‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 3)Chapitre 47 sur 101 · DE LA CAN1TIE · texte numérisé non relu

DE LA CAN1TIE

en éprouva une révolution si grande que, dans l’espace d’une nuit, ses cheveux blanchirent complètement. Les cas de canitie plus ou moins complète, développée dans l’espace de cinq ou six jours, sont vraisemblablement moins rares que les précédents; Bichat en a cité quatre ou cinq, et le docteur Richler, dans sa pratique, en a observé plusieurs qu’il a communiqués récemment à M. J. Moleschott. (. Physiulog . Skizzenbuch . Giessen, 1861, p. 232.)

Nous ne voyons guère sur quel principe on pourrait s’appuyer pour rejeter, ainsi qu’on l’a tenté, loin du domaine scientifique les faits que nous venons de rassembler. Plusieurs d’entre eux, en effet, ont été directement constatés par des observateurs dignes de foi ; les autres proviennent, à la vérité, de sources moins pures; mais, en général, ils ont avec les premiers une conformité parfaite, et cette considération leur prêle incontestablement un caractère de véridicit é qu’ils n’offriraient sans doute point, du moins au même degré, présentés isolément1. Youdra-l-on, après cela, arguer contre

1. Les faits de canitie sont beaucoup plus communs qu’on ne le croirait de prime abord par la lecture des journaux de médecine. On les trouve plutôt dans les livres relatifs aux choses réputées extraordinaires ou dans les journaux politiques. En voici quelques-uns, que nous avons notés au passage :

1° « Plusieurs emprisonnez pour forfaicts,etimaginans pertedeleurvie,en une nuict, de noirs ou rousseaux et blonds qu'ils estoyent, comme en fleur d’aage, sont devenus tout blancs comme vieillards. » ( Histoires admirables et mémorables de notre temps , Arras, 1604, p. 361.)

2° Un ieune gentil-homme en la court de l’Empereur Charles V, s’estant ammouraché d’vne Damoiselle, fit tant que partie par amour, partie par force, il cueillit la fleur de la virginité d’icelle : ce qu’estant descouuert, pour avoir surtout commis l’acte au logis de l’Empereur, ayant esté emprisonné, il fut condamné à perdre la teste : dont ayât eu auis le soir que le lendemain termineroit sa vie, celte nuict là luy fut si espouuantable et de tels eflecls, que le lendemain, venant à sortir de prison, pour comparoir deuant le siège de iustice, afin d’ouir la sentence de morL, tous le mescognoissoient, et l’Empereur mesme. Car la peur l’auoit tellement changé, qu’en lieu que le iour précédât, il auoit vne couleur vermeille, le poil blôd' les yeux aggreables, tout le traict du visage laid pour regarder : lors il estoit deuenu comme vn corps déterré, et auoit les cheueux et la barbe blanche, ainsi qu’vn septuagénaire, et semblait plustost à quelque pendu qu’à vn hôme viuàt. L’Empereur estimant qu’on eust faicl quelque fraude,

AFFECTIONS DU TÉGUMENT EXTERNE

ces faits de leur singularité même? Mais, suivant la juste remarque de M. Moleschott ( loc . cil., p. 213), qu’onl-ils de plus étrange que ces exemples bien avérés de perturbations

et que ce fust vn autre criminel supposé en la place du ieune gentilhomme, lequel n’auoit pas atteint l’aage de vingt-huict ans, fit soudain enquérir et rechercher d’où venoit ce merveilleux et subit changement et considérer de près la chose : puis regardant de fort près ce pauvre criminel effrayé, le désir de iusle vêgeance se conuertit en miséricorde : et comme reuenu d’un profond eslonnement en sa pensée, luy dict : le te pardonne ton forfaict, et commanda qu’on le laissas! aller, adioustant qu’il auoit esté assez chastié des-ia de son forfaict : sans y laisser encores la teste. » (Ibid,., p. 535.)

3° « Un autre ieune gentil-homme espagnol, nommé Iacques Osorio, né d’illustre famille, deuenu amoureux d’vne Damoiselle de la Cour, ayant faict quelque complot auec elle, grimpe en vng arbre toufu du iardin du lloy, et s’y cache attendant sa commodité. La dessus vn petit chien suruient, lequel par ses abbois, descouure le personnage, que l’on faict descendre pour aller en prison, afin de respondre aux despens de sa teste, cette faute tenue capitale en ces lieux pour diuerses raisons. L’arrest de mort donné contre luy l’espouvanta si fort que le lendemain matin estât deuenu tout blàc comme vn vieillard de quatre-vingts ans, on ne le recognoissoit non plus que l’autre. Aussi obtint-il grâce du Roy d’Espagne, ayeul de Chai les cinquiesme. » ( Ibid, ., p. 539).

4° « Yn chasseur cherchant au haut de certain rocher des petits d’esperuier, sentant que la corde dont il s’aydoit pour descendre se rompoit, conceut telle peur, que soudain le poil luy devint tout blanc. » {Ibid., p. 540;.

5° Les journaux politiques du 6 novembre 1335, ont raconté qu’un ouvrier mécanicien de M. Eiffel, nommé Mamesch, ayant été tué, l’annonce de cette nouvelle, à sa femme, âgée de 35 ans, détermina chez celle-ci une impression tellement vive qu’elle s’évanouit. Lorsqu’elle revint à elle, ses cheveux étaient devenus tout blancs.

6° Au mois de mai 1888, les journaux ont donné de longs détails snr un puisatier, DuLilleux, enfoui dans un puits, à Rlancheface. Quand, au bout de 13 jours, on a retrouvé le cadavre, on a constaté que les cheveux de Dutilleux, qui étaient grisonnants, étaient devenus d’une blancheur de neige.

7° L’arrière-grand'mère de deux de nos malades de Ricêtre, les enfants Visco..., qui était une belle brune, est devenue toute blanche du soir au lendemain matin, en apprenant que son mari lui était infidèle et, sous prétexte d’affaires, venait de Senlis à Paris, pour faire la noce avec des femmes.

On sait aussi qu’il n’est pas rare d’observer des cas de canitie partielle, non plus d’origine émotionnelle, mais de nature héréditaire. « Les Rohan avaient pour signe une toulfe de cheveux d’albinos au milieu du front. » {Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1887, p. 428.)

A rapprocher de ces faits les cas de changements périodiques de la chevelure, relatés par C. Reinard (Vivchovïs Archiv, 1884, et The Boston med. and. Sw g. Journal , 1884, vol. ex, p. 214), et un Cas extraordinaire d'incanesçence des cils, publié par F. Ponlo {Union tnéd. de la Gironde, 1859, p. 477).

de la CANITIE

cérébrales plus ou moins profondes, passagères ou durables, développées tout à coup sous l’influence d’un saisissement, d’une émotion 'violente ? Viendra-t-on enfin faire ressortir qu’il est difficile ou peut-être même impossible d’expliquer les cas de canitie rapide, au point de vue de la physiologie actuelle? Un tel argument serait de peu de poids, car la constatation empirique des faits biologiques, bien qu’elle ne soit qu’un premier pas dans la connaissance scientifique, n’en fournit pas moins, bien évidemment, des notions fondamentales et qui peuvent subsister par elles-mêmes. Où en serait-on, par exemple en pathologie, s il fallait méconnaît! e les faits dont la raison physiologique nous échappe encore ! D’ailleurs, d’après les travaux les plus récents, les poils paraissent doués d’une vitalité bien plus grande qu on ne 1 avait d’abord pensé, et il serait alors moins difficile de concevoir qu’ils puissent participer quelquefois aux brusques et violentes perturbations de l’organisme.

L’incrédulité qu’ont plusieurs fois rencontrée les exemples de canitie rapide nous suggère une remarque par laquelle nous terminerons : c’est que la véritable rigueur scientifique n’a rien de commun avec ce penchant qui porte certains esprits à accueillir avec défaveur les observations qui se présentent avec un caractère insolite. En pareille matière, le scepticisme arbitraire n’est pas moins passible d une critique sévère que ne l’est la crédulité naïve. Tous deux, en effet, sont également contraires au progrès ; car si l’une encombre la science défaits et d'opinions sans valeur, l’autre tend à l’appauvrir en repoussant des matériaux qui, à un moment donné, peuvent trouver une application utile ‘.

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