LES ÉVENTUALITÉS POSSIBLES
Les publications militaires autrichiennes, de 1907 à 1909.
La question de la situation militaire de rA.utriche visà-vis de ritalie, celle d'une guerre possible avec cette puissance, sont, depuis deux ans, attentivement étudiées par les milieux militaires autrichiens, presque uniquement préoccupés autrefois de la frontière russe.
Plusieurs publications dénotent, depuis 1907, cette orientation nouvelle. Les unes sont anonymes, les autres, signées par des officiers de tous grades.
A la fin de 1907 (1), la Revue de Streffleur, — la principale revue militaire autrichienne, — publiait une étude intitulée : « Combat de l'infanterie dans les plaines de la Haute Italie ». Au commencement de 1908, le même sujet fut repris, pour la cavalerie cette fois, par un des généraux les plus en vue de la cavalerie austro-hongroise, le général de division Terstzyansky von Nadas. Il fit paraître une brochure sous le titre significatif d'(( Emploi de la cavalerie dans la Haute Italie ». Ce général commande la division de cavalerie de Presbourg, dont une
(1) Octobre et novembre 1907.
brig-ade est stationnée, en temps de paix, sur la frontière italienne.
« Depuis la fin de la guerre de Mandchourie, dit le général, un intérêt surprenant s'est attaché, en Autriche et à l'étranger, à la situation politique européenne au Sud de la monarchie et à la question des Balkans qui attend sa solution finale. Il en résulta plusieurs publications. Parmi ces dernières, les études militaires traitèrent surtout les conditions du combat et la bataille dans la plaine, à cultures très denses, de la Haute Italie. »
D'après le général, il est bien compréhensible que les Autrichiens aient porté leur attention sur ce théâtre d'opérations, car ils ont combattu souvent autrefois en Haute Italie. De plus, par sa nature couverte, ce pays ressemble beaucoup aux plaines de Mandchourie, où ont eu lieu les luttes que les officiers étudient aujourd'hui le plus volontiers.
Vers la même époque, une brochure fut éditée à Vienne sous le titre : « Le Danger italien », par la librairie Danzer, qui a publié, « pendant de longues années, une revue technique militaire hautement estimée (l) ». Le « Danger italien » est une étude, non déguisée, d'une offensive italienne par la Carinthie. Cette offensive est reliée à des troubles politiques en Hongrie, à une agita'tion en Bosnie et est appuyée par la flotte, dont l'action commune avec les troupes de terre a été préparée de longue date.
Pour certains esprits, en Italie, expose l'auteur, une victoire de l'Italie sur l'Autriche ne parait possible « que si Ton peut détruire la flotte autrichienne et débarquer avec une force suffisante dans le voisinage de Fiume.
« L'intention de rechercher, en cas de conflit avec l'Autriche, la décision dans la plaine hongroise, n'est pas neuve
(l) Étoile belge, 15 février 1908.
« Les Italiens ne nous attaqueront jamais, s'ils ne peuvent choisir une direction d'attaque plus avantageuse que celle de Laibach
« Une armée de 500,000 à 600,000 hommes ne peut être nourrie dans les Karawanken. Les troupes
ne pourraient y vivre sur le pays Pourraient-elles
vivre sur l'arrière? Ce serait hasardé; les communications sont rares et, de la Carinthie et du Tyrol, des entreprises pourraient être tentées contre les lignes d'étapes en Vénétie
« Au point de vue tactique, les difficultés au cours d'une marche sur Graz ne seraient pas moindres : séparation des routes, difficulté du maintien des communications; peu de chance d'un choc en masse, conforme à un plan d'opérations ; transmission lente des ordres. »
Les colonnes, dans ces défilés, ne pourraient se déployer. Elles courraient donc le risque d'être tenues en échec par des forces autrichiennes très inférieures.
Dès le déploiement sur la Brenta, la situation de l'armée italienne serait délicate, avec un flanc menacé et les derrières en danger.
L'auteur estime qu'avec 250,000 hommes de troupes de campagne et le landsturm du Tyrol, de Carinthie, de Carniole et Styrie, les Autrichiens pourraient rejeter en Vénétie les Italiens qui auraient déjà pénétré dans la zone alpine.
La connaissance des difficultéii énormes d'une offensive sur Laibach et Graz, explique le « Danger italien », n'est méconnue par aucun officier italien qui réfléchit. De là est née la stratégie « fîumane ». Basée sur la mer, elle peut se résumer ainsi : « Démonstrations énergiques contre les Alpes ; recherche de la décision dans la plaine hongroise. »
Mais une action par Fiume ne peut réussir, dit l'écrivain anonyme, si la situation politique de la monarchie et l'unité de l'armée n'ont pas été entamées, parce que
l'armée autrichienne pourra toujours forcer Tennemi à la lutte décisive dans la plaine vénitienne et lombarde, qui lui est plus favorable. Doue, — toujours d'après la brochure, — Tltalie doit faire précéder son attaque d'un travail préparatoire d'agitation en Bosnie-Herzégovine, et de violents troubles politiques à l'intérieur de la monarchie pour diminuer la force de l'armée. De plus, elle doit donner à son armée et à sa flotte une éducation méthodique en vue d'une action commune.
La même hypothèse d'une offensive italienne avait été, quelque temps auparavant, envisagée dans un livre intitulé : « Notre dernier combat », paru à Vienne à la fin de 1907 (1).
Des troubles politiques, aidés et subventionnés par les Italiens, éclatent à Vienne, à Budapest et en Bohême. En même temps les Serbes et les Monténégrins passent la frontière.
Les Italiens débarquent à Trieste et Sebenico, franchissent les défilés de Carinthie et l'Isonzo; trois corps attaquent le Trentin.
Sauf le 14® corps (Tyrol), toute l'armée austro-hongroise se concentre en Carinthie.
La Russie profite de ces circonstances pour envahir la GaHcie. Elle oblige ainsi l'Autriche à rappeler sur la frontière polonaise trois des corps massés en Carinthie.
L'Allemagne rétablit l'ordre en Bohême et intervient entre l'Autriche et la Russie. Celle-ci acquiert la Galicie.
Les troupes italiennes poursuivent leur marche victorieuse survienne, mais sont arrêtées et refoulées par les troupes allemandes. Sauvée par l'Allemagne, l'Autriche est démembrée par elle : les provinces autrichiennes, avec Trieste et le Tyrol, sont rattachées à l'Empire allemand ; la Hongrie, la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie,
(1) Unser letzier Kampf, Vienne, Stern, 1907.
deviennent indépendantes et forment deux Etats protégés par TAUemag-ne.
Au mois de mai 1908, le lieutenant de cavalerie autrichien Belfanti a publié, dans la Revue de Cavalerie de Yieûne (1), une étude sur le Karst — la région des environs de Trieste — au point de vue de l'emploi de la cavalerie.
Au même moment, était éditée une brochure de la Danzers Armeezeitung sur les « faiblesses de la flotte de guerre austro-hongroise ». La flotte y était envisagée surtout par comparaison avec la marine italienne.
Au commencement de l'année 1909, le colonel du 1^^ tirailleurs — un des quatre régiments alpins — a fait paraître un livre sur « la guerre de montagne ». Il y examine les conditions de la guerre dans les Alpes austro-italiennes et dans les montagnes de la péninsule balkanique.
Dans les études techniques comme dans les récits d'opérations supposées, — œuvres d'officiers ou de publicistes, — parus en Autriche depuis deux ans, se retrouve donc très souvent l'éventualité d'une guerre possible avec le voisin du Sud-Ouest.
Comme le disait il y a quelques mois un grand journal autrichien (2), l'intérêt se portait autrefois surtout sur le théâtre d'opérations de la Russie Sud-Occidentale. Mais, « dans les vingt dernières années, maints changements se sont produits. Des complications dans les Balkans ou avec l'Italie n'appartiennent plus, en tout cas, au domaine des impossibilités. Le haut commandement doit compter avec elles plus qu'avec une guerre en Podolie ».
Plus clairement encore, dans son étude sur l'armée
(1) Kavalieristische Monatshefte.
(2) Neue Freie Presse, 24 décembre 1908.
italienne, dont il a été parlé plus haut, le capitaine Rodic déclare (1) que u les puissances, dont l'hostilité, dans une prochaine guerre, doit être envisagée avant celle de tout autre Etat, sont l'Italie, la Serbie et le Monténégro ».
L'officier autrichien discute ensuite le cas d'une guerre générale en Europe, où la Triple Alliance, réduite à deux puissances (Autriche -Hongrie et Allemagne) aurait affaire à la Russie, la France, l'Italie, la Serbie et le Monténégro.
L'Autriche-Hongrie a 48 divisions actives, dit-il, l'Italie peut en mobiliser 24, la Serbie et le Monténégro 7. A ces 31 divisions, l'Autriche en opposera un nombre égal, qui suffira pour une guerre défensive. Il lui en restera donc 17 disponibles contre la Russie.
« La lenteur de la mobilisation et la lourdeur bien connue des Russes » donneront à l'Autriche le temps d'organiser des divisions de seconde ligne, avec des hommes instruits du landsturm et de l'ersatz-réserve. L'auteur estime que l'Autriche pourra former 23 de ces divisions, et que, eu égard à l'état actuel de l'armée russe, elles auront la même valeur de combat que des divisions actives russes.
De plus, même si l'Allemagne emploie contre la France toutes ses forces actives et de nombreuses formations de seconde ligne, son énorme excédent en hommes instruits lui permettra d'affecter près de 40 divisions de seconde ligne à la défense de sa frontière orientale.
(( A ces forces s'ajoutent les 9 divisions de la Roumanie ».
La Russie aurait donc affaire, d'après le capitaine Rodic, à 40 divisions austro-hongroises, à un nombre
(I) MiJitdrische Presse, ^0 février 1909.
équivalent de divisions allemandes, et à 9 divisions roumaines, soit, en tout, plus de 80 divisions, ou de 40 corps d'armée. « Pour faire front à un pareil déploiement, la Russie devrait mobiliser toute son armée. Le succès serait pour elle plus que douteux. »
La conclusion générale de l'auteur est la suivante : « Depuis l'année de malheur (1866), l'armée austrohongroise a fait, sous tous les rapports, de grands progrès Au point de vue du nombre, nous venons
après l'Allemagne et après la France, mais nullement après les Etats qui sont, au Sud de nos frontières, nos
ennemis probables Tandis qu'en 1866 nous étions
seuls en Europe, aujourd'hui nous avons un ami puissant. La main dans la main, nous sommes avec lui si
forts qu'il doit paraître à nos adversaires par trop
risqué de nous chercher querelle ».
Les éventualités possibles ; opinions autrichiennes, italiennes et allemandes.
L'Italie possède sans conteste la supériorité navale, mais, « dans le cas d'une guerre contre l'Autriche, dit l'ingénieur italien Lorenzo d'Adda, le succès final ne pourra être décisif que par l'action de l'armée de terre et jamais par l'action de la flotte (1). »
« La supériorité de la flotte italienne, lit-on dans un ouvrage publié récemment à Vienne (2), pourrait seulement servir à détruire le commerce maritime autrichien, et les ports de commerce, non protégés, de Trieste et de Fiume, à faire subir ainsi des dommages matériels à l' Autriche-Hongrie, à atteindre son capitalisme et à forcer, par là, l'Etat à céder, — à acquérir, en outre, par la conquête des ports et des places côtières, des compensations pour les défaites à prévoir sur terre (3) ».
D'après les Italiens comme les Autrichiens, la décision appartiendrait donc aux armées de terre.
Or, la nature du terrain, la répartition des troupes le long de la frontière, la disposition des fortifications, le tracé des voies ferrées, montrent que, « le gros des forces autrichiennes ne descendra pas par les passages du
(1) 5eco/o, 26 juillet 1908.
(2) L'Histoire d'avant 1866 et d'avant 19??, par un vieux soldat impérial, 1909.
(3) Ibid.
AUTRICHE ET ITALIE. Ua
Tyrol. Tandis que l'Autriche se tiendra dans une attitude menaçante dans ses vallées très fortes du Trentin, le gros de ses forces fera irruption par la grande brèche ouverte entre Cividale et Aquilea, c'est-à-dire par une plaine large d'environ 25 kilomètres et complètement dépourvue de fortifications et d'obstacles naturels (1). »
Cette concentration des corps austro-hongrois sur risonzo est indiquée par le terrain et par les considérations militaires. Les journaux autrichiens et allemands en parlent sans ambiguïté.
La Militàrische Presse^ de Vienne, fait remarquer « que les fortifications projetées de Trieste assureraient le flanc gauche du déploiement de l'armée principale austro-hongroise sur la ligne de Flsonzo, dans le cas d'une guerre contre l'Italie (2) ».
Le capitaine de vaisseau von Rziha, dans Ueberall{^)^ indique que la concentration autrichienne « s'appuie sur la ligne de l'Isonzo et que la ligne de gravité stratégique Vienne — Rome passe par Gôritz ».
Les campagnes de 1797, 180S, 1809, prouvent que la zone d'invasion directe en Autriche, pour une armée venant du Sud-Ouest, s'étend entre Tarvis et Trieste. C'est donc pour l'Autriche, le secteur le plus intéressant de la frontière. C'est aussi celui, où, la configuration du sol, et la densité relativement grande des voies ferrées, lui permettent de masser le plus de troupes dans un délai assez court.
Quant aux Italiens, ils ne pensent pas pouvoir « espérer exécuter une rapide et énergique offensive contre le Tyrol, étant données les formidables fortifications dont les Autrichiens ont su les munir. Nous pourrions tout au
(1) Secolo, 26 juillet 1908.
(2) 21 novembre 1908.
(3) Revue militaire et maritime allemande ; n°^ d'avril et de mai 1908.
plus, dit le Secolo (1), risquer une attaque contre la ligne du Pusterthal, une des deux lignes d'alimentation du Tyrol et qui est éloignée de peu de kilomètres de notre frontière ». Et ce journal parle du « rassemblement de l'armée italienne entre la Piave et le Tagliamento » et du « développement des opérations italiennes vers risonzo «.
Des deux côtés, il semble donc admis que les opérations les plus importantes se dérouleraient dans la Vénétie orientale, et les opérations secondaires, dansle.Tyrol.
Au point de vue militaire, Tyrol et Vénétie sont, du reste, intimement liés l'un à l'autre.
L'histoire — et en particulier les campagnes de 1797 et 1809, — enseignent qu'une armée ne peut marcher de la Vénétie sur la Styrie sans faire occuper au préalable le Trentin et la haute vallée de la Piave.
En 1797, lorsque Bonaparte avance contre l'archiduc Charles sur le Tagliamento, il envoie Masséna dans la haute Piave et Joubert dans le Tyrol par la vallée de l'Adige. Le premier le rejoint par Tarvis, le second par le Pusterthal.
En 1809, le prince Eugène, renforcé par Macdonald, repousse l'archiduc Jean au delà de la Livenza, tandis que Lefebvre se dirige sur le Tyrol pour établir la liaison entre l'armée française dltalie et celle d'Allemagne.
Il semble donc que la concentration italienne ne puisse être poussée vers l'Est, au delà de la Brenta, sans que son flanc gauche soit complètement couvert contre des attaques autrichiennes dirigées de Trente sur Vicence ou Vérone.
Par suite de la direction divergente de ces attaques, imposée par celle des routes couduisant du Trentin en Italie, les relations seraient, du reste, peu aisées entre
(1) 26 juillet 1908.
les colonnes marchant, par exemple, les unes par le val Sugana, les autres par FAdige, ou sur les rives du lac de Garde, voire même par le val Giudicaria. Les opérations de Wûrmser, en 1796, en sont un exemple frappant. Toutefois, il ne faut pas oublier que les moyens rapides dont dispose aujourd'hui le commandement, — télégraphe avec ou sans fil, téléphone, automobiles, ballons, — facilitent les communications entre des troupes, même séparées les unes des autres par de hautes montagnes.
Une offensive italienne ayant Trente pour objectif, disposerait au contraire de lignes convergentes. Sur le front occidental du Tyrol méridional, entre le col du Stelvio et le lac de Garde, elle se heurterait, non seulement aux fortifications qui barrent les cols du Stelvio et du Tonale, le val Giudicaria, la cluse de Riva, mais encore, en arrière, à la ligne, difficile à franchir, de la Vintschgau et de l'Adige, aux places de Trente et de Franzensfeste.
Les échecs éprouvés en 1866 par Garibaldi, malgré une supériorité numérique de plus du double, devant les défenses autrichiennes du Tonale, des Giudicaria, du val di Ledro, montrent la difficulté de pénétrer dans le Tyrol de ce côté.
Sur le front oriental du Trentin, le terrain est plus facile. De ce fait, la division du général italien Medici, arrêtée dans le val Sugana, par l'armistice en 1866, avait plus de chaoces de réussite que le corps de Garibaldi, opérant à l'Ouest de l'Adige. Cependant, une offensive qui se produirait dans cette région serait dirigée du Sud-Est au Nord-Ouest, et présenterait directement son flanc droit aux attaques autrichiennes partant du front Innichen — Gôritz.
La nature montagneuse du terrain dans le Tyrol et, à l'Est, jusqu'à Tarvis, permet à l'Autriche d'organiser la défense dans cette région avec peu de troupes, de façon à reporter le plus de forces possible sur ITsonzo.
En 1866, le général Kuhn a fait dans le Trentin une application victorieuse des principes suivant lesquels doit être conduite la défense d'un pays montagneux. Avec 16,000 hommes^ il réussit à tenir pendant deux mois contre 40,000 Italiens.
Si ritalie s'empare du Trentin ou si, tout au moins, elle le masque avec des forces suffisantes, elle peut marcher sur risonzo, tout en se couvrant fortement dans les directions de Gortina d'Ampezzo et d'Innichen. D'autre part, si ses troupes de couverture sont, dans^ la direction du Pusterthal, poussées à la frontière même, si, en arrière, à Pieve di Cadore, elles trouvent un point d'appui sérieusement organisé, elles peuvent, dès le premier jour, troubler considérablement les communications entre le Tyrol et la Garinthie.
Le Tyrol méridional joue donc, à la fois pour l'Autriche et pour l'Italie, un rôle très important, mais le théâtre d'opérations principal est constitué par les plaines de la Yénétie orientale, la Garinthie, le Kûstenland, la Garniole.
Sur mer, « les Autrichiens, écrit le capitaine de vaisseau von Rziha (1), auront à attaquer avec des torpilleurs les divisions navales en voie de rassemblement à Venise, Ancône, Tarente, à incendier en même temps des ports ouverts tels que Brindisi et Bari, à détruire la ligne côtière Bari — Ancône — Venise, ce qui privera de
ses ressources la flotte italienne De la bataille
navale qui suivra la déclaration de guerre dépendront les actes des deux partis en présence. Si l'Autriche est victorieuse, elle bloquera sans retard Ancône et Venise, où la flotte italienne aura cherché un refuge. En même temps, tout le matériel flottant disponible, surtout les croiseurs et les torpilleurs, sera envoyé à Valona, occupera ce point et barrera le canal d'Otrante.
(1) Ueberall. avril et mai 1908.
« De son côté, l'Italie se gardera, au début, d'aventures dalmates à la Lissa, car elle connaît le bon système autrichien de mines sous-marines. Prenant pour bases Ancône et Venise, elle limitera les opérations au secteur Ancône — Venise — Trieste — Pola. En cas de succès, elle s'établira le plus vite possible à Trieste, en tout cas, bombardera cette ville, et essayera d'envelopper la flotte autrichienne battant en retraite pour s'ouvrir le chemin vers Valona. Le sort de la Dalmatie est étroitement lié à celui de l'Istrie, aussi longtemps que l'Autriche ne s'occupera pas mieux de la défense des côtes dalmates »
Autrichiens et Italiens discutent donc ouvertement, dans la presse ou dans des brochures, les conditions d'une guerre qui les opposerait les uns aux autres. De leur côté, les écrivains militaires allemands envisagent aussi maintenant cette éventualité.
Le colonel allemand Gâdke, examinant, dans le Berliner Tageblatt^ la situation militaire de l'Autriche, s'exprimait ainsi, le 25 août 1908 : « Il est caractéristique de voir discuter en Autriche — dans les milieux militaires, d'une façon exclusive — toutes les questions militaires au seul point de vue d'une guerre avec l'Italie. L'Italie
agit du reste de même A moins d'un miracle, la
flotte autrichienne ne pourra pas résister à la flotte italienne »
Trois mois auparavant, dans une comparaison entre les armées autrichienne et italienne, le colonel vantait la qualité et l'instruction de la première, trop peu nombreuse d'ailleurs, à son avis, et constatait au contraire que la situation de la seconde était insuffisante.
Il semble qu'en Allemagne cette opinion soit assez répandue, a En Italie, dit une revue allemande (1),
(I) Zeitung des Vereins deutscher Eisenbahnverwaltungen, il avril
les questions qui se rattachent à la défense de la frontière orientale sont un sujet de soucis pour le gouvernement italien, car on se sait beaucoup moins bien préparé que le voisin autrichien. »
Dans son livre récent, « La grande guerre du temps présent » (1), le général von Falkenhausen, ancien commandant du 13^ corps d'armée allemand, a envisagé les conditions actuelles d'une guerre possible en Europe.
« La politique véritable n'est connue réellement, dit-il, que de quelques initiés. Les motifs qui la déterminent
sont sujets à de fréquents changements Aussi la
situation de guerre envisagée dans ce livre n'a-t-elle
pas la moindre prétention à faire de l'actualité Elle
repose, au contraire, en plusieurs points, sur des invraisemblances. » Cependant, ajoute le général, « dans cette situation, librement imaginée, l'état politique ne pouvait être laissé de côté ».
Contre l'Allemagne et l'Autriche alliées, la France, l'Angleterre et l'Italie ont uni leurs armées et leurs flottes. La Suisse, la Belgique, le Luxembourg, la Hollande sont neutres. La neutralité de la Suisse est observée, celle des autres Etats, violée par la France et l'Angleterre. Les autres puissances européennes restent en dehors du conflit.
Au début, l'Italie a occupé le Trentin par surprise. Elle rassemble le reste de ses forces à Vérone, Venise et Udine
(( L'Autriche dirige le gros de ses armées contre l'Italie et renforce les troupes allemandes dans l'Allemagne du Sud. »
Cette indication est la seule qui concerne l'Autriche et l'Italie dans tout l'ouvrage, consacré entièrement à l'étude de la guerre au Nord de la Suisse.
(1) Berlin, 1909.
AUTRICHE ET ITALIE. i49
Il n'est pas sans intérêt de constater qu'un général allemand, ancien commandant de corps d'armée, suppose, publiquement, que non seulement l'Italie n'attaquera pas la France, mais se tournera contre l'Autriche. La même opinion a déjà été exprimée en Allemagne, à un moment où l'annexion de la Bosnie-Herzégovine n'avait pas encore été proclamée et les troubles universitaires de Vienne n'avaient pas encore éclaté. Le 27 mai 1908, les Hamburger Nachrichten déclarent : « L'Italie n'entre
pas en ligne de compte Dès qu'un conflit éclatera
avec les puissances occidentales, l'Autriche sera obligée d'immobiliser des troupes à la frontière italienne et par conséquent sera paralysée à notre détriment ».
Au mois de juin de la même année, le colonel Gâdke explique comment l'Italie perd la valeur qu'on lui attribuait dans la triple Alliance. Ses seuls armements sont dirigés contre l'Autriche, alors qu'au contraire, elle devait couvrir celle-ci pour lui permettre de se concentrer entièrement sur la frontière russe (1).
L'Autriche a commencé en 1904 à renforcer sa frontière. L'Italie ne l'a suivie dans cette voie qu'en 1907, et surtout en 1908.
Le vote, par le Parlement italien, de 283 millions de crédits militaires extraordinaires — 60 en 1907, 223 en 1908 (2), sans compter les S50 millions alloués en 1908 pour les voies ferrées, — est une preuve de l'effort que fait l'Italie pour mettre son organisation militaire à hauteur des éventualités possibles. Mais ces crédits sont échelonnés sur plusieurs années. Le résultat ne sera donc pas immédiat.
D'autre part, les budgets militaires (armée et marine)
(1) Temps, 18 juin 1908.
(2) Ces crédits sont échelonnés sur dix ans, de 1907 ù 1917.
italiens sont beaucoup plus faibles que les budgets autrichiens. D'après le Journal de Genève (1), les dépenses comparables sont, en Italie, de 373 millions de francs, et, en Autriche, de 570.
Actuellement, sur mer, la supériorité appartient à l'Italie, mais cette supériorité pourra être moins sensible après l'achèvement des nouveaux cuirassés autrichiens. Sur terre, la situation militaire d^ l'Autriche est meilleure que celle de l'Italie. Le tracé de la frontière la favorise, ses effectifs de couverture — depuis les renforts envoyés en J908 — sont plus nombreux, ses fortifications plus solides, ses voies ferrées mieux outillées.
Si (( l'accord intime de l'Autriche et de l'Italie assure la paix, personne ne pouvant faire abstraction de ces deux puissances unies (2) », il n'en est pas moins exact que, depuis 1904, depuis 1907 surtout, l'Autriche et l'Italie ont armé sur mer et sur terre, de chaque côté de la frontière.
« De part et d'autre, conclut la Neiie Freie Presse^ de
Yienne (3), l'éventualité d'une guerre est envisagée
Une mésintelligence existe réellement entre les deux pays ))
Les armements autrichiens, comme les armements italiens, sont de simples mesures de prudence. Néanmoins, le fait que ces mesures ont été prises est caractéristique. Dès maintenant, il en résulte, sur la frontière des Alpes et dans l'Adriatique, une situation mihtaire nouvelle.
(i) 19 décembre 1908.
(2) Tribuna, 5 septembre 1908.
(3) 28 août 1908.