PRINCIPES MODERNES
La médecine a vu s'opérer de nos jours une révolution profonde, radicale.
Il faudrait remonter sans doute à des temps fort éloignés pour retrouver l'origine première, le point de départ de ce grand changement, dont nous subissons encore aujourd'hui l'influence. Mais c'est seulement vers la fin du siècle dernier et au commencement du nôtre que la direction de ce mouvement s'est nettement accentuée, et que le but où il tend s'est révélé d'une manière éclatante. • 1
Dire qu'un abîme infranchissable s'est ouvert cà partir de cette époque entre l'ancienne et la nouvelle médecine, ce serait évidemment aller beaucoup trop loin. Non, les liens de la tradition ne sont pas rompus. Le labeur des temps passés n'est pas perdu, et nous conserverons précieusement l'immense héritage que nos prédécesseurs ont accumulé pendant le cours des siècles ; mais il faut constater que de nouveaux horizons se sont ouverts pour nous, et que le point de vue de la science moderne s'est élevé en se déplaçant. m Les précurseurs de cette réforme ont été Vésale, Harveyf Morgagni, Bichat, le créateur de l'anatomie générale. Corvisart, Laënnec, Broussais ont grandement coopéré au mouvement. Puis viennent nos maîtres immédiats, Ândral, Rostan, Bouillaud, Gruveilhier, Magendie, Rayer, et j'aime à vous faire observer que tous ces noms sont français. Il semble que les progrès merveilleux qu'a réalisés dans ces derniers temps la physiologie expérimentale sous l'influence des Mûller, des Cl. Bernard, des Longet, des Brown-Sequard, aient entraîné môme les retardataires et les timides, et décidé la situation.
mDÉPEISDAÎSCE DE LA PATHOLOGIE VII
Le caractère de celte révolution consiste essentiellement dans l'intervention directe, immédiate, - nous ajouterons légitime, — de l'anatomie et de la physiologie dans le domaine pathologique.
Avant l'époque où elle s'est produite, la médecme était renfermée à peu près tout entière dans l'étude des symptômes ; après cette époque, elle devient successivement anatom'ique, puis physiologique et acquiert décidément les tendances scientifiques.
On peut, croyons-nous, ramener à deux traits caractéristiques les principes fondamentaux acceptés par la médecine moderne :
r En premier lieu, les symptômes autrefois considérés d'une manière abstraite, et jusqu'à un certain point, en dehors de l'organisme, lui sont aujourd'hui intimement rattachés ; on doit rechercher le siège du mal, suivant le précepte deBichat. Entraîné par sa logique inflexible, Broussais proclame qu'il ne saurait y avoir de dérangement des fonctions sans une lésion correspondante des organes (nous dirions aujourd'hui des tissus) : les symptômes ne sont enfin désormais que le cri des organes souffrants.
2" En second Heu, la maladie avait pu être considérée autrefois comme un être indépendant de l'organisme, comme une sorte de parasite attaché h l'économie ; aujourd'hui, — et c'est encore à Broussais qu'on doit d'avoir nettement affirmé ce principe, — elle n'est qu'un trouble des propriétés inhérentes à nos organes. 11 s'agit là, non de l'apparition de lois nouvelles, mais de la perversion, du dérangement des lois préexistantes.
On comprend la part énorme que devront prendre désormais les connaissances d'anatomie et de physiologie dans l'interprétation des phénomènes morbides; est-ce à dire
Ylll PHYSIOLOGIE PATHOLOGIQUE
que ces deux sciences doivent absorber la pathologie et la dominer d'une manière abolue ?
Messieurs, ici se présente une difficulté sérieuse qui appelle la discussion ; je vous demande la permission d'entrer à ce propos dans quelques développements.
Incontestablement, la pathologie peut être vivement éclairée par la physiologie, mais très certainement, lîlle ne saurait en être déduite.
Permettez-moi, à ce propos, de vous rappeler une pensée profonde qui se trouve dans Hippocrate: <( Qui aurait prévu, dit-il, d'après la structure du cerveau, que le vin peut en déranger les fonctions ? » A qui, ajoute M. Littré, qui cite ce passage, la connaissance du corps humain aurait-elle appris que les émanations marécageuses produisent la fièvre intermittente ? Le problème, comme vous voyez, est complexe. En effet, outre la condition physiologique supposée connue, il faut rechercher encore le mode que détermine par son action la cause morbifique. En d'autres termes , pour savoir quels seront, sur un organisme sain, les effets d'un agent morbifique, il faut, de toute nécessité, que l'expérience ait été faite.
On voit par là que la pathologie, en présence de l'anatomie et de la physiologie, conserve de droit une certaine indépendance et jouit d'une certaine autonomie. La constatation pure et simple des faits pathologiques nous fournit évidemment des données d'une importance capitale, pouvant subsister par elles-mêmes, et c'est là, pour ainsi dire, la matière de la médecine. L'intervention des sciences biologiques, — y compris les connaissances physico-chimiques qui s'y rattachent, — est ici, sans doute, indispensable; nos recherches sans leur appui se feraient le plus souvent au hasard, comme à tâtons 1 : mais leur rôle, en tant qu'il s'agit d'observation
1. <( Les obsci'Viilioiis cliniques rcciieiHies do nos jours ne sonl supérieures mi^ç observalions (|ui ont clé viisseinblécs dans ]cs siècjes antérieurs qu'en ri\i-