L'ARMÉE ITALIENNE
L'organisation générale.
L'armée italienne date de la formation du royaume d'Italie. Elle est donc de création récente. Son organisation actuelle remonte à 1872, moins de quarante ans.
Certaines particularités, spéciales à l'Italie, ont donné à cette armée un caractère assez différent, sur certains points, de celui des forces militaires constituées, d'après le principe de la nation armée, dans les autres Etats européens.
L'unité nationale avait été longue à faire. Le passage des recrues sous les drapeaux pouvait être un moyen de la consolider. Il était essentiel de ne pas le négliger.
Afin de lutter contre le particularisme local, l'Italie a, pour le recrutement et la mobilisation, adopté un système mixte, compliqué de changements de garnison périodiques.
Les jeunes soldats sont envoyés dans des régiments loin de leur lieu d'origine, mais afin d'éviter les retards que l'application de ce système entraînerait, en cas de guerre, on a décidé que, pour l'infanterie, les réservistes seraient affectés au régiment stationné dans le district où ils résident (1). Si le recrutement de l'infanterie est
(l) 11 y a 94 districts militaires. Chacun d'eux correspond à l'un des 94 régiments d'infanterie de ligne.
national, sa mobilisation se fait donc par district. Seuls, les bataillons alpins reçoivent leurs recrues et leurs réservistes du secteur auquel est affecté le bataillon. Pour presque tout le reste de l'armée, le mode de recrutement est national, mais la mobilisation est régionale (1).
Cette métbode a pour résultat d'incorporer un nombre assez élevé de réservistes, lors de la mobilisation, dans des unités où ils n'ont pas paru pendant leur service actif, où ils ne sont pas connus. De ce fait, la cohésion des troupes peut être diminuée.
Cet inconvénient est d'autant plus à redouter que les changements de garnison sont fréquents. Ils se font en principe tous les quatre ans. Chaque brigade d'infanterie est placée successivement dans un groupe de deux districts de la Haute, de la Moyenne et de la Basse Italie. Lorsqu'elle est par exemple, en Haute Italie, ses recrues proviennent de deux groupes de deux districts — un groupe en Moyenne, l'autre en Basse Italie — et ses réservistes, des deux districts où la brigade tient garnison.
La Commission d'enquête sur l'administration de la guerre, instituée en 1907, a proposé d'adopter la fixité des garnisons pour les régiments d'infanterie de la frontière du Nord et des places maritimes et pour la brigade de grenadiers. Jusqu'à présent, aucune décision n'a été prise à ce sujet. Du reste, il y aurait de sérieuses difficultés dans les détails d'application. Mal accueillie par l'opinion publique, cette modification ne sera probablement pas acceptée par le Parlement.
Si le système de recrutement et de mobilisation, assez complexe, a eu pour origine le souci de consolider Tunité nationale, la répartition des troupes a été déter-
(1) La mobilisation des 2 régiments de grenadiers est nationale.
minée par des considérations politiques, l'état des ressources du casernement, et surtout la configuration physique des diverses provinces.
La nature a séparé nettement le territoire italien en deux grandes régions. La Moyenne et la Basse Italie, montagneuses, sont peu propres aux manœuvres de masses nombreuses et à la construction de voies ferrées à grand rendement. Au Sud des Alpes, les riches plaines de la Lombardie et de la Vénétie sont, au contraire, .de parcours facile. Le sol y est généralement très couvert ; l'emploi de la cavalerie et de l'artillerie y est cependant plus aisé que sur le terrain accidenté de la péninsule.
Ces conditions géographiques ont eu beaucoup d'influence sur l'organisation des grandes unités.
Comme les grandes puissances européennes, l'Italie est partagée en régions de corps d'armée, mais, si chacune de ces 12 régions comprend 2 divisions militaires (1), la composition des corps d'armée est fort inégale (2).
Le nombre des régiments d'infanterie de ligne est normal — 8 — dans 4 corps seulement. Dans les autres, il varie de 6 à 10. Un corps n'a pas de régiment de bersagliers, un autre en a 2. Les deux tiers de la cavalerie, qui compte 24 régiments, sont stationnés dans les plaines du Pô et de la Vénétie, sur le territoire des six premiers corps. Trois corps d'armée ne comptent aucun escadron. Les trois cinquièmes des batteries de campagne sont dans la Haute Italie. Quant aux troupes techniques, leur distribution entre les différents corps est très variable.
(1) La Sardaigne forme, dans le 9^ corps, une 3^ division militaire.
(2) Composition normale du corps d'armée italien : 2 divisions d'infanterie (8 régiments); 1 régiment de bersagliers; 2 régiments de cavalerie, 2 d'artillerie.
Dans les corps d'armée italiens, la constitution normale est donc loin d'être la règle. Plusieurs d'entre eux auront à s'organiser presque complètement au moment de la mobilisation. L'Italie n'a pas adopté, au même degré que la plupart des autres grandes armées européennes, le principe dont, pour sa part, la France a reconnu, après 1870, l'impérieuse nécessité : constituer tous les corps d'armée, dès le temps de paix, avec les unités qu'ils auraient en temps de guerre.
De l'état politique du royaume, de la nature même du sol, est donc résultée, pour l'armée italienne, une situation toute spéciale. Pendant longtemps, cette situation a été aggravée par des conditions budgétaires, parfois fort délicates (1).
« L'armée nationale italienne, dit un officier allemand (2), a dû se développer au milieu de grandes difficultés financières. La dette publique élevée, les crises financières nombreuses, la politique coloniale en Afrique ont, jusqu'à l'époque actuelle, rendu, en Italie, l'économie nécessaire plus encore qu'ailleurs. C'est seulement dans les dernières années qu'une gestion prudente a permis d'arriver à l'équilibre et même à un excédent.
« De plus, par suite de la situation même du pays, une attention spéciale a dû être donnée au développement de la marine L'armée italienne n'a pu être
(i) Le premier budget du royaume, en 1862, s'était soldé par un déficit de plus de 400 millions de francs. Si l'on excepte la période de 1875 à 1887, le déficit fut à peu près constant jusqu'en 1896, mais, depuis cette date, la situation financière s'améliora. Pour l'année budgétaire 1906-1907, l'excédent a été de 75 millions. Ces chiffres sont extraits de la publication du Grand État-Major allemand, Vierteljahrshefte far Truppcnfûhrung ii?id ffcereskunde, Berlin, 1908, l^"" fascicule.
(2) Vierteljahrshefte, 1907, 4® fascicule; étude faite par le capitaine von Bonin, du Grand État-M^jor allemand.
renforcée que peu à peu et avec beaucoup moins d'ampleur que dans d'autres Etats.
Cependant, il fallait à Tltalie des régiments en assez grand nombre pour encadrer, en cas de conflit européen, tous les hommes valides que sa population pouvait fournir.
Cette nécessité, comme aussi l'obligation de proportionner, en temps de paix, le développement de l'organisme militaire aux ressources financières, ont amené la formation d'unités assez nombreuses (1), mais d'effectif relativement faible.
(1) Nombre d'unités en temps de paix :
Infanterie.
96 régiments de ligne (dont 2 de
grenadiers) 288 1 o.o t. . -n j . »a,
.^ , . , , , ,. o^ / 348 bataillons, dont 12
12 régiments de bersagliers 36 > • ,. .
, . . j, , . r^, \ compagnies cyclistes.
7 régiments d alpins 24 ) ^ ° ^
Cavalerie.
24 régiments 144 escadrons.
Artillerie.
2 i régiments montés 186 | 192 batteries de cam-
1 régiment à cheval 6 j pagne.
( 18 batteries de montagne
1 régiment et 2 groupes de montagne, j (15 dans les Alpes,
( 3 en Sicile).
3 régiments de forteresse 37 ) 78 batteries de forteresse
3 régiments et 1 groupe de côte. 41 ) ou de côte.
Troupes techniques.
2 régiments de sapeurs 24
1 régiment de télégraphistes et
spécialistes 14
1 régiment de pontonniers 10 )> 66 compagnies.
1 régiment de mineurs 12
1 groupe de chemins de fer ... . 6
1 section d'automobiles »
Si l'effectif organique semble suffisant (1), il n'est presque jamais réalisé. L'effectif moyen brut, c'est-à-dire l'effectif présent, sans déduction des congés, permissions, etc., lui est sensiblement inférieur (2). Il est beaucoup moins élevé que l'effectif réel d'autres armées, en particulier que celui des troupes allemandes (3).
Jusqu'en 1906, l'incorporation tardive des recrues faisait descendre, pendant plusieurs mois, l'effectif à un chiffre dérisoire : 45 hommes pour une compagnie d'infanterie. « Si, de ce chiffre, dit un journal allemand (4), on déduit les soldats détachés, ceux qui sont employés pour le service intérieur, pour la garde, etc., il n'en reste plus que 20 à 30 disponibles pour l'instruction. » La fixation de l'appel au mois d'octobre, depuis 1906, a remédié à cet état de choses, sauf pendant la période qui s'écoule entre le départ d'une classe et l'arrivée
(1) Effectifs organiques :
Compagnie d'infanterie, bersagliers et de troupes
techniques 110 hommes.
Compagnie d'alpins 140 —
— de troupes de chemins de ter 175 —
Escadron de cavalerie 153 —
Batterie montée 90 —
— à cheval 120 —
— de montagne 141 —
— de forteresse ou de côte 107 —
(2) Effectif moyen brut, pour l'infanterie et la cavalerie : Compagnie d'infanterie de ligne 75 hommes.
— de grenadiers et de bersagliers 99 —
— d'alpins 140 —
Escadron 132 —
(3) Effectifs réels en Allemagne pour l'infanterie et la cavalerie :
Effectif faible. Effectif fort.
Compagnie d'infanterie 142 159
Escadron de cavalerie 136 142
(4) Dcutsches Offizierblatt, 18 mars 1909.
de la suivante. C'est à ce moment, d'ailleurs, que doivent être convoqués, pour 4 mois, les 25,000 hommes de la 2^ catégorie, sorte de réserve de recrutement instituée parla dernière loi militaire (1).
Toutefois, même avec ces améliorations, il faudra, pour mettre les unités italiennes sur pied de guerre, un grand nombre de réservistes : près de 180 par exemple, dans une compagnie d'infanterie, — plus de 2 réservistes pour 1 fantassin de l'armée active. « Nous n'avons aucun motif, disait au mois de janvier 1893 le général Caprivi au Reichstag, de nous défier de la valeur des troupes autrichiennes et italiennes; mais les deux armées souffrent d'un défaut d'organisation. Je veux dire que leur valeur est diminuée par la faiblesse de l'effectif de paix des bataillons. » Et, dans son exposé des motifs, la loi allemande du 3 août 1893 déclare : « Le pays qui dispose de classes respectivement plus fortes que l'adversaire peut, dans la lutte décisive, lui opposer une armée plus jeune, et, si l'adversaire veut diminuer son infériorité numérique, il est obligé de mobiliser, dès le début, des classes anciennes, qu'il vaudrait mieux laisser sur le territoire. »
L'armée de première ligne, qui comprend une forte proportion de réservistes, pourra être, en Italie, moins jeune que dans un pays où l'élément actif serait plus important.
D'après les paroles mêmes d'un général italien (2), « les neuf dixièmes de la force d'une armée dépendent de l'effectif de paix de la compagnie d'infanterie ; c'est là le secret de la puissance de l'Allemagne ». La nouvelle loi de recrutement témoigne des efforts faits aujourd'hui en Italie pour relever les effectifs. La Commission
(1) Loi entrée en vigueur le 1^^ février 1908.
(2) Général Ricotti; séance du Parlement italien, 16 décembre 1886.
d'enquête, instituée en 1907, a proposé de porter à 93, comme en Autriche-Hongrie, le nombre des hommes de la compagnie italienne.
Du reste, il ne faut pas oublier que, comme l'Allemagne, l'Italie appelle ses jeunes soldats à 20 ans, un an plus tôt que la France ou que l' Autriche-Hongrie.
D'autre part, si la diminution, constatée en 1908 pour rémigration italienne, persiste, et si l'état des finances continue à s'améliorer, il sera possible d'incorporer un contingent annuel plus nombreux. L'inconvénient qui résulte de l'insuffisance des effectifs de paix pourra être ainsi, sinon tout à fait supprimé, du moins atténué dans une assez large mesure.
L'armée italienne en temps de paix.
L'Italie est peuplée de près de 34 millions d'habitants (1). Ses ressources en hommes devraient donc être considérables, mais le royaume est très appauvri par l'émigration. Depuis un an, celle-ci paraît en voie de décroissance (2). Néanmoins, chaque année, elle enlève à l'armée un nombre appréciable de recrues.
(1) 34,476,117 au i«' janvier 1905.
(2) D'après les Yierteljahrshefte fur Truppenfûhrung und Heereskunde (1907, 4« fascicule), le nombre des émigrants s'est élevé :
En 1900 à 352,782
En 1901 à 533,245
En 1902 à 531 ,509
En 1903 à 507,976
Ea 1904 à 471 ,191
En 1905 (557,244 hommes de plus de 15 an?) à . . 726,331 Ces chiffres ne représentent pas le nombre réel des Italiens qui s'expatrient définitivement. Beaucoup d'émigrants vont travailler en Amérique pendant quelques années, et reviennent ensuite en Italie, quitte à repartir de nouveau. Ils peuvent donc figurer à plusieurs reprises sur les statistiques.
Selon V Internationale Bévue (septembre 1908), le premier trimestre de 1908 aurait accusé une diminution sensible de l'émigration :
Nombre d'émigrants partis hors de l'Italie. rentrés en Italie.
1" trimestre 1907 103,000 28,000
1" trimestre 1908 34,000 54,000
En moins..-. 69,000 »
En plus » 26,000
La différence totale, en faveur de 1908, est donc de 95,000 individus.
En outre, la sévérité plus grande des conseils de revision, peut-être un certain dépérissement de la race font diminuer le nombre des jeunes gens reconnus aptes au service militaire (1).
Aussi l'effectif budgétaire — 22o,000 hommes pour 1908-1909 (2) — n'est-il parfois atteint qu'avec difficulté. Pour remédier à cet état de choses, la nouvelle loi sur le recrutement, votée le 15 décembre 1907, a restreint les cas de dispenses. Son application a immédiatement produit de très bons résultats. En 1908, le contingent a été supérieur de 60,000 hommes à celui des armées précédentes (3).
De plus, il a été posé en principe qu'en cas de guerre la réserve de l'armée active pourrait être complétée par la première classe de la milice mobile, et que la première classe de la milice territoriale pourrait être incorporée dans la milice mobile.
Cet effectif de 225,000 hommes est assez faible. Par rapport au chiffre de la population, il est de 0,7 p. 100. Cette proportion est inférieure à celle que réalise FAutriche-Hongrie (0,85 p. 100), l'Allemugne (1 p. 100) et surtout la France (1,5 p. 100) (4).
« De J870 à 190d, dit le capitaine allemand von
(1) Bévue des Armées étrangères, février 1908- D'après le général von Pelet-Narbonne [LôbelVs Jahresberichte, 1906), ce nombre diminue lentement chaque année. Par rapport au nombre total des inscrits, il aurait été en 1900, de 46,13 p. 100; en 1901, de 44,62 p. 100; en 1902, de 44,13 pour 100; en i903, de 43,88 p. 100; en 1904, de 40,71 p. 100.
(2) 13,143 officiers, 4,302 fonctionnaires, 225,000 hommes.
(3) 110,000 hommes réellement incorporés, au lieu de 75,000, chiffre moyen antérieur (67,000 en 1906); 24,000 classés dans la 2<^ catégorie ; contingent total: 134,000 hommes {Revue de S tref fleur, mars 1909).
(4) Veltzé's Armée Almanach, 1909.
Bonin (1), l'armée italienne a été augmentée de 80,000 hommes. Pendant la même période, l'accroissement de l'armée allemande a été de près du double de ce chiffre. En Italie, les dépenses militaires sont de 17,7 p. 100 des dépenses totales, de 32,6 p. 100 en Allemagne. Chaque Italien paye 6 fr. SO pour l'armée, chaque Allemand 15 fr. 90. .V. Le budget de la guerre pour 1906-1907 {2) est monté en Italie à 219,615,000 francs; en Allemagne il a été de 899,556,000 francs. »
Trois classes constituent l'armée, en temps de paix, mais tous les hommes ne sont pas astreints à un service actif de 3 ans. Une partie d'entre eux bénéficient, après tirage au sort, de la dispense d'une année. Dans la réalité, le temps de service est essentiellement variable (3).
L'instruction militaire reçue par les jeunes Italiens est donc fort différente, suivant la durée de leur séjour sous les drapeaux. Toutefois, le manque d'homogénéité, qui en résulte pour les réserves, se fera de moins en
(1) Vierleljahrs/iefte, J907, 4® fascicule.
(2) Dépenses ordinaires et extraordinaires, sans les pensions ni la gendarmerie.
(3) Durée du service militaire : 19 ans.
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