DEUXIÈME PARTIE
Des localisations spinales.
(Anatomie et physiologie du Taisceau pyramidal).
PREMIÈRE LEÇON
Introduction. — Topographie delà moelle épinière. - Affections systématiques.
Sommaire. — Introduction. — Progrès de l'anatomie palliologique du système nerveux. — Beaucoup de maladies nerveuses sont cependant inaccessibles à l'anatomie pathologique .
Historique rapide de l'ataxie locomotrice et de la sclérose en plaques longtemps considérées comme des névroses. — L'étude des lésions, avec le concours de l'expérimentation, peut fournir les bases d'une interprétation physiologique des phénomènes morbides.
Constitution de la moelle épinière. — Lésions systématiques. — Faisceau pyramidal (faisceau direct et faisceau croisé). — Faisceaux de GoU et de Burdach. — Celle décomposition des diverses parties de la moelle s'annonce dûs la période de développement de l'organe. — Recherches de Pierret, de Flechsig,
Alfections élémentaires. — Localisations bulbaires cl médullaires.
Messieurs,
Conformément au programme que je me suis Iracé^ je dois traiter, dans le cours de cette année, de Tanatomie pathologique du système nerveux.
Déjà, à plusieurs reprises, dans cet enseignement, qui date aujourd'hui de sept années, j'ai eu l'occasion d'entrer dans quelques développements sur divers points relatifs à ce grand chapitre. Ainsi, il y a sept ans, à propos des inflammations considérées en général, j'ai présenté une esquisse anatomopathologique des scléroses spinales. Ij'anné(i d'après, traitant
CiiARCOT, CEuvrcs complclcs, t. iv. Localisations. \l'
178 PROGRKS DK i/aNATOMIIî PAÏIIOLOGiyUK '
des dégénérations et des atrophies, je me suis appliqué à | montrer le rôle éminent, et alors peu connu, que jouent les altérations de certaines parties des centres nerveux sur le développement de divers troubles tropliiques et, en particu- j lier, des atrophies musGulairei;. Enfin, il y a quatre ans, ' j'essayais dans une série de leçons, de faire connaître la mé- i tliode anatomo-clinique qui permettra d'établir sur des bases solides la doctrine des localisations cérébrales chez l'homme Mais, en somme, Messieurs, ces divers sujets n'ont été abordés j toujours que d'une façon incidente, à titre d'éléments pouvant \ contribuer à la solution de questions plus générales. D'ailleurs, ' malgré l'intérêt qui s'y attache, ce pe sont, à tout pr^drc, que des épisodes dans l'histoire anatomo-pathologique du système perveux. Il m'a semblé qu'il serait utile d'envisager \ actuellement en eux-mêmes les faits qui composent cette histoire et de les considérer dans leur ensemble. !
Les temps paraissent, du reste favorable pour entreprendre j cette étude. D'innombrables matériaux, relatifs à cette ques- | Viçn, ont été laborieusement recueillis dans le cours des der- ] nières années. Ils étaient restés disséminés dans divers re- , cueils. On a senti, à un moment donné, un peu dans tous les i pays, le besoin de les coordonner, afin de les faire entrer dans j l'enseignement classique. C'est ainsi qu'ont paru récemment, | tant à l'étranger qu'en France, plusieurs grandes monographies | et mêmes plusieurs traités dogmatiques concernant spécialement la pathologie du système nerveux. Dans ces ouvrages, | les documents nouveaux tiennent toujours, à côté des docu- i ments de date plus ancienne, une place honorable, ou même souvent ils y occupent le premier rang.
11 vous suffira, Messieurs, de parcourir ces livres pour y reconnaître la marque d'un progrès sérieux et pour constater qu'une grande part dans l'accomplissement de ce progrès appartient à la recherche anatomo-pathologique, rendue plus
l'UOliUKS \)K i/a.\AT()MIE PATIIOI.OdIQUK 179
pénélrante par l'emploi des moyens perfectionnés de ThisLologie moderne
C'est là, Messieurs, le point qui nous touche particulièrement, en raison du caractère spécial de notre enseignement. Je voudrais aujourd'hui m'y arrêter un instant. Il ne s'agira pas, dans l'exposé qui va vous être présenté, d'un historique en règle, mais seulement d'une introduction, d'un sommaire oîi seront signalés à grands traits quelques-uns des principaux résultats obtenus. Chemin faisant, nous parviendrons peutêtre à dégager l'idée dominante qui semble avoir inspiré ces tiMvaux.
En premier lieu, il importe de reconnaître, parce que Tillusion en pareille matière est lapiredes choses que, malgré tous les efforts, il existe encore à l'heure qu'il est un nombreconsidérable d'états pathologiques ayant évidemment pour siège le système nerveux, qui ne laissent sur le cadavre aucune trace matérielle appréciable, ou ne s'y révèlent tout au plus que par des lésions minimes, saus caractère déterminé, incapables, en tout caS;, de rendre compte des principaux faits du drame morbide. Tels sont, par exemple, le tétanos et la rage. L^antique groupe des névroses, bien qu'il ait été sérieusement entamé sur plusieurs points, est là, toujours présent, à peu près inaccessible à l'anatomo-pathologiste. L'épilepsie vraie, la paralysie agitante, l'hystérie même la plus invétérée, la chorée enfin, s'offrent encore à nous comme autant de sphynx qui défient Tanatomie la plus pénétrante. Aussi sommes-nous forcés de confesser, dès l'origine, que, dans le domaine neuropathologique, l'anatomie pathologique n'a d'application directe que dans un certain nombre d'états morbides.
pnoGRiis DK l'anatomih pathologique
Mais, prenons les choses comme elles sont dans la réalité, et attachons-nous seulement aux formes pathologiques dans lesquelles l'existence constante d'une lésion matérielle a été bien et dûment constatée. Le champ, ainsi limité, sera encore assez vaste.
On dit souvent que le progrès de l'anatomie pathologique et ceux de la pathologie vont de pair. Cela est vrai, sans doute en général, mais cela est vrai, surtout eu ce qui concerne les maladies du système nerveux. Quelques exemples suffiraient pour montrer que la découverte d'une lésion constante dans les maladies de ce genre, est un résultat d'une portée décisive.
Ladescriptionqu'a donnée Duchenne(deBoulogne) des symptômes de l'affection qu'il a appelée Yataxie locomotrice, est incontestablement lune des plus vivantes, des plus saisissantes qui se puissent voir ; c'est un véritable chef-d'œuvre. Cependant, combien d'hésitations ont régné dans l'esprit des praticiens, jusqu'au jour où la lésion décrite autrefois par Cruveilhier fut, par les recherches de MM. Bourdon et Luys, rapportée au type clinique. Mais quelques auteurs pensaient encore que l'affection, à son origine, pouvait être une névrose. Toute illusion se dissipa, lorsqu'on eut reconnu que la lésion spinale est déjà parfaitement constituée et facilement reconnaissable dès les premières phases du mal, alors qu'il ne se révèle Encore cliidquement que par quelques symptômes fugaces, à peine appréciables. L'examen ophthalmoscopique qui, dans l'espèce, répond, en quelque sorte, à une investigation anatomique faite sur le vivant, en faisant reconnaître l'existence de l'induration grise du nerf optique, bien des années souvent avant le développement des autres symptômes
puor.UKs i)K i/anatomik patiiol()(;iuuf. loi labéliqnos, dépose absolument dans le même sens. La lésion est donc là, toujours présente à un degré quelconque. Elle ne fait pas défaut dans les formes frustres anormales, si variées, si différentes du type normal. Sa présence constante a permis de rattacher avec assurance ces formés, dont le nombre semble augmenter chaque jour, au type régulier, seul visé dans la description classique de Duchenne (àe Boulogne).
Le développement de nos connaissances, relativement à la maladie connue sous le nom à'ïnduratwnmultiloculaire des centres nerveux, àe sclérose en plaques, prêterait à des considérations du même ordre. La maladie n'a été bien connue dans son type classique que lorsqu'elle a été rattachée à la lésion cérébro-spinale. Le type régulier est rare ; les formes anormales sont fréquentes, au contraire, et nombreuses. Elles n'ont pu être rattachées au type dont elles s'éloignent cliniquement que parce quel'anatomie pathologique a servi de fil conducteur.
Dansles exemples que je viens de faire passer sous vos yeux, l'intervention de Tanatomie pathologique, — et c'est là ce que j'ai voulu faire ressortir, — offre, en quelque sorte, un caractère purement pratique. 11 s'agit surtout, vous l'avez remarqué, de fournir à la nosologie, pour la détermination des composés morbides, des caractères plus accentués, plus fixes, plus matériels, si l'on peut ainsi dire, que ne le sont les symptômes eux-mêmes; aucune idée spéculative n'intervient, et l'on ne s'occupeguère de saisir la nature des rapports qui unissent les lésions aux symptômes extérieurs.
Sans méconnaître. Messieurs, l'importance des résultats obtenus dans cette voie, il est certain qu'aujourd'hui, l'étude des lésions peut, sans rien perdre de sa portée pratique, être adaptée h un autre point de vue et prétendre à des visées plus hautes, en quelque sorte plus scientifiques. Elle peut, en d'autres termes, avec le concours deî9 données expérimentales, fournir
1^2 CONSTITUTION OK LA MOIÎLLR KPINIKHK
les hases d'une interpréLalion rattonnelle, ou autrement dit physioloêifjue, des phénomènes morhides.
C'est là ce que je voudrais faire ressortir maintenant devant vous, par quelques exemples significatifs, choisis parmi les résultats nouvellement introduits dans la pathologie des cen- Ires nerveux : cerveau^ bulhe rachidien. moelle épinière ; je commencerai parce qui concerne celle-ci, en raison de sa constitution comparativement moins complexe.
a) L'anatomie de la moelle épinière, faite à l'aide de simples grossissements, ne fait reconnaître, vous le savez, dans l'état normal, qu'une constitution relativement simple. La coupe transverse de la région cervicale inférieure fait voir un aœe de substance grise et un manteau médullaire. Dans la substance grise, vous distinguez : 1° les cornes antérieures avec les cellules dites motrices et l'origine des racines antérieures; — puis les cornes postérieures oîi se rendent les racines postérieures. Vous voyez enfin que les cornes sont rattachées l'une à l'autre par une commissure. Pour ce qui est du manteau médullaire, foi'mé par l'assemblage de tubes nerveux à direction presque partout longitudinale, on y distingue deux régions : 1° les faisceaux an téro-latéraux, limités par le sillon antérieur et le sillon collatéral postérieur ; 2° les faisceaux postérieurs, limités par la commissure et les cornes postérieures. A peine prend-on en considération Tespace limité par les sillons intermédiaires postérieurs.
b) La méthode expérimentale n'a pas sensiblement modifié ces données de l'anatomie descriptive dans son analyse des
LKSIONS SYSTKMATIQUlîS 188
fondions dos divers faisceaux blancs et des diverses parties (le la substance grise. Elle a distingué les propriétés des faisceaux antôro-latéraux pris en bloc (1), celle des faisceaux postérieurs, celle des deux grandes régions de la substance grise, et elle n'est pas allée beaucoup au-delà.
c) L'étude méthodique des lésions pathologiques, vous allez le voir, a démontré que la constitution du cordon spinal est réellement plus compliquée.
Un grand fait domine^ Messieurs, Vanatoniie de la moelle épinière : C'est l'existence très répandue dans ce domaine des lésions dites systématiques. On entend, dans l'espèce, par cette expression empruntée à l'enseignement de M. le professeur Vulpian, les lésions qui se cantonnent et se circonscrivent dans certaines régions bien déterminées de l'organe sans intéresser les régions voisines.
Je place sous vos yeux une sorte de plan topographique qui montre les diverses régions que peuvent occuper les- lésions systématiques jusqu'ici connues {Fig. 46).
Les faisceaux postérieurs, considérés en physiologie comme formant un tout, sont, au contraire, divisés nettement par l'aiiatoraie pathologique en deux parties bien distinctes. C'est ainsi que la partie voisine du sillon postérieur, à savoir les cordons de Goll, peuvent être seuls lésés. — D'autres fois, 168 lésions intéressent la région des cordons postérieurs la plus voisine des cornes postérieures, c'est-à-dire les faisceaux radiculaires (Pierrot) ou faisceau cunéiforme (Burdach).
Les faisceaux antéro-latéraux peuvent subir une décomposition du même genre. Ainsi, à la suite de lésions cervicales de siège déterminé, on voit apparaître dans la partie an té-
(i 'i Voir l'cpeiKliinl le li'iivail de WuniScliiloll', Snchs. Academ., cic. Loinziî;
JH4 FAISCEAUX DR LA MOKIXR
rieure des faisceaux latéraux., au voisinage du sillon médian, une lésion neLLemenL circonscrite. La lésion occupe un faisceau défibres (peu ou pas distingué à l'état normal) et qui règne depuislebulbe jusqu'à la moelle dorsale. C'est le faisceau de Tûrck ou faisceau pyramidal direct. Cette lésion d'un faisceau pyramidal direct est toujours accompagnée d'une lé-
Fig.k&. — A, A, cordons latéraux. — .\, faisceaux de Tûrck. —B, C, zones radiculaires postérieures. — C, G, cornes postérieures. — D, D, cornes antérieures. — F, zone radiculaire antérieure. — E, cordons de Goll.
sion du même genre et qui occupe la partie postérieure du faisceau latéral du côté opposé dans une région toujours la môme et dont nous aurons à étudier .les limites précises : cet espace répond au faisceau pyramidal croisé.
Entre la base du triangle, qui représente la coupe du faisceau pyramidal croisé, et la pie-mère, existe de chaque côté, un espace en pareil cas respecté (au moins dans la région cervicale) : cet espace correspond ii la surface de section transver-
niîMONSTRATIO.N ANATOMO-PATMOLOOEQUR i Ho
sale du faisceau cér6belleitx direct (Fleclisig). Ces faisceaux cérébelleux, eux aussi, peuvent être lésés systématiquement.
On ne connait pas, jusqu'ici, d'exemples de lésions portant sur la rég ion qui entoure les cornes antérieures et qui seule
FîV/. /j7. (D'aprùs Plechsig). — F. p. d., faisceau pyramidal direct. — P. f. partie l'ondanientale. — F. c. d., laisceau cérébelleux direct. — F. p. c. faisceau pyramidal croisé. — F. r., faisceau radiculaire. — F. G,, faisceau de GoU.
persiste à l'état normal, après cette dissection opérée parla maladie, dans les faisceaux antéro-latéraux. Cette région a reçu les noms de zone radiculaire antérieiwe (Pierret) et de région fondamentale des faisceaux latéraux (Fleclisig).
Ajoutons que, en ce qui concerne la subslonce grise, il est toute une série de lésions, tant aiguës que chroniques on su-
DKMONSïnATION KMUHV()(;iCNIOUK
baiguBS qui ont pour caractère de se localiser sysLémaliqde • ment dans les cornes antérieures de substance grise, où elles intéressent nécessairement l'appareil des grandes cellules nerveuses motrices.
Ainsi, voilà, de par l'anatomie pathologique, les anciens cordons postérieurs décomposés en deux faisceaux secondaires et les anciens cordons latéraux divisés en trois faisceaux secondaires.
(OMais ces faisceaux que la maladie peut affecter isolément, comme par une sorte de sélection, répondent-ils à autant de régions, de systèmes anatomiques distincts, et en même temps, doués d'un mode de fonctionnement particulier? C'est ce que semblent mettre hors de doute, dès à présent, d'un côté, l'anatomie de développement de la moelle et, d'un autre côté, l'étude des symptômes qui révèlent cliniquement ces lésions systématiques.
A. Considérons d'abord le premier point. Il ne s'agit pas du premier développement, de celui qui répond aux phases embryonnaires, mais du développement de la moelle, à l'époque où le fœtus est à terme, ou encore de la moelle épiiiière du nouveau-né. D'après les études très importantes de M. Flechsig et celles de M. Pierrét, que je me borne à indiquer ici, parce qu'elles serpnt l'objet d'un exposé en règle, toutes les parties de la moelle lie sont pas encore définitivement constituées lorsque l'enfant vient au monde.
Ainsi, sur une planche de Flechsig que je fais passer sous vos yeux et relative à la moelle d'un nouveau-né, vous pouvez constater les particularités suivantes : Toutes les parties teintées en noir sont les parties développées : le cylindre-axe est entouré de sagaîne de myéline. Les parties non développées, en raison du mode de préparation^ restent au contraire tout
AUTONOMIK DKS FAISCEAUX SPINAUX 187
à l'ail claires, parce que si le cylindre-axe existe, la gaîne de myéline fait encore déiaut (1).
Or, quelles sont les parties demeurées claires? Par le fait d'une coïncidence qui ne saurait être fortuite, ce sont justement, dans les cordons antéro-latéraux, les mêmes faisceaux pyramidaux croisés et directs que la maladie lèse quelquefois isolément.
Eh bien, selon les recherches de M. Flechsig, comme nous le verrons plus tard, ces faisceaux seraient en relation directe avec les régions motrices de l'écorce du cerveau. Or, ces régions elles-mêmes, chez les animaux qui, de môme que l'homme, ne possèdent à l'époque de la naissance que la vie automatique, ne sont pas encore développées. 11 s'ensuit que, d'après cela, les faisceaux pyramidaux pourraient être considérés comme une sorte de commissure, réunissant les parties du cerveau, présidant aux déterminations motrices volontaires avec les parties de la moelle présidant à la vie automatique.
Voici un plan topographique (Ficj. 47) qui résume assez exactement les études de M. Flechsig sur cet intéressant sujet du développement successif des faisceaux spinaux. Vous pouvez vous assurer, par vous-mêmes, qu'il coïncide de tous points avpc le plan qui nous a servi à indiquer le siège des lésions spinales {Fig. 46). C'est ainsi qu'il vous sera facile de voir que les faisceaux spinaux oii siègent les lésions systématiques, et doués par conséquent à'aufononiic pntholoriique, sont ceux-là même dont l'autonomie est signalée aussi par l'étude du développement.
B. 11 estdeveau plus que vraisemblable, d'après les considérations qui précèdent, que ces mêmes faisceaux doivent être doués encore di' autonomie fonctionnelle. Pour éclairer la question, c'est ici le lieu d'interroger la clinique. L'obser-
(1) Inlorvcnliuri do racitlo osrntqile.
188 AUTONOMii-: niîs faisceaux spinalx
valion a été recueillie pendant la vie du malade, et, après la mort, l'investigation anatomique est poursuivie conformément aux méthodes prescrites. Veuillez remarquer que nous nous trouvons, dans ce cas, où il s'agit de lésions systématiques, c'est-à-dire nettement délimitées, dans les conditions pour ainsi dire idéales que recherche l'expérimentateur, lorsqù'il s'efforce de reproduire la lésion des parties qu'il suppose avoir les fonctions spéciales dont il entreprend l'analyse. On peut même avancer que, dans le cas particulier de la moelle épinière, l'expérimentateur se heurte à des difficultés presque insurmontables que les lésions systématiques, résolvent tout naturellement. 11 est impossible, à l'expérimentateur le plus habile, d'enlever un faisceau spinal dans toute sa longueur, opération à laquelle, d'ailleurs, l'animal ne survivrait pas. Il ne lui est guère possible, non plus, d'atteindre isolément, dans la profondeur de la moelle, les cornes antérieures pour y détruire les amas de cellules nerveuses microscopiques qui y sont contenues : la maladie détermine quelquefois toutes ces altérations nettement circonscrites.
J'ajouterai que les lésions systématiques spinales évoluent le plus communément suivant le mode chronique, et que leur • symptomatologiô n'est pas compliquée en général par ces phénomènes de retentissement sur les parties voisines, phénomènes qu'occasionnent à peu près nécesssairement les trauraatismes expérimentaux et qui rendent si difficile, en pareille circonstance, l'analyse physiologique des phénomènes morbides.
Mais ces phénomènes qu'on essaie de dégager par l'analyse, ^ et ceci, Messieurs, nous ramène en pleine pathologie, — constituent justement la symptomatologie propre à chacune des lésions h l'étude. J'aurai à vous faire reconnaître, par la suite, que cette symptomatologie diffère en réalité profondément, suivant que la lésion porte sur les faisceaux pyramidaux,
LOCALISATIONS SPINALKS 189
sur les faisceaux cunéiformes, sur les cornes antérieures de substance grise, et aussi suivant le mode^ de la lésion qui occupe les faisceaux.
Pour le moment, je me borne à relever ce fait que j'estime fondamental en pathologie spinale : c'est que les maladies systématiques, que nous venons de citer, doivent être considérées comme autant di affections élémentaires, dont la connaissance approfondie pourra être appliquée à Télucidation des affections plus complexes, non systématiques, ou, en d'autres termes, anatomiquement distribuées dans le cordon nerveux d'une façon diffuse et inégale.
L'analyse dirigée conformément à ces principes n'a pas encore fourni tout ce qu'elle promet ; toutefois, je ne crois pas errer en déclarant qu'elle a contribué, pour une part sérieuse, aux progrès récents accomplis dans la pathologie de la moelle épinière.
Je me vois obligé de remettre, à une époque où je traiterai régulièrement ces sujets, quelques considérations que je désirais vous soumettre, dès aujourd'hui, et qui concernent les localisations bulbaires et les localisations clans les hémisphères du cerveau. Le temps presse, et je vais conclure.
Si j'avais réussi àplacer dans leur véritable jour les travaux relatifs à l'anatomie morbide des centres nerveux, vous n'auriez pas manqué de reconnaître la tendance principale qui s'accuse dans tous ces travaux. Tous semblent en quelque sorte, dominés par ce qu'on pourrait appeler V esprit de localisation lequel n'est en somme qu'une émanation de l'esprit d'analyse.
L'idée de localiser n'est certainement pas chose nouvelle en anatomie pathologique ; elle est aussi vieille que cette science elle-môme, bien que Bichat l'ait, à la vérité, le premier formulée avec netteté, en môme temps qu'il en faisait
LOCALISATIONS SIMNALES
ressortir toute la portée scientifique; mais peut-être n avaitelle jamais été' poursuivie avec autant de rigueur et de logique.
Qu'entend-on, en somme, par ce terme : Localiser'! En anatomie pathologique, localiser c'est : déterminer dans les organes, dans les tissus, le siège, l'étendue, la conGguration, les altérations matérielles et palpables; en physiologie pathologique, c'est, mettant à profit les données de l'observatio-n clinique et s'éclairant des données expérimentales, établir le rapport entre les troubles fonctionnels constatésdurant la vie et les lésions révélées par l'autopsie.
Ces deux points de vue se présenteront bien souvent dans le cours de nos études, et ils devront être, de notre part, l'objet d'une attention égale, car, je le répète. Messieurs, ce n'est pas seulement l'anatomie pathologique contemplative, étudiant la lésion en elle-même et pour elle-même que. nous devons connaître, c'est encore l'anatomie pathologique mise au service de la nosologie et de la clinique, appliquée, en un mot, à la solution de tous les problèmes pathologiques qui sont de son ressort.
DEUXIÈME LEÇOxN
Du faisceau pyramidal. — Développement de ce
faisceau.
Sommaire. — AITections systématiques de la moelle épinicrc. — Elles répoudeii iï uni; topographie aiialomique normale, mise en relief par l'anatomie patliolo gicjiic, la clinique et l'anatomie de développement.
' Recherches de Pan-ol, de Schlosscbergcr, de Weisbach. — Chez l'enfant nouveau-ne', le cervean n'est pas complèlement achevé. — Prédominance des actes rcllexej. — Observations de Soltmann et Tarchanoiï sur e.« cerveaux des animaux nouveau-nés doués de mouvements volontaires. — Chez l'honnue, à la naissance le cerveau est un oigana à peu près indifîérenl.
Faisceaux pyramidaux croisés. — Faisceaux pyramidaux directs (cordons de Tiirck). — Leur trajet dans les diverses réj-ions de lu moelle épinière. — Leur trajet dans le bulbe. — Entrecroisement des pyramides. — Différents types de décussation. — Importance de la connaissance de ces types au point de vue de l'interprétation des l'aits pathologiques.
Messieurs,
J'ose espérer qu'un fait principal s'est dégagé de l'exposé que je vous ai présenté dans notre dernière réunion, c'est qu'il existe, dans le domaine de la pathologie spinale, un certaui nombre de maladies offrant ce caractère remarquable que la lésion à laquelle elles se rattachent, se fixe et se cantonne, pour ainsi dire, dans de certaines régions bien circonscrites du cordon nerveux ; que ces maladies constituent, en quelque sorte, autant d'affections élémentaires, dont l'étude approlondie devra fournir de précieux documents pour l'élucida-
192 c;i<:hvea.u dks nouvkau-nks
tion des affeclions plus complexes, analoraiquement non systématisées.
Ces affections élémentaires ou systématiques, comme vous voudrez les appeler, sont celles, qu'en bonne logique, nous devons considérer tout d'abord.
Mais avant d'en arriver là, Messieurs, je voudrais essayer de vous faire voir que certains documents tirés de l'anatomie normale permettent de reconnaître comme autant de parties distinctes, anatomiquement et physiologiquement, ces mêmes régions que l'anatomie pathologique et la clinique ont déjà mises en relief.
Cette démonstration, je vous l'ai présentée à l'état d'ébauche. Aujourd'hui, je voudrais la reprendre et la pousser assez loin, pour qu'il vous soit permis d'en tirer, au point de vue que nous envisageons spécialement, les enseignements nombreux qu'elle comporte.
Ces enseig'nemenls, vous savez que nous devons les chercher, non pas dans l'anatomie de l'adulte qui ne nous fournit à cet égard, que des données tout à fait insuffisantes, mais bien dans l'anatomie de développement. Je vous rappellerai également qu'il n'est pas nécessaire pour le but que nous visons, de remonter jusqu'au premier développement, au développement embryonnaire ; mais qu'il suffit de considérer l'état anatomique des diverses parties du névraxe, tel qu'il se présente chez l'enfant qui vient au monde.
A. On a depuis longtemps remarqué. Messieurs, que chez les enfants nouveau-nés, tandis que la moelle épinière et le bulbe rachidien sont déjà relativement Irès avancés dans leur
GKRVEAU DES NOUVEAU-NRS 193
développement, il est loin d'en être de même pour ce qui concerne le cerveau proprement dit.
Le cerveau des nouveau-nés, disait Bichat, ne ressemble guère à celui de l'adulte que par sa configuration extérieure ; et l'on sait aujourd'hui que les principaux détails-de sa structure y sont à peine esquissés.
A cette époque de la vie, suivant la description qu'en a faite M. le professeur Parrot, description devenue classique, le cerveau est un organe mou, d'une coloration grise, uniforme, 011 les deux substances, la grise et la blanche, sontconfondues. Lorsqu'on prend entre les mains un fragment de cette pulpe nerveuse et qu'on lui imprime quelques oscillations, on croirait tenir une masse gélatineuse, de la colle de pâte.
L'examen histologique et l'analyse chimique ont conduit à des résultats qui rendent compte, en grande partie, de ces apparences macroscopiques. Partout le tissu conjonctif, autrement dit lanévroglie, prédomine ; le réticulum est homogène, moins nettement fîbrillaire que chez l'adulte. Les éléments cellulaires y sont en grand nombre, et leur masse protoplasmique (comme l'ont montré MM. Parrot et Jastrowitz) renferme physiologiquement une certaine quantité de graisse sous forme de granulations. Par contre, les tubes nerveux sont absents à peu près partout, ou tout au moins à peine ébauchés : ça et là, on les aperçoit disséminés sous la forme de cylindres axiles non encore recouverts de leur gaine de myéline.
La constitution chimique répond à cet état anatomique. Les analyses de Schlossberger, celles de Weisbach ont appris, par exemple, que dans le centre ovale la proportion d'eau est représentée par 92,r59 0/0 ; dans le cervelet et le pont de Varole par 8^3,77 ; et, dans la moelle allongée par 84,38. Or, la proportion d'eau se trouve ici précisément en raison inverse du développement histologique.
CiiARGOT. OEuvros complètes, t. iv, Localisations. 13
194 ACTES RKFLEXRS DKS NOUVEAU-NÉS
Ainsi, en résumé, chez l'enfant qui vient au monde, la structure du cerveau en est encore, en quelque sorte, à l'état rudimentaire, tandis que dans le bulbe et la moelle épinière, elle se présente déjà avec des caractères qui la rapprochent de l'état adulte.
B. Un coup d'oeil jeté sur la physiologie du nouveau-né conduit à des considérations du même genre. Chez l'entant nouveau-né, a dit Virchow, reproduisant une vue déjà émise par Billard, la vie du système nerveux est en quelque sorte
Fig. 48. — Région cervicale. — F. p. d., Faisceau pyramidal direct. — F. p. c,
Faisceau pyramidal croisé.
exclusivement concentrée dans le bulbe et la moelle épinière. Il est à peu près certain que les déterminations volontaires sont alors absentes et que les actes accomplis, si compliqués qu'ils paraissent, la succion, par exemple, sont purement instinctifs, en un mot, d'ordre réflexe.
Les récentes expériences de Soltmann, confirmées par MM. Rouget et TarchanoA" plaident dans le même sens. Chez les animaux adultes, contrairement aux enseignements de la
RECHERCHKS DE M. PARROT 195
-physiologie d'il y a dix ans, l'excitation électrique des régions dites psychomotrices détermine des mouvements dans les membres ou les autres parties du côté opposé du corps ; et l'ablation de ces mêmes régions produit un état parétique plus ou moins prononcé dans ces mêmes membres, qui tout à l'heure entraient en mouvement sous l'influence des excitations. Eh bien, Messieurs, il résulte des recherches de M. Soltmann, que les parties excitables de l'écorce du cerveau n'existent pas encore chez les petits animaux qui naissent aveugles et, comme ceux de l'homme, privés de déterminations
Fig. 49. — Région lombaire. — F. p. c, Faisceau pyramidal croisé.
volontaires : tels, le lapin, le chien; tandis que, par contraste, ces régions excitables ou centres moteurs existent déjà, d'après les observations de Tarchanoff, chez les animaux qui naissent les yeux ouverts et doués de mouvements volontaires. En même temps, d'après ces mêmes recherches, le cerveau de ces animaux présente un développement liistologique et une constitution chimique qui dilfèrent peu des conditions de l'état adulte.
11 n'est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer, en passant, que ces faits d'ordre anatomique et physiologique ont leur pendant dans la pathologie du nouveau-né. Il est, par
196 DKVRI.OPPRMENT DU PAISCRAU PYRAMIDAL
exemple, une chose bien connue de tous les auteurs qui ont particulièrement étudié la pathologie de cet âge, à savoir que toutes les lésions cérébrales, môme les plus graves, ne se traduisent par aucun symptôme spécial; à proprement parler, elles restent latentes et ne peuvent être diagnostiquées. Ainsi s'exprime M. le professeur Parrot à l'occasion des lésions cérébrales qu'il subordonne à Tathrepsie, stéatose en foyer ou diffuse, ramollissement blanc ou rouge du cerveau, hémorrhagie intra-encéphalique ou méningée, etc.
Vous le voyez, Messieurs, à cet âge, le cerveau n'existe pas encore ; au triple point de vue anatomique, fonctionnel et pathologique, c'est un organe indifférent.
Les considérations qui précèdent auront servi, tout au moins, à accuser un contraste. En effet, il est bien entendu que la moelle épinière est, chez l'enfant qui vient de naître, beaucoup plus avancée dans son développement que ne l'est le cerveau proprement dit; si bien qu'à certains égards, elle se rapproche de l'état adulte. On peut en dire autant du bulbe rachidien. Toutefois, — et c'est là le point qu'il s'agit maintenant de faire ressortir, — l'organisation de ces deux parties du névraxe est encore bien imparfaite. Pour vous en convaincre, jetez les yeux sur les figures que je vous ai déjà présentées et rappelez-vous les méthodes mises en usage pour faire ressortir immédiatement les différences qui existent entre les parties développées et celles qui ne le sont pas. L'acide osmique, vous ai-je dit, est fixé, dans les éléments nerveux développés, par la myéline. Or, vous voyez sur cette coupe de moelle épinière que quatre faisceaux bien nettement délimités sont respectés par le réactif, ce qui équivaut à dire que ces