BRONCHO-PNEUMONIE EXPÉRIMENTALE
s’agit, est, vous le savez, la section des pneumogastriques, ou mieux des nerfs récurrents chez certains animaux, le lapin par exemple. Vous n’ignorez pas que la lésion du poumon, observée en pareil cas, se rapproche de tous points de la broncho-pneumonie ou pneumonie lobulaire de l’homme, et je relèverai à ce propos que la pneumonie lobaire ou fibrineuse bien distincte à cet égard de la précédente, n’a pu, jusqu’ici, être reproduite expérimentalement. Il y a longtemps qu’on s’est occupé à provoquer ce genre de broncho-pneumonie dans le but justement d’étudier anatomiquement toutes les phases du processus morbide. Parmi les travaux récents publiés sur ce sujet, je citerai ceux de M. Friedlander (Berlin, 1873; et Virchow s Archiv.^ 68, Bd., 3 sept. 1876); ceux de M. Breschfeld (de Manchester) {Lancet, jan. 8, 1876, p. 47); ceux enfin d’Otto Frey, rassemblés dans un mémoire publié à Berlin en 1877.
La section des récurrents chez le lapin, adoptée par Friedlander et Frey de préférence à la section des pneumogastriques, offre l’avantage de laisser souvent les animaux vivre I pendant un temps relativement fort long. Ainsi, sur 72 animaux opérés par M. Friedlander, 26 sont morts spontanément du 1" au 18° jour.
Il paraît bien établi, ainsi que Traube l’avait avancé, que l’origine de la peumonie ainsi produite est en quelque sorte toute traumatique. Les animaux sont devenus incapables de fermer la glotte, circonstance qui les trouble fort tout d’abord, mais à laquelle ils s’adaptent peu à peu. La cause mécanique I des lésions pulmonaires est l’introduction dans les voies aé- , lieniies et jusqu aux alvéoles, de corps étrangers ; parcelles I alimentaires, mucosités buccales, qu’on retrouve dans les ca- ! vités aériennes à l’autopsie, et, dans les cas où, après la secitiondes récurrents, l’animal a été soumis à la trachéotomie,
' le liquide qui s’écoule de la la plaie à l'intérieur de la trachée.’
0/^ CIîLLULES GÉANTlîS
Oi- voici rindicatioii sommaire des principaux résultats obtenus dans ces recherches. — Lorsque l’animal succombe avant l’accomplissement des six premières heures qui suivent l’opération, on trouve dans les alvéoles, les cellules épithéliales gonflées, tuméfiées et tendant à prendre une forme sphérique ; leur protoplasma est trouble, grenu (tumélaclion trouble). Leurs noyaux se colorent vivement par le carmin.
Les cellules ainsi tuméfiées tendent à se détacher de la paroi et à devenir libres dans la cavité alvéolaire. Elles sont capables de devenir le siège de mouvements amiboïdes et, en poussant des prolongements, elles peuvent s’incorporer les corps voisins : leucocytes, hématies.
La tuméfaction dont il s’agit ne serait pas, d’après les recherches de M. Friedlander, un indice certain de l’existence d’un processus inflammatoire; elle peut s’observer, en effet, dans le cas où l’on produit expérimentalement un simple œdème du poumon, soit en provoquant des embolies capillaires, ^oit en déterminant la compression de l’aorte ascendante. D’ailleurs, toujours suivant M. Friedlander, le simple contact du sérum suffit pour amener le gonflement des cellules et le développement des mouvements amiboïdes.
Le tableau change lorsque l’examen perle sur des animaux qui ont succombé vers le deuxième ou le troisième jour On peut alors assister, en quelque sorte, à toutes les phases de la multiplication par scission des éléments cellulaires. Il n est pas rare de rencontrer alors des plaques à noyaux, — une varie é des cellules géantes. M. Friedlander a figuré une de ces ce - Iules qui avait acquis des dimensions énormes et renfermait destraginenlsde cellules végétales (Fà-c/Kiiu's Arc/uv. loc.at ).
Les phénomènes sont analogues lorsque, ainsi que a
montré M. Dresclifeld {loc. cit.), le processus irrilalifest déter-
l’NEUMONIES ÉlMTnÉLIALES 65
miné, non plus par la résection des récurrents, mais par l’injection dans les voies bronchiques d'une solution faible de nitrate d’argent.
Dans toutes les broncho-pneumonies aiguës ou subaiguës provoquées expérimentalement, de même que dans celles qui se produisent spontanément, les phénomènes de la prolifération cellulaire endothéliale, se montrent à peu près toujours compliquées, cà des degrés divers, de la présence dans les canahcules respiratoires de produits d’exsudation fibrineuse, de eucocytes et de globules rouges sanguins émigrés. En conséquence, ces produits et ces éléments devront se rencontrer toujours, dans la cavité alvéolaire, en promiscuité avec les éléments qui résultent de la prolifération épithéliale.
Mais il est telle circonstance où la scission et la multiplication des éléments cellulaires dont il s’agit peut être observée ans^ des conditions plus simples, c’est-à-dire dégagée de a présence des produits d’exsudation. Les pneumonies de ce dernier genre peuvent être dites alors Épithéliales par excellence, ou encore, comme les appelle M. Cuhl, pneumonies desquamatives [Lungenentzündung Desquamatives) >.
Tel est, pour citer un exemple pris dans le domaine de expérimentation, le cas de la pneumonie chronique primiive, provoquée chez les animaux par l’introduction dans les les a riennes de poussières suspendues dans l’atmos- Pi re ce particules métalliques en particulier. Ces pneumo
I- «iihl. Tuberkulose und Schwindsucht. München, 1872. CnAncoT. Œuvres complètes, t. v. Poumons.
gg l’NEUMONOKONlOSKS
Il existe, en efTel, chez riiomme, tout un groupe d’affections pulmonaires désignées, depuis les travaux de M. Zenker, sous le nom de Pneumonokonioses {-r^ xov-.ç, poussière), lesquelles sont provoquées par l’influence de cette même cause. C’est là un groupe qui, tant s’en faut, n est pas dénué d intérêt pratique et sur lequel nous devrons, quelque jour, fixer votre attention. Pour le moment, je veux me contenter de détacher de riiistoire des pneumonokonioses un épisode que je prendrai dans le domaine expérimental. Il s’agit de quelques expériences entreprises dans mon laboratoire sur le cochon d’Inde. La tête des animaux est plongée dans un sac rempli de poudre d’oxyde rouge de fer ; le collet du sac est fixé, bien entendu, à l’aide d’un lien autour de leur cou ; — on les voit agiter à chaque instant le sac en question, et la poussière que celui-ci contient se mêle, nécessairement, à l’air qu’ils aspirent L’animal est délivré seulement à l’heure des repas et pendant la nuit. Notre but, dans ces expériences, a été de reproduire chez l’animal la forme de pneumonokonioses qu’on désigne chez l’homme sous le nom de sidérose, et qui se produit comme l’a fait voir M. Zenker, dans la pratique de cer-
taines professions.
Les rcsultals que nous avons obtenus ont été satisfaisants. Yoici l'indication de quelques-uns d'entre eux. Je ferai abstraction, pour le moment, des phénomènes cliniques qui, cependant, ne sont pas sans intérêt '.
Nous avons reconnu que les particules métalliques très fines de la poudre d’oxyde de fer pénétraient, dans ces conditions, jusqu'au tond des voies respiratoires, c'esl-à-dire dans les conduit respirateurs eux-mêmes, où il est facile d en demontrei
la présence dès le 13"jour de l’expérience.
Un second résultat est que les particules métalliques siègcn
* Ces expériences ont élé faites avec la collaboration parateur du cours.
de M. Gombault, pré-
rNEUMONIl': ÉPITHÉLIALE Q7
primitivement dans la substance des cellules de l’endolliélium pulmonaire. Colles de ces cellules qui renferment ces particules sont volumineuses, gonflées, tantôt détachées de la paroi alvéolaire, tantôt encore adhérentes.
Jamais les particules ne s’arrêtent en chemin, dans un point quelconque des voies bronchiques qu’elles ont dû parcourir, cependant, dans toute leur étendue.
n résulte de nos expériences que la matière étrangère se localise toujours, çcà et là, dans certains groupes d’acini voisins les ui« des autres, c’est-à-dire sous la forme lobulaire, et non pas d une façon diffuse. Sur ces points, par suite de l’accumulation dans les cavités alvéolaires de cellules épithéliales gonfiées et aussi en conséquence de l’épaississement des parois de 1 alvéolé, il se forme des petits noyaux d’induration lobulaire qui, al état frais, se distinguent, sur une surface de section eclairee par la lumière réfléchie, par une coloration d’un roune ocreuT, circonstance qui, soit dit en passant, rappelle les caractères microscopiques des foyers de sidérose pulmonaire chez 1 homme.
Enfln, nos expériences nous ont mis à même d’étudier les iverses phases de \a pneumo?iie épithéliale, considérée dans toute sa pureté, c’est-à-dire dégagée de riinmixtion de produits d exsudation C’est qu’en effet l’irritation produite sur le revêtement cellulaire des canalicules respiratoires par la nrésence dans ces cavités, des particules métalliques, ne reste nas bmitee à celles des cellules où les particules se sont üxéL t le se propage et s’étend aux cellules voisines, et l’on neut reconnaiire là toute la série des modiflcalions successives sur esquellesja, déjà insisté, à savoir: gonflement de la cellule dont les limites deviennent accentuées, précises, au point de essirier, sans autre préparalion, le cloisonnement deL revê lemenl endothélial; scission du noyau, scission de la cellule •
gg l'NKL'MONlE É1>IT11ÉU‘.LE
formalion de plaques à noyaux ou cellules géantes. Je répéterai que, dans celte forme de pneumonie épithéliale clirom- CTue prim’ilive, les diverses phases du processus de scission et de prolifération se trouvent dégagées de toute intervention, môme accessoire, des phénomènes d’exsudation.
Lorsque l’animal a été sacrifié environ deux mois après le début de l’expérience, on reconnaît que les alvéoles dont la cavité est déjà rétrécie par l’épaississement de leurs parois, se trouvent littéralement comblés sur certains points, par 1 accumulation de cellules gonflées et desquamées, et telle est la raison de l’existence de ces petits noyaux d’induration dont il a été question tout à 1 heure.
Nous abandonnons là le comple rendu de nos expériences, car noire bul a élé surlout, quant à présent, de ¥ous présenter un exemple de pneumonie épilhcliale ou desquamative en dehors de toute complication. J'ajouterai seulement que, meme dans les expériences prolongées jusqu’au deuxième mois, jamais, sur aucun point, nous n'avons vu les éléments cellulaiies proliférés subir une métamorphose caséeuse; et, cepentant remarquez-le bien, il s'agit du cochon d’Inde, cet animal éminemment propre à subir les lésions de l'inflammation caseeus sous l’influence de Faction des agents les plus divei», causes les plus banales.
J'en ai dit assez, je crois, pour justifier l'une desproposisitions que j’émettais au début de celte leçon, à savoir que les altérations de l’épithélium pulmonaire prennent une large paît dans îa production de certaines lésions
rencliyme pulmonaire et que, dans ces circons ’ ]|
les épuiiéliales se comportent à la manière “
me reste à faire voir maintenant que. sous 1 pathologiques autres que celles que nous avons iiiv
CANCER MUCOÏDE ; PNEUMONIE FIBROÏDE 69
qu ici, ce revêtement cellulaire peut prendre les caractères morphologiques et aussi les propriétés de l’épithélium proprement dit. La cellule plaie qui, chez l’adulte à l’état normal, tapisse la paroi interne du canalicule respiratoire, se trouve alors remplacée par un épithélium cylindrique ou encore par un épithélium formé de cellules molles cuboïdes, dispositions qui reproduisent, on le voit, les caractères de l’état fœtal.
A l’appui de ce que j’avance, je citerai d’abord pour exemple certains cas de cancer du poumon chez l’homme,
bien étudiées par M. Malassez \ sous le nom de cancer mucoïde.
Leslrofyia de ce cancer est constitué, ainsi que cela se voit du reste, pour d’autres formes du cancer du poumon, — par la paroi alvéolaire elle-même, non manifestement altérée et présentant encore en tout cas, parfaitement caractérisée, sa charpente de fibres élastiques. Ces parois paraissent tapissées par un revêtement continu de cellules qui remplace le revêtement normal et qui, sur certains points, affectent la forme cuboïde tandis que, sur d’autres points, elles sont littéralement cylindriques. — Tantôt il n’y a qu’un seul rang de cellules, tantôt il y en a plusieurs. Ces dispositions variées peuvent se rencontrer sur divers points de la surface d’un même alvéole.
En dehors du cancer nous citerons, encore à titre d’exemple, le cas beaucoup plus vulgaire des diverses broncho-pneumonies subaiguës et chroniques.
Cesl ainsi que M. Tliaon, dans la pneumonie fibmde des uberculeux, a fait voir que les parois alvéolaires épaissies — par su, le de leur Iransformalion en (issu embryonnaire ou m me fibreux - son, lapissées par un revélemeul en ooHereue de cellules cuboïdes, qui remplaoenl répilliélium pial
Archives de Physiologie, 1876, p. 363.
-^0 CARNISATION DU l’OUMON ^
Au centre de la cavité alvéolaire se trouvent habiLuellemenl j des amas de cellules épithéliales ovoïdes desquamées, derniers vestiges de l’ancien revêtement ^
Dans les petits noyaux de pneumonie lobulaire subaiguë ou chronique, qui se rencontrent fréquemment chez les nouveau-nés syphilitiques, on observe, ainsi que l’ont fait voir MM. Cornil et Ranvier {Fig 88) ^ absolument la même disposition.
Sous le nom de caniimtion, Legendre (Maladies de l’enfance 1846, p. 223) a parfaitement décrit une altération du Sum’on qui, ainsi que j'aurai l’occasion de vous le démontrer, représente à l’élat subaigu ou chronique la broncho-pneumonie aiguë simple. Cette altération me semble être beaucoup plus • fréquente que les auteurs ne paraissent l’admettre; ] ai eu,
. Thaon. - nechcrda, maiomo-paiUo,<,,as »r ta tubcrado,c. Paris,
= Cornil cl üanvier. — Mamid d'/mioloete pidholo'jtene.
CAlilMSATION DU l’OUMON
en effet, l’occasion de l’étudier cette année sur une assez grande échelle, grâce à l’envoi qui m’a é(é fait obligeamment par mon collègue, M. le professeur Parrot, des pièces provenant de l’hospice des Enfants-Trouvés. On l’observe communément, surtout chez les très jeunes enfants, où elle se développe en conséquence de la rougeole, de la coqueluche, ou même d’une broncho-pneumonie vulgaire. Il s’agit là d’une forme pseudolobairede la broncho-pneumonie; c’est dire que la lésion occupe la majeure partie d’un lobe, l’inférieur surtout, dans sa partie postérieure. Le tissu du poumon sur les points altérés offre, dans les cas avancés, suivant la remarque de Legendre, à peu près la coloration et la consistance du tissu du cœur ou de l’utérus gravide.
La surlace de section est généralement uniforme, lisse, non granuleuse, à peu près sèche ou laissant écouler à peine une petite quantité d’un liquide clair. Elle paraît habituellement, quand on l’examine avec attention, marbrée sur certains points, par suite de la présence d’acini ou de groupes d’acini qui offrent encore des allérations de la forme aiguë; il s’y dessine souvent des cloisons résultant de l’épaississement des Iractus conjonctifs interlobulaires. La partie indurée est privée de crépitation ; elle s’insuffle quelquefois, mais toujours d’une façon très incomplète. La péri-bronchite et la dilatation des bronches sont des accompaguemenls fréquents de ce genre d alteration. C’est là une des formes delà cirrhose du poumon, bien distincte, ainsi que je le montrerai en temps et lieu, de
la pneumonie fibroïde consécutive à la pneumonie lobaire prolongée. ^
Oi-, Messieurs, le grand caraclère histologique dans ia forme alléralion dontje viens de vous rappeler les principaux traits microscopiques, c’est ia combinaison de l’épaississement des parois alvéolaires, lesquelles ont subi la mélamorphose emmjonnaire, avec l’existence d'un revêtement épiihélial formé
^2 CARNISATION DU l’OUMON
non pins de cellules piales mais bien de cellules cuboïdes. — Tout cela peut exister et existe habituellement, c’est là un fait qu’il importe de relever, sans qu’il y ait dans aucun point des poumons la moindre trace de dégénéralion caséeuse, de nodules tuberculeux.
N’est-il pas intéressant de voir dans cette forme subaignë ou chronique de la broncho-pneumonie les parois de l’alvéole pulmonaire — qui dans le développement embryonnaire naissent du mésoblaste — reprendre le caractère embryonnaire, en même temps que le revêtement épithélial — issu de Vhypo- __ reprend lui aussi la forme qu’il présentait dans la vie
intra-utérine.
Cette circonstance, remarquable dans 1 histoire de la broncho-pneumonie chronique, vous paraîtra sans doute encore plus digne d’intérêt lorsque je vous aurai fait remarquer qu’elle se reproduit absolument avec les mêmes caractères, dans quelques variétés d’inflammation interstitielle, ou de cirrhose s’attaquant à d’autres viscères que le poumon.
11 s’agirait donc là, vous le voyez, non pas d’un fait partiel propre au poumon, mais d'un fait général commun à tout un o-roupe de cirrhoses viscérales.
^ Je vous demande la permission, la chose en vaut la peine, d’entrer dans quelques développements pour établir la proposition que je viens de formuler. C’est ce que j'essaierai de faire dans la prochaine leçon.