‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 3)Chapitre 69 sur 101 · Bordeu, Œuvres complètes, t. Il, p. 596, Paris · texte numérisé non relu

Bordeu, Œuvres complètes, t. Il, p. 596, Paris

DE L EXPECTATION

si ingénieusement aux astronomes qui calculent et suivent exactement la marche des mouvements des astres, prédisent et fixent les temps des éclipses et tant d’autres grands phénomènes.

C’est de cette école d’observateurs attentifs qu’est sortie la doctrine des crises, et celle des jours critiques, doctrine qui devait avoir, à une certaine époque, tant d’influence sur les déterminations à prendre au lit du malade. L’existence de ces phénomènes qui marquent la terminaison heureuse des maladies ne saurait être révoquée en doute, bien que de nos jours et dans nos climats, elle ne puisse être constatée que dans un nombre de cas relativement assez restreints. Mais ce qui sera longtemps encore un sujet de vives controverses, c’est le rôle véritable qu’il faut leur attribuer. Sont-ils cause, sont-ils effet du rétablissement de la santé ? Faut-il les respecter, faut-il les provoquer? Celte doctrine, en supposant même quelle doive n avoir jamais une grande influence sur la pratique, mériterait cependant d’être revisée. Les résultats que fournirait une semblable révision, seraient de nature, sans doute, à éclairer la théorie des phénomènes pathologiques, et pourraient servir peut-être d’appui aux distinctions nosographiques. Elle a été entreprise de nos jours par quelques médecins des Écoles de Be! lia et de Leipzig. Les faits qui ont été recueillis déjà sur

ce sujet promettent une ample moisson de résultats importants.

L’expectation trouve sa raison d’être dans cette observation qm démontre que le plus grand nombre des maladies, au moins des maladies aiguës, peut se terminer spontanément par la guérison. Les remèdes sont inutiles, sinon nuisibles, dans ces affections qui ont une tendance naturelle vers une solution favorable. La médecine agissante devrait, par contre, trouver constamment son application dans celles qui marchent vers une issue funeste. Malheureusement l’art est quelquefois im-

THÉRAPEUTIQUE

puissant, et il est des affections qui sont au-dessus de ses ressources. Le mieux à faire en pareil cas, c’est de ne point nuire, et la médecine expectante trouve dans cette nouvelle considération une base indirecte. Mais il reste, Dieu merci, un assez grand nombre de maladies qu’on peut invoquer pour témoigner de la puissance de la thérapeutique. C’est là une vérité qui paraît avoir été reconnue de tout temps ; il ne faut pas croire, par conséquent, que les médecins qui se sont déclarés partisans de l’expectation se soient astreints jamais, de parti pris, à une abstention complète. Il semble donc que ces conditions où l’art est inutile, et celles où il est nuisible, étant bien déterminées, il ne devrait plus y avoir de prétexte pour distinguer deux sortes de médecines, l’une agissante et l’autre expectante, à chacune desquelles correspondrait pour ainsi dire une secte particulière. Mais Bordeu insinue, et ce n’est peut-être pas sans raison, qu’on est disposé par nature à embrasser soit l’une, soit l’autre de ces tendances thérapeutiques. « Les expectateurs, dit-il, ont toujours fait le petit nombre parmi les médecins, principalement chez les peuples naturellement vifs, impatients et craintifs. »

En pathologie humaine, l’existence d’une expectation pour ainsi dire expérimentale, et ayant pour but de donner des éléments pour la solution de questions attenantes, soit à la pathologie pure, soit à la thérapeutique, ne saurait être érigée en principe. Cependant, dans les affections bénignes, on pourrait être autorisé à la mettre en œuvre dans des circonstances que nous indiquerons ailleurs : lorsqu’il s’agit, par exemple, d’apprécier la valeur d’un médicament. En médecine vétérinaire, où rien ne la repousse, cette méthode rationnelle donne journellement les résultats les plus satisfaisants.

Si l’on tient à restreindre, comme nous avons voulu le faire, la question de l’expectation, en médecine, dans ses véritables

DE L’EXPECTATION

limites, les sources auxquelles on devra puiser seront peu nombreuses; les livres fourmillent de sentences tirées de divers auteurs anciens, et qui démontrent qu’on faisait autrefois de l’expectation sous un nom différent ; mais nous n’y trouvons qu'un bien petit nombre d’articles où le sujet ait été traité d’une manière directe. C’est dans la satire de Gédéon Harvey *, publiée en Angleterre, vers la fin du XVIIe siècle, que le terme paraît avoir reçu, pour la première fois, une acception bien déterminée. Cet opuscule fit, dans le temps, beaucoup de bruit. Slahl entreprit de relever les exagérations qu’il contenait dans un petit traité ayant pour titre : Ars sanandi cum expectatione Outre ces deux ouvrages, on possède de la même époque quelques dissertations sur le même sujet, parmi lesquelles on cite celles de Nebel et de Wedel. En 1776, l’Académie de Dijon proposa,' pour sujet d’un prix, la question suivante : Déterminer quelles sont les maladies dans lesquelles la médecine agissante est préférable à l' expectante, et celle-ci à l' agissante ; et à quels signes le médecin reconnaît qu'il doit agir ou rester dans l'inaction, en attendant le moment favorable déplacer les remèdes. Des deux Mémoires qui furent jugés dignes de partager le prix, l’un fut composé par Voullonne 3, l’autre par Planchon 4; un troisième Mémoire, écrit en latin et dû à Jaubert 5 fut également remarqué de l’Académie et obtint l’accessit. C’est dans ses Mémoires que le sujet qui nous occupe fut, pour la première fois, traité avec une certaine étendue et dans une direction vraiment pratique. Celui qu’on doit à Planchon, surtout, est plein de faits précis et de préceples nettement formulés. Nous aurons à peu près

1. G. Harvey. — Art of curinq diseuses by expectation , in-8°, London, 1689. — Ars curandi morbus expectatione. Amstelodami, 1695.

2. G -E. Slahl. — Sileni Alcibiadis, i. e. Ars sa?iandi cum expectatione opposita arte curandi nuda expectatione. Paris, 1130.

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