TROUBLES FONCTIONNELS XXI H
tologique louche à la paLliogénie ou plutôt se confond avec elle. En môme temps aussi, elle s'allie à la physiologie qui, dans cette direction spéciale, prend le nom de physiologie pathologique.
Or, Messieurs, il importe de remarquer, car c'est là un trait caractéristique, le but que l'anatomie pathologique se propose, elle ne saurait l'atteindre sans établir un rapprochement incessant entre la lésion étudiée jusque dans les moindres détails de son développement, et les circonstances pathologiques minutieusement relevées au lit du malade. De telle sorte que, par une conséquence forcée, une nécessité logique, l'anatomie pathologique, à mesure qu'elle pénètre plus avant dans l'intimité des tissus, devient simultanément plus animée, plus vivante, et tend à se fondre plus étroitement avec la clinique.
Et cependant, messieurs, devant un trouble fonctionnel manifeste, et dont le siège est indiqué par la physiologie l'analyse histologique demeure souvent encore impuissante à constater un vice matériel quelconque pour répondre au trouble de la fonction. Est-ce à dire qu'il faille ici se résigner à reconnaître, contrairement à toute analogie, qu'une lésion fonctionnelle, un trouble des propriétés organiques, peut exister sans aucune modification matérielle correspondante? Pour moi, pressé sur cette question, je n'hésiterais pas à me ranger aussitôt du côté des Reil, des Broussais, des Georget et de tant d'autres esprits éminents* je rappellerais que, même dans l'exercice normal delà vie, le travail de nos organes ne s'accomplit pas sans qu'il y ait un changement matériel, une destruction et une réparation' corrélatives. Toute fonction tend à détruire les instruments au moyen desquels elle s'effectue. Le muscle à l'état de repos présente une réaction alcaline; il devient acide lorsqu'il est latigué. Une modification analogue a été observée dans les nerfs et la moelle épiniôre,ot la sub-
LÉSIONS COUHESPONDAÎSTKS
slance cérébrale elle-même, d'après Heynsius et Funke, esl acide pendant la veille, alcaline pendant le sommeil. De tels exemples nous font assez voir que, dans les. éléments anatomiques, l'entretien de la vie est lié à l'existence d'un travail moléculaire incessant qui s'exprime par des phénomènes chimiques appréciables. N'est-il pas aisé de concevoir qu'il peut exister des lésions des éléments qui, sans altérer leur l'orme, s'opposent à ce mouvement organique sans lequel ses fonctions ne sauraient s'accomplir? Sans altérer leur forme, l'oxyde de carbone enlève aux globules rouges du sang le pouvoir d'absorber l'oxygène. Ils roulent dès lors comme une poussière inerte, dans le torrent circulatoire; et sans le changement de coloration qu'ils présentent, rien ne traduirait au dehors l'altération profonde qu'ils ont subie. Une altération analogue des globules du sang ne peut-elle pas être au moins soupçonnée, dans certains états graves de l'organisme, oii une dyspnée intense se montre, sans qu'il y ait lésion des poumons ou du cœur? Chez les sujets qui ont succombé rapidement, dans le cours du rhumatisme articulaire aigu, le sang, la sérosité contenue dans le péricarde et les synoviales offrent souvent une réaction acide. Chez les malheureux frappés par la foudre, l'anatomie ne révèle souvent aucune lésion appréciable ; et cependant la rigidité cadavérique survient alors presque immédiatement après la mort, persiste à peine et fait place presque aussitôt à une putréfaction rapide. Il en est de même chez les animaux surmenés et ces mêmes phénomènes se produisent, ainsi que Brown-Séquard l'a montré, sur un membre dont les propriétés vitales ont été épuisées par l'action longtemps prolongée d'un courant électrique. N'est-il pas à peu près certain que tous ces changements, que la mort seule permet de constater, correspondent à des altérations matérielles qui existaient déjà pendant la vie, mais qui sont restées, jusqu'ici, inaccessibles à nos
PHYSIOLOGIE MODEnNE XXV
moyens d'investigation ? Maid n'insistons pas sur ce point ; qu'il nous suffise de vous avoir conduits sur un terrain encore peu exploré, et qui" promet pour l'avenir d'abondantes moissons.
Messieurs, il nous reste à déterminer les rapports qui doivent exister actuellement entre la pathologie et la physiologie.
Il ne s'agit plus ici de la physiologie spéculative ou contemplative des temps passés, mais de la science qne nous ont faite les maîtres modernes, continuateurs desHaller,des 'Legallois, desMagendie.
Tout en reconnaissant que les êtres vivants présentent des .phénomènes qui ne se trouvent pas dans la nature morte, et qui, par conséquent, leur appartiennent en propre, la physiologie nouvelle se refuse absolument à considérer la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle, qui agirait au gré de son caprice en s'affranchissant de toute loi.
Elle va même jusqu'à croire que les propriétés vitales seront un jour ramenées aux propriétés d'ordre physique; elle constate tout au moins, dès à présent, qu'il ne faut pas établir entre ces deux ordres de force un antagonisme, mais une j corrélation.
Elle se propose de ramenertoutes les manifestations vitales d'un organisme complexe au jeu de certains appareils, et l'action de ceux-ci aux propriétés de certains tissus, de certains éléments bien définis.
Elle ne va pas à la recherche de l'essence ou du pourquoi des choses, car l'expérience lui a prouvé que l'esprit humain ne saurait aller au delà du comment, c'est-à-dire au delàdes causes prochai ruîs ou des conditions d'existence des phénomènes.
XXVI PATHOLOGIE KXPIÎRIMKNTALE
Elle reconnaît que, sons ce rii[)[)ort , les limites de nos connaissances sont les mêmes eu biologie qu'en physique el en chimie. Elle serappelle qu'au delà d'un certain point, comme dit Bacon, la nature devient sourde à nos questions et n'y répond plus.
Elle ne prétend pas d'ailleurs régenter la médecine, mais seulement l'éclairer et fournir une base solide à ses spéculations.
Elle lui apporte, enfin, une méthode depuis longtemps éprouvée, la méthode expérimentale, admirable instrument qui, entre ses mains, a dévoilé déjà bien des mystères.
Ainsi s'exprime un maître en physiologie, M. Claude Bernard, en divers endroits du livre remarquable que vous connaissez tous, et où il discute d'une manière approfondie la question qui nous occupe ici
Je me bornerai à faire ressortir la condition expresse qu'il impose, lui aussi, à toute intervention légitime de la physiologie, dans le domaine médical. L'observation pathologique d'abord, l'interprétation physiologique ensuite, telle est, ditil la règle imprescriptible; constater d'abord les phénomènes morbides, chercher ensuite à les expliquer au point de vue de la physiologie, lorsque cela est possible, dans l'état actuel de la science. La méthode inverse, qui consisterait à partir de l'anatomie et de la physiologie pour en déduire les conditions de la maladie, est pleine de dangers, hérissée d'écueils. Ne nous laissons pas séduire par les notions élégantes, les aperçus ingénieux qu'elle peut suggérer, car l'expérience démontre que trop souvent, elle a conduit à une pathologie imaginaire, toute de convention, et ne répondant en rien a la réalité des choses.
Il me paraît inutile, messieurs, d'insister longtemps sur
1. Iiilrii(lii(ii(iii à l'élude de la médecine expérimenlale. Paris, 18G5 — X oir .siirLoiil, pnfjcs 117, 110, 125, 127, l'iO, :«(>, •.Vl^, :Vi7, 8'i8, 358.
PATHOI.OGIK EXPIÎRIMENTALE XXVIl
les services innombrables qu'a déjà rendus à la médecine la judicieuse intervention des données de la physiologie moderne ^ Je veux toutefois m'arrêter un instant sur ce qu'on est convenu d'appeler du nom de pathologie expérimentale.
Les mutilations que le physiologiste produit chez les animaux dans le but de pénétrer le mécanisme des actes normaux s'accompagnent presque toujours de troubles morbides divers, qui peuvent déjà deveiiir un sujet de méditation pour le médecin. Mais l'expérimentation peut s'appliquer plus directement encore aux problèmes qui lui sont posés par la pathologie. Il nous est donné, en effet, de créer chez les animaux des états morbides variés, soit en leur faisant subir certaines mutilations, soit en les soumettant à l'action des poisons, des virus, des venins, des substances putrides, etc. L'idée de produire ainsi des maladies artificielles est loin d'être nouvelle, et il faudrait remonter jusqu'à Lower, Baglivi, Van Swieten, Autenrieth, pour en trouver les premiers vestiges. Mais c'est surtout dans ces dernières années, après l'impulsion donnée par Magendie, que la pathologie expérimentale s'est réellement constituée et a pris tout son essor. Les travaux des Cl. Bernard, Longet, B. Séquard, Virchow, Traube, Vulpian et de tant d'autres, sontlà pour témoigner de ce qu'on peut attendre de cette méthode. Toutefois, les brillants résultats qu'elle a déjà fournis dans sa courte carrière ne doivent pas nous faire oubher qu.?. de certaines Hmites paraissent lui être imposées. L'expérimentation réussit à produire une glycosurie passagère, à l'aide d'une lésion traumatique. Elle reproduit à merveille les accidents variés de la thrombrose et de l'embolie. Elle accélère ou paralyse à volonté les mou-
1. Consultez sur ce sujol le remimiuablc discours prononcé par mon ami le docteur Hrown Séquard, devant le collège dos médecins d'Irlande, le 3 fé- \ rier 1865. — On Ihe importance of the application of P/iysiolog>/ lo l./ie praclicc of Médecine and Surr/en/. — Tn Dublin Quarterl,/ Beview of- Med se May 1805.
XXVIII PATlIOI.Of.lK i;XI>l5ni MENTALE
vemenls du cœur. Elle détermine à volonté tous les accidents de l'urémie. Grâce à de certaines lésions du système nerveux, elle fait naître des pleurésies, des pneumonies, des péricardites aiguës plus ou moins comparables à celles qu'on observe chez l'homme. Elle est parvenue récemment à développer chez un animal les phénomènes de la fièvre traumatique. en injectant dans le sang le liquide recueilli chez un autre animal, à la surface d'une plaie récente ; et ainsi se trouve confirmée une vue depuis longtemps émise par un chirurgien français. Mais on peut dire que les alTections à lente évolution lui échappent le plus souvent. Les maladies constitutionnelles et diathésiques, en particulier, paraissent lui ctre inaccessibles 1 ; et comment pourraît-il en être autrement si les conditions de développement de ces maladies sont le plus souvent ignorées du médecin lui-même ! N'oublions pas cependant de relever les analogies qui existent, à quelques égards, entre les maladies diathésiques dites spontanées, et certaines intoxications lentes, telles que le saturnisme, l'alcoolisme chronique, que l'on est parvenu à reproduire chez les animaux à l'imitation des affections correspondantes de l'homme. Rappelons également les expériences remarquables à l'aide desquelles mon illustre ami, M. Brown Séquard, produit chez le cochon d'Inde une sorte d'épilepsie transmissible par voie d'hérédité.
Quoi qu'il en soit, si la pathologie expérimentale est impuissante à faire naître certaines maladies d'ensemble, elle peut souvent en imiter les symptômes et les faire apparaître isolément un à un, sinon toujours dans l'ordre régulier de leur succession naturelle. Elle peut faciliter aussi l'étude de certaines questions générales, telles que l'impressionabililé, la prédisposition locale, et éclairer ausoi le mécanisme de la
1. (j. Hix, — LcroiiK (le. pal/iuliii/h; ('..rpriiiiifiildlc, p. II. Paris, ISOO,