment, il n'en serait pas resté un pour aller raconter à leurs amis de la Carretterie que les papistes de Carpentras avaient été heureux qu'il eût fait si mauvais temps.

Les héros du 20 janvier mirent trois mois à revenir. Ce ne fut pas pour se montrer moins brigands, puisqu'ils tirèrent à boulets rouges sur l'hôpital situé hors la ville; ni plus braves, puisqu'ils reculèrent à la première décharge d'un unique canon braqué devant l'édifice. Il fallut attaquer la ville d'un autre côté, loin du terrible canon, mais sans plus de succès. La campagne ne fut pas entièrement perdue, cependant, pour les brigands, car ils avaient eu le temps d'assassiner leur général en chef, suspect demodérantisme, et de le remplacer par JourdanCoupe-tètes. Ces deux sièges de Carpentras, si absolument dénués de faits d'armes, mériteraient de trouver leur poète comique, comme le siège de Caderousse. Au fond, il s'agissait beaucoup moins entre les deux villes de savoir si le pape allait être restauré, que de savoir si son petit Etat allait être réuni à la France avec Avignon pour cheflieu. La capitale du Comtat, qui s'était plusieurs

DEUX ENCLAVES DE L'ANCIENNE FRANCE i>79

fois prononcée pour la France, préférait rester au pape que de venir la subordonnée de sa rivale.

C'était là. on en conviendra, une bien faible chance de restauration pour le régime pontifical. Quatre fois déjà la motion avait été faite à l'Assemblée nationale de décréter le retour à la France de cette enclave possédée sans droit, disait-on, parle pape, et quatre fois elle avaitété repoussée. On eût dit qu'un débat purement historique se poursuivait à la tribune, tant on s'acharnait, d'un côté à démontrer, de l'autre à contredire la thèse de l'illégitimité de l'établissement des papes aux bords du Rhône. C'était pourtant bien d'une question politique et même constitutionnelle qu'il s'agissait.

L'Assemblée venait, en effet, de déclarer dans sa constitution, comme dans un bon devoir de rhétorique, que la France s'engageait à ne plus faire désormais de conquêtes. Or, s'il était reconnu que la cour de Rome avait commencé par prendre Avignon et le Comtat à la nation française, celle-ci ne ferait que reprendre son bien dans les mains de l'usurpateur. Ce n'est pas une conquête que de se contenter de rentrer chez soi. Pauvre thèse d'avocat, que Maury pulvérisait en rappelant combien de provinces ont appartenu jadis à la France, ou à toute autre puissance, qui ont cessé de leur appartenir et sur lesquelles aucune réclamation n'est élevée. D'ailleurs cinq siècles de tranquille possession ne

suffisaient-ils pas à faire courir la prescription ?

Après avoir tergiversé pendant près de deux ans, qui furent des années d'anarchie pour ce malheureux pays, qu'on laissait en suspens entre un ancien gouvernement qui n'osait pas rester à son poste et un nouveau qui n'osait pas venir à sa place, l'Assemblée nationale finit par envoyer trois commissaires chargés de consulter le vœu des populations. Le résultat ne pouvait être douteux. Sur 98 communes qui se firent représenter à l'assemblée de Bédarrides, 70 votèrent pour la réunion immédiate à la France, 19 pour le retour au régime pontifical, et 9, qui étaient évidemment des papistes intimidés, n'eurent pas le courage de donner leur avis.

Ce qui est peu connu, c'est que, en 1814, les puissances coalisées se souvinrent de ces discussions et surent en faire sortir, pour les vaincus, une véritable mystification. L'empereur Alexandre, trouvant trop dure la condition qui nous était faite de rentrer dans nos frontières de 1790, s'était engagé, envers Louis XVIII, à lui faire donner en sus une population de 5 à 600000 âmes. Sait-oncomment les diplomates s'y prirent pour faire honneur à cette loyale parole du czar? En adjugeant libéralement à la France les deux États d'Avignon et du Gomtat, considérés comme conquis sur le pape, et de plus la petite principauté de Montbéliard ! D'après cet arrangement qui ne leur coûtait rien et qui ne nous rapportait

pas davantage, nous nous serions trop pressés de célébrer, en septembre 1891, le centenaire de notre réunion définitive à la France. Il fallait attendre jusqu'à 1915.

Les trois commissaires voyant leur tâche accomplie demandèrent le licenciement de l'armée révolutionnaire désormais inutile. Cantonnée à Monteux, depuis ses deux honteuses tentatives sur Carpentras, elle n'attendait qu'une occasion pour aller jeter au Rhône la municipalité modérée d'Avignon, et livrer de nouveau la ville au bon plaisir de son général. C'est, en effet, par le triomphe de ces misérables que fut célébré le triomphe du parti français. Par la connivence coupable de deux commissaires surtrois, Jourdan Coupe-têtes fut nommé gouverneur du palais ou du fort, comme on disait à ce moment. Le héros Jacobin se hâta de venir s'installer dans les appartements du vice-légat, accompagné d'une fille de joie et de l'élite de ses brigands.

On arrivait, en effet, avec des projets qu'on ne pouvait confier qu'à de pareils soldats. Il s'agissait de tirer une vengeance éclatante de ceux qui détenaient encore l'hôtel de ville à la place des purs patriotes. Après le vote de Bédarrides, on affectait de n'avoir plus rien à craindre des partisans du pape. L'ennemi à détruire, c'était déjà ce petit nombre de républicains, dits modérés, qui refusaient de se dire montagnards. Ce fut donc après une journée révolutionnaire qui les

débusqua de la mairie, que la persécution commença. Les portes de la ville furent fermées et les perquisitions de jour et de nuit ne cessèrent de désoler les meilleurs citoyens. Heureusement que la plupart des membres de l'ancienne municipalité avaient réussi à s'échapper. Mais leurs familles, leurs fournisseurs, leurs amis des classes populaires, furent dénoncés et traînés en prison. Une fausse nouvelle répandue, onne sait par qui, ayant occasionné des rassemblements et l'assassinat d'un républicain notable, le comité, qui gouvernait la ville sous la main de Jourdan, jugea le moment opportun pour frapper le coup depuis longtemps préparé. La nuit suivante, les prisonniers du palais, au nombre de soixantetrois, furent assommés à coups de barre de fer et précipités dans le trou de la Glacière. C'était le 16 octobre 1791. Avignon précédait donc Paris de près d'un an dans cette horrible besogne du massacre des prisons, et Danton ne devait être que le plagiaire de Jourdan Coupetêtes.

Bien qu'Avignon fût déjà sous le régime français, l'horrible nuit de la Glacière n'en est pas moins restée au compte de la terreur avignonnaise. Tout se passa, en effet, entre Avignonnais, entre gens se connaissant, se jalousant, se haïssant et sans autres ordres supérieurs que ceux du commandant du fort. C'est bien assez pour la France d'avoir permis que le vote d'annexion devînt

un vote en faveur des brigands de Vaucluse.

La Terreur française devait s'y prendre plus méthodiquement, puisqu'elle avait l'affreuse prétention d'être un gouvernement. Après le massacre des prisons, dont Marat seul osa se vanter, ce fut le licteur qui reprit la hache. Il se forma dans le pays, pour servir les odieux desseins des pouvoirs publics, toute une organisation de cercles concentriques aboutissant comme dans V Enfer du Dante, à la triple gueule ouverte de Satan : danschaque commune, un comité de surveillance composé d'espions jacobins et chargé de dresser la liste des suspects; un autre par district, puis au chef-lieu, un comité de sûreté générale. Chacun de ces comités s'attribuait le droit d'envahir les domiciles, d'en faire la prison provisoire des suspects, de rançonner, d'arrêter et d'expédier au tribunal criminel, qu'on pouvait, sans lui faire tort, confondre avec la guillotine.

Avignon avait eu le sien, que l'horrible renom de celui d'Orange, qui le remplaça, a relégué dans un oubli immérité. Si obscurément qu'il ait fonctionné, il n'en a pas moins envoyé près de cent victimes, en quelques mois, au nouvel instrument de mort qui se dressait sur la place de l'Horloge. Maignet trouva que c'était là faire preuve d'un bien insuffisant patriotisme. Qu'attendre, en effet, de juges qui perdaient leur temps à interroger les témoins, entendre les défenseurs, et qui croyaient devoir laisser pas-

ser un certain délai moral entre le jugement et l'exécution ? N'était-ce pas vouloir renforcer le parti des apitoyeurs, si dangereux pour la république? Autant aurait valu, on le voit, faire un crime au tribunal qu'on voulait supprimer de n'avoir pas deviné et appliqué d'avance la loi du 22 prairial. On sait que le farouche délégué du Comité de salut public arrivait avec des juges selon son cœur, qu'il eut soin d'installer dans la petite ville d'Orange, et qui devaient faire rouler à ses pieds, en moins de deux mois, cent trentedeux tètes innocentes.

Vint enfin le tour de la justice de Dieu. Hœc est diesDoïnini, venitjudicium ! Jourdan Coupetêtes, devenu riche et même, disait-on, conservateur, fut mandé à Paris, et guillotiné pour avoir volé la nation dans la vente des biens confisqués. Mainvielle aîné et Duprat jeune, qui s'étaient fait nommer députés, après avoir figuré parmi les plus violents meneurs de la révolution avignonnaisc, furent compris dans la proscription des girondins. Enfin, les juges et l'accusateur public du tribunal d'Orange vinrent porter sur l'échafaud d'Avignon leurs têtes cent trente-deux fois criminelles. Croirait-on que ces misérables, qui avaient l'habitude d'aller chaque soir voir décapiter ceux qu'ils avaient condamnés sans les entendre le matin même, osèrent se plaindre du peu de temps qu'on leur laissait pour préparer leur défense!

On conviendra que c'était là de bien tragiques événements et en grand nombre, pour un peuple qui venait de dormir cinq siècles, en dehors de la grande histoire, sous l'œil assoupi d'un gouvernement paternel. Quand nous nous sentîmes irrésistiblement entraînés vers elle, la France se trouvait aux premiers jours de sa crise de rénovation sociale et politique. Alors tout était joie, enthousiasme, progrès annoncés ou déjà réalisés. On nous disait que le temps de l'épreuve serait court, et que la France allait en sortir au plutôt, libre, heureuse, unie, régénérée, triomphante. Hélas 1 pourquoi faut-il que la crise dure encore après cent ans, et qu'à chaque révolution elle devienne plus aiguë, en devenant plus impossible à satisfaire ? Après l'égalité civile, qui est la justice môme ; après l'égalité politique, qui est le progrès dont le suffrage universel se montre plus ou moins digne et capable, voilà qu'on veut l'égalité sociale, l'égalité dans la répartition des profits du travail, l'égalité de situation et de fortune, qui est la chimère pourrie des peuples en décadence. Aussi, ni le gouvernement, ni la société ellemême, ne sont sûrs du lendemain. Loin d'oser faire son devoir de répression, l'un ne cherche plus à se cacher qu'il appartient au plus malfaisant et au plus malhonnête des partis; l'autre est en proie aux sophistes et aux hommes de rapine. Où en sommes-nous des grandes pro-

messes territoriales et autres de la révolution ? Nous en sommes à la triste plainte des vaincus; nous demandons à revenir à nos frontières d'avant la défaite.

Tant d'espérances trompées ne nous ont pas guéris de notre passion pour la France. Nous sommes à elle tant qu'elle n'aura pas achevé de se détruire elle-même. Depuis longtemps déjà, il n'y a plus d'État d'Avignon, il n'y a plus de Comtat; il y a la France, toujours la France, et rien que la France !

Que Dieu nous aide pour la défense et pour le salut de celle qui fut de tout temps notre vraie mère, et qui restera notre unique patrie !

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