‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 5)Chapitre 74 sur 232 · Géographie médicale de la goutte · texte numérisé non relu

Géographie médicale de la goutte

La géographie médicale est, au même titre que la pathologie historique, un des moyens d'investigation les plus féconds dans les recherches étiologiques. Elle nous apprend à connaître les diverses régions du globe dans lesquelles prédominent certaines maladies, et nous permet ainsi d'étudier, sur la plus vaste échelle, les conditions cosmiques, telluriques et même anthropologiques, qui peuvent en favoriser ou en restreindre le développement.

Pour ce qui concerne la goutte en particulier, la géographie nous apprend qu'elle n'existe aujourd'hui que sur un seul point du globe, à l'état de maladie généralement répandue ; vous avez déjà nommé l'Angleterre. Mais il s'agit exclusivement ici de l'Angleterre proprement dite ; car ni l'Irlande, ni l'Ecosse ne se trouvent, à cet égard, dans les mêmes conditions que la partie méridionale du Royaume-Uni. D'ailleurs, c'est surtout à Londres que se manifeste cette prédominance de la goutte : c'est dans cette ville qu'on la voit régner, non seulement parmi les classes aisées de la société, mais encore parmi les gens du peuple et les ouvriers les moins favorisés sous le rapport des conditions matérielles de la vie. Nous chercherons k vous expliquer tout à l'heure le motif de cette singulière élection de domicile. Contentons-nous, pour le moment, de vous faire observer que la goutte existe sur d'autres points du globe, quoiqu'à un bien moindre degré. On la rencontre dans quelques parties de la France, surtout en Lorraine et en Normandie, provinces de tout temps renommées

i^ti r.KOCIt.U'IllK AIKDICM.K |)K l.A COITIH

pour la bonne chère. Elle existe également en Aileinagno, et dans les pays où la ])iôre est lii boisson ordinaire des populations.

11 est certain, d'ailleurs, que cette affection ne règne. que dans les régions tempérées. Près de l'équateur et sous les tropiques, la goutte est à peine connue. Aux Indes, elle frappe quelquefois les Anglais, moins souvent cependant que dans leur patrie ; mais elle épargne les naturels du pays. — En Ég-ypte, elle n'atteint que les Européens, et les Turcs bien placés qui méprisent les prescriptions du Coran : mais les fellahs paraissent jouir d'une immunité complète à cet égard.

Enfin, au Brésil, la goutte est à peu près inconnue, bien que la nourriture des habitants soit très animalisée (Dundas). Nous empruntons la plupart de ces détails à M. le docteur (Hirsch, de Berbn,) qui a publié une bonne étudesur ce sujet{l ). •

L'influence du climat se montre ici de la manière la plus évidente : ce n'est point une question de race, car les nègres de l'armée anglaise, lorsqu'ils sont placés dans les mêmes conditions que les blancs, sont exposés comme eux a contracter la goutte ; c'est ce que me semblent démontrer quelques observations rapportées par Quarrier (2).

Le rhumatisme articulaire se comporte à cet égard d'une façon bien différente : il paraît exister dans tous les climats,' et se rencontré souvent aux Indes, sous la forme aiguë ^. aussi • bien que sous la forme chronique : aussi, pour nous servir'de l'expression de Miihry (3), le rhumatisme est une maladie ubiquitaire. 11 y a là une différence frappante entre ces deux affections parallèles : il importe de le' faire ressortir.

1. Ilandhiicli (1er /iis/orisc/i-f/f!0(/r. l'al/idlor/ic. lîrlnngon,

2. Etlliihi/rr/ med. (nul. surr/. Journal. 180S, L. II, p. '159. ■>. l\limalolor/i.ic/ie unlersiic/ri/iu/en. Leipziy, 1858, p. '212.

CAUSES liNniYIDUEI.I.ES ! SPONrAINÉITÉ, IIÉUKDITK -137

Nous venons d'esquisser à grands traits l'histoire patlioluo-ique et la géographie médicale de la goutte. Mais il nous faut maintenant quitter cette étude à vol d'oiseau, et descendre du point de A^ue très général que. nous avions adopté, pour nous occuper de l'analyse minutieuse des circonstances particulières qui peuvent donner naissance à cette maladie. Nous aurons l'occasion, dans le cours de cette étude, de signaler des laits encore peu connus en France, et qui méritent à tous égards de fixer votre attention.

III. — Étude analytique des causes iie i.a goutte \. — Causes mdividuel/f's.

i° Spontanéité. — Il est incontestable que la goutte peut se développer spontanément ; des faits rapportés par tous les auteurs le démontrent, et j'ai rencontré moi-même des cas de cette espèce. Il y a donc dans la constitution même de certains sujets des conditions favorables au développement de la goutte ; les circonstances extérieures ne font que les mettre en évidence. Il n'y a là 'rien qui doive vous étonner : car l'excès de production ou le défaut d'élimination de l'acideurique semblent être les "conditions fondamentales de cette diathèse ; or, l'acide urique ' existe à l'état normal dans le torrent circulatoire ; et pour peu que la quantité en soit augmentée, la série pathologique tout entière peut se dérouler.

2" Hérédité. — La définition de la goutte, telle que l'ont formulée tous les auteurs modernes, comprend toujours la notion d'hérédité. Les. médecins qui recueillent des observations dans, les hôpitaux ont déjà constaté, sur ce point, la fréquence de la transmission héréditaire ; àphjsforte raison

l'i^^ iikhkihïk, skmc

lu recuiuiaîL-oii dans lu praliiiiic civilr. Nous plaçonn sous vos yeux quelques chillVcs qui pouvciil, donner une idôf uppruxiniiiLivo deriniporUuicc do coLLe condition.

Scudanioi'c, sur '\2:] gnulLoux, a ronconlrô l'hérédité :j09 l'ois.

Pâtissier (rapport), sur 80 goutteux, 31 fois. Garrod, sur 100 goutteux, 50 l'ois.

La goutte héréditaire se développe souvent de honne heure, avant l'époque habituelle. C'est de trente à trente-cinq ans que l'on voit ordinairement se manifester la goutte spontanée ; mais la goutte héréditaire n'attend pas toujours aussi longtemps pour se montrer. Souvent elle se déclare à un âge déterminé chez tous les sujets d'une même i'amille. Garrod nous apprend que dans l'une des grandes maisons d'Angleterre, l'aîné de la famille, au moment où il recueille l'héritage de ses ancêtres, est frappé de la goutte ; et cette succession se perpétue depuis quatre siècles.

3° Sexe. — L'influence du sexe sur la production de la goutte n'est pas moins évidente que celle de l'hérédité. Les femmes jouissent, à cet égard, d'une immunité relative qu'il serait impossible de contester. Sur les 80 cas rassemblés par Pâtissier, il en est deux seulement qui appartiennent au sexe féminin. C'est à l'époque de la ménopause que ces accidents se développent de préférence, ainsi que le fait observer Hippocrate.

Sous ce rapport, comme nous le verrons bientôt, le rhumatisme chronique diffère essentiellement de la goutte. Il existe cependant des exceptions à cette règle, et l'on voit quelquefois des femmes devenir goutteuses de bonne heure ; mais on reconnaît ici, presque toujours, l'influence de l'hérédité.

Ajoutons enfin que ce sont surtout les formes asléniques de la maladie qui prédominent dans le sexe féminin.

AGE, TEMPlîHÂiMKINT, CLIMATS 139

40 ^yjf. — Q'csi, ,l^> U'ciUe à LreiiLc-ciiiii ans quo s'étond, d'après Scudamore, l'âge classique de la goutte. On l'observe rarement avant la vingtième ou après la soixantième année. Garrod l'a cependant rencontrée une fois chez un sujet âgé de neuf ans, et une fois chez un jeune homme âgé de moins de dix-sept ans. Il rapporte aussi quelques cas dans lesquels celte affection s'est développée chez des vieillards de soixante ou soixante-dix ans.

Le rhumatisme, au contraire, se manifeste plus tôt, et on l'observe, en général, avant l'âge de trente cinq ans.

, 0° Tempérament, constitution. — On s'est souvent attaché à rassembler les caractères d'une constitution spéciale qui prédisposerait à la goutte. Mais l'étude des faits nous apprend qu'elle ne respecte aucun tempérament, et peut se développer aussi bien chez les sujets affaibhs que chez les hommes vigoureux ; seulement le type de la maladie est modifié par les conditions générales de l'organisme. La forme sthénique se rencontre surtout chez les individus sanguins et pléthoriques ; la forme asthénique, chez les femmes et les sujets nerveux.

B. — Influence des climats, de l'alimentation, etc.

Quittons maintenant l'étude des causes qui tiennent à l'individu, pour nous attachera celles qui résultent du milieu dans lequel il existe. Occupons-nous de l'hygiène et surtout de l'alimentation; nous y rencontrerons des données précieuses pour la solution du problème que nous cherchons à élucider.

r Climats. — La géographie médicale nous a déjà montré que la goutte n'appartient guère qu'aux zones tempérées du globe, et semble fuir les contrées tropicales. Inconnue au Bré-

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sil, (Ml AlViqao oX dans les régions ôqiialoriiiles, (il I/; IVappe ccpendiiiil ([Lielquc^ibis les Européens qui .LransporUMil dans l(>s' pays chauds les liabiLudes des pays froids': voilà pûur(pioi aux' Indes orienlalos, les Anglais y sonl quelquefois exposés.

2' Ali/nenlalion excessioe eltUfaul d'exarcicc. ■■ — On a r(;connu de . tout temps qu'un régime trop succulent et une vie trop oisive — deux causes qui agissent souvent de. concert — prédisposent' directement; aux manifestations de la goutte : voilà pourquoi,"; sans doute, elle. prédomine dans, les .classes aisées, et se rencontre moins souvent chez les gens du peuple. G'est ce que l'on'exprime- en .termes . farailliers, en disant que là goutte provient d'un excès des: recettes sur les dépenses.' Nous verrons bientôt que les'faits'ne se prêtent pas toujours à une interprétation aussi facile' ; mais il est certain, du moins, qu'une nourriture' trop animalis'ée favorise le développement de bette affection, et' que les gros mangeurs sont souvent au nombre de ces tributaires.

. 3» Influence du sijstème nerveux. — On ne saurait nier non plus l'influence exercée par les causes cérébrales. Les travaux intellectuels,. les émotions. morales, une grande contention d'esprit, ont toujours occupé une place importante dansl'étiologie de la goutte. C'est ce qui'justiûe la boutade spirituelle par laquelle Sydenham se consolait d'être goutteux lui-même : (( Ditntes interemù ph/re.i- quam pauperes, plures sapienles quam fatiioa , » dit-il en parlant de cette maladie. Il est incontestable que les hommes politiques les- plus distingués, en Angleterre du moins, en deviennent les martyrs ': on peut citer, entre autres, l'exemple des deux Pitt. On sait que le premier de ces deux grands ministres, le comte de Chatam, n'éta'it pas un adorateur de Bacehus. 11 est vrai qu'on ne saurait en dire autant de son flls, William PilK qui ne pre-

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uail jamais la parole à la Cliarahrc des Conimuiies sans avoir réchauffé sou éloquence par des lihaLions aboudanLes.

4" Excès vénéi'iens. — L'abus du coït peuL évideramenL agir dans un sens favorable a la goiitte, grâce aux perLurbalions du système lierveux qui en sont, la conséquence ; mais on peut recourir ici à. une explication plus simple. On sait que les excès dé ce gerire se relient étroitement à l'ivresse des festins, et c'est peut-être au concours de cette dernière circonstance qu'il "faut attribuer ici le rôle principal. ■■[.■' •<■■•.

o° II est deux autres causes qui doivent ' maintenant fixer notre attention ; nous voulons parler de l'influence des boissons fermentées et de l'intoxication saturninè. '

L'action des liquidesfermentés est si manifeste, "que Garrod a pu dire : « L'homme, privé de ces boissons,' n'eût peut-être jamais connu la goutte. »

Le domaine de l'intoxication saturnine est J:)eaucoup plus restreint cà cet égard ;' mais au point de vuepathogénique, ce côté de la question offre le plus grand .intérêt. : Nous allons successivement étudier ces deux ordres de faits.

^ A. — Boissons fermenlée>i. — 11 iaut établir, au point de vue qui nous occupe, une distinction radicale entre les spiritueux.(rhum, eau-de- vie, Avliiskey, genièvre, etc.), qui contiennent de 40 à 70 pour 100 d'alcool, et les simples boissons fermentées (vin,- bière, cidre, . etc.), dont la richesse alcoolique varie de 4; à 20 pour 100. Il semble au premier abord, que plus un liquide est chargé d'alcool, plus il doit prédi.sposer à la goutte ; mais il n'en est pas ainsi, et vous serez peut-être étonné d'apprendre ([ne l'usage et même l'abns des liqueurs distillées, ne. paraissaient pas exercer la

moiiuliv, influeucc à cet ù^i\vi\. Kii cllol, lu goutte ne se rencontre gubve chez les populalious qui boivent de l'eaude-vie. En Suède, où Talcoolisme est si fréquent, d'après Magnus IIuss, il n'est pas question de cette maladie, lien est de même en Danemarck, en Russie et en Pologne. En Ecosse et en Irlande, la goutte est rare parmi les classes inférieures ; à Edimbourg, c'est à peine si, dans une longue pratique nosocomiale, Bennett (1) et Christison en ont rencontré un ou deux cas. Or, dans ces pays, la seule boisson alcoolique dont le peuple fasse usage est le whiskey (eau-de-vie de grain).

A Londres, au contraire,' la goutte est très commune parmi la population ouvrière et se rencontre fréquemment dans les hôpitaux. Or, la seule différence fondamentale qu'on puisse invoquer à cet égard entre le nord et le midi du Royaume- Uni, c'est l'énorme consommation de bières fortes (aie, stout porter) qui se fait parmi les ouvriers de la capitale (2).

L'influence vraiment remarquable de cesboissons est reconnue par tous les auteurs anglais, à commencer par Scudamore ; il nous apprend que « la goutte est beaucoup plus fréquente à Londres, parmi les' gens du peuple, depuis que l'usage du porter est devenu habituel ». Le témoignage de Watson , Budd, ïodd, vient corroborer cette assertion : a La plupart de ceux qui s'adonnent à l'usage de la bière et surtout du porter, dit ce dernier, souffrent tôt ou tard de la

goutte. » . ,v n

Un exemple emprunté à Budd (3) met en lumière 1 influence exercée parce genre de boissons. 11 existe à Londres un corps d'ouvriers qni travaille h l'extraction du sable de la lam.se. Cette opération se fait pendant la marée basse, et les heures de travail tombent, par conséquent, tantôt le jour, tantôt la

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