‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 5)Chapitre 73 sur 232 · Pathologie historique de la goutte · texte numérisé non relu

Pathologie historique de la goutte

Retracer les vicissitudes, que subissent les maladies dans le cours des siècles, et rechercher, dans Thistoire, les causes

CiiAucoT. Œuvr. compl. r. vu. Malud. des Vieillards. 9

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de ces changements, Lel est lo but principal de la pathologie historique; aussi k's investigations de cette espèce nous p(!ruiettent-eUes d'apprécier non seulement rinllueiice patliogénique des causes extérieures, mais encore le résultat des conditions inhérentes à l'homme lui-môme.

Mais, pour qu'il soit possible d'appliquer ce procédé à l'étude d'une maladie, il faut que Tattenlion de nos prédécesseurs ait été depuis longtemps appelée sur ce point ; c'est seulement alors qu'on peut se flatter de recueillir une ample moisson de documents historiques. Or, de pareilles conditions ne se trouvent guère réalisées qu'à l'égard des affections épidémiques, qui ont autrefois exercé de grands ravages, et de certaines maladies chroniques qui ont attiré, de tout temps, les regards des observateurs. Quelques exemples vous feront aisément saisir ma pensée. — La peste, autrefois si redoutable, s'est montrée, pour la dernière fois en France, au commencement du siècle dernier (1721); elle tend d'ailleurs à s'éteindre dans les pays qui en ont toujours été les foyers principaux. On peut donc, à bon droit, se demander quelles étaient les conditions qui en favorisaient autrefois le développement, et qui paraissent avoir cessé d'exister aujourd'hui. — La lèpre subsistait encore à Mar Ligues à la fin du siècle dernier; depuis cette époque, elle a disparu du sol français; elle devient de plus en plus rare en Europe, et tend à se réfugier en Norvège, — comme la goutte en Angleterre. — On comprend tout l'attrait que peut offrir au médecin philosophe l'histoire d'une affection prête à s'évanouir, après avoir joué un si grand rôle et occupé une si grande place dans les préoccupations des législateurs de tous les siècles (1).

1. Les mesures rigoureuses, qui IVappaicnt le lépreux d'un isuicMnenl . i.sulu .-.u sein de la société, ont ôtémainlcnncs dans toute leur sévérité pondantle ^ oyeu- Elles ont .onlribué, peut-être, A l'exlin.-tion de la ^nv. l.erla.us patl.olo-

AiMIUUlTK l>K l-A COUTTK i •"> '

Parmi les affecLions dont l'élude liisLoriquc peut ullVir mi intérêt vraiment scientifique, la goutte se place évidemment au premier rang. 11 est certain, en effet» que cette maladie prédominait autrefois, d'une manière en quelque sorte endémique, parmi les classes les plus favorisées de la société ; aujourd'hui, nous la voyons graduellement s'éteindre, et cependant, elle n'a subi, depuis les temps les plus reculés, aucun changement dans son évolution symptomatique ; car nous la retrouvons toute entière dans les écrits des anciens.

Nous allons vous exposer succinctement les données principales que l'histoire nous fournit pour résoudre cette question.

AiNTIQUlTÉ DE LA GOUTTE.

La goutte, on ne saurait en douter, a été connue en Europe dès la plus haute antiquité ; les écrits d'Hippocrate en font foi. Mais, c'est sous le règne des premiers Césars qu'elle paraît avoir atteint son apogée ; nous possédons, à cet égard, un luxe de renseignements qui ne laisse rien à désirer. Les travaux des médecins, les œuvres des historiens et les satires des poètes, sont remplis d'allusions à cette maladie.

Au premier siècle de l'ère chrétienne, Arétée et Celse d'une part, Ovide et Sénèque de l'autre, nous ont amplement informés des conditions pathologiques du monde romain sous ce rapport. Au ii° siècle, GaHen (130 A. D.) et les intéressants dialogues de Lucien de Samosate (1) nous fournissent de précieux détails, au point de vue hygiénique et médical. Au m' siècle, un édit de Dioclétien dispense les goutteux des

gistcs aimeront mieux invoquer ici la spontanéité niorlMcle ; nous acceptons volontiers ce mot, pourvu qu'il soit bien entendu qu'il ne préjuge rien sur le fond (U; la (luestion, et ne sert qu'à exprimer une lacune dans nos connaissances.

1. Traff«dopodaf/ra : Ocype, Vhomme aux pieds lér/ers. — Ce dernier poëme, au dire de quelques critiques, n'appartiendrait pas à Lucien.

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charges publiques, lorsqu'ils sont uLleiiiLs de (lérormalioiis articulaires assez considérables pour les gôner dans l'exercice des fonctions ordinaires de la vie, circonstance qui semble démontrer à la fois la fréquence extrême de la goutte à cette époque, et l'immutabilité des principaux caractères symptomatiques de cette affection.

Du iii" au VI" siècle, l'état des choses paraît être resté le môme,' si nous en jugeons par les écrits d'Oribase. d'Alexandre de Tralles, d'Aétius, de Paul d'Egine et de plusieurs autres médecins. Au moyen âge, les Arabes, continuant les traditions médicales de l'antiquité, nous enseignent que la goutte n'a guère perdu de terrain depuis cette époque (!)•; et les auteurs duBas-Empire, Âctuarius, Démétrius Pépagomône, etc., nous conduisent jusqu'au xiii" siècle. Arrivés enfin aux temps modernes, nous nous trouvons en présence d'innombrables témoignages qui ne peuvent laisser aucun doute sur la dilfusion générale de la goutte en Europe.

Vous le voyez donc, messieurs, un chaîne non interrompue de preuves historiques nous démontre que, pendant plus de vingt siècles, cette affection a maintenu son empire dans les contrées que nous habitons actuellement. Mais il suffit aujourd'hui de jeter un regard autour de soi pour se convaincre que la goutte tend à devenir de plus en plus rare. 11 convient d'entrer ici dans quelques détails.

DlMIiNllTlON ACTUELLE DE LA GOUTTE.

C'est surtout depuis le commencement du siècle présent

1 11 110 lauL poiul oiiblioi- copundiinl que les iiulicalions (lue préstMileiil U's auLcui'sdc colle cpo.i.K- ..ullVonL pas loiijo.irs une valeur absolue. Trop souvcnl ils se coplaienl les uns les auLres, sans se préoccuper de rassembler des obscrvalions personnelles. Les Arai,es, en parliculier, onl lail de larges en,prunlsàla liUéraLurc médicale «Tocque; eL comme il esL souVenl queshon de la ffoulle dans les ouvra^^es des anciens, ils se sont cerlaiuemenl approprie une partie considérable de leurs li'avaux.

PKUMANE.-SCE IIES CMl.VrJKUES DE LA GOUTTE lô.i

que ce mouvement rétroêTade de la goutte paraît s'iHre manifesté. Les documents recueillis par Corradi (1) nous apprennent que, même en Angleterre, la fréquence de cette maladie a diminué, d'après Owen et Fuller, et qu'elle a notablement baissé en Hollande et en Belgique, d'après Coley, et en Suisse, d'après M. le professeur Lebert. Elle a presque disparu dans les endroits où elle prédominait autrefois, car de nos jours, on ne la rencontre guère à Rome et à Gonstantinople. Il est donc évident que, sous ce rapport, l'état des choses a beaucoup changé. Voilà pourquoi, sans doute, les écrits qui ont paru sur ce sujet, depuis soixante ans, sont en si petit nombre ; car, sauf en Angleterre, l'observation ne fournit que bien rarement des matériaux pour de nouvelles recherches sur la goutte.

Et cependant, malgré sa décadence, cette affection n'a subi aucun changement dans son évolution symptomatique, comme vous allez le voir.

Permanence des cahactères de la goutte.

Il suffît de comparer les descriptions que nous a léguées l'antiquité avec celles que nous trouvons dans les auteurs modernes, pour se convaincre qu'au point de vue cb nique, la goutte est toujoLirs restée fidèle à son type primitif. Ocype, l'homme aux pieds légers, ressemble entièrement, sous ce rapport, aux malades observés par Yan Swieten, seize cents ans plus tard.

Pour ce qui touche à l'étiologie, nous sommes toujours en présence des mêmes conditions : Suétone appelait la goutte morbits dominorwn ; Sydeniiam a exprimé la même idée

1. Délia odierfm diuiiniizionp délia pucku/ra, cL-., dcl ])^'' AU'onso C-orradi.

134 PK»MA>'HN(',K DKS CAIIAC.ÏKHES l)K l.A f.On'TK

dans des termes un peu dill'ôrenls. Quant h l'influence exer" côe sur le développement de cette maladie par les excès de table, elle a toujours figuré au rang des traditions les plus universellement acceptées.

Ajoutons enfin que les médecins grecs et romains, qui ont décrit si nettement les caractères de la goutte, ont à peine indiqué l'existence du rhumatisme articulaire; aussi plusieurs auteurs le considèrent-ils comme une m>aladie nouvelle, ou du moins presque inconnue aux anciens. Telle était l'opinion de Sydenham, reproduite plus tard par Hecker et Leupoldt (1).

Nous aurons plus loin l'occasion de vous démontrer, par des preuves irrécusables, qu'il y a beaucoup d'exagération dans cette manière de voir, et que le rhumatisme a bien réellement existé parmi les grandes nations de l'antiquité ; mais il y a certainement là un contraste assez singulier, et qui suffit en tout cas pour montrer que la physionomie générale de la goutte n'a jamais varié.

Quelle conclusion déduirons-nous des faits que nous venons d'exposer? Admettrons-nous, avec Corradi, que l'affaiblissement de la goutte résulte de l'adoucissement de nos mœurs et d'une meilleure hygiène ahmentaire? Il est certain que, sous ce rapport, nos habitudes ont bien changé. Les soupers de Lucullus ont disparu depuis bien des siècles; nous n'avons plus l'héroïque appétit des preux du moyen âge, et il n'est plus de mode aujourd'hui de se réunir, comme aux festins des Burgraves,

Autour d'un bœuf en lier, servi sur un pliil d'or.

Nous sommes accoutumés à une nourriture moins abondante et moins exclusivement animale, et à des repas moins

1 I Ic-cker. — Rede uhe.v die mifeinan der Folçje der Dyslcra.tieii, etc., in der. med, YereinzeU, 1837. -Lcupoldl. Geschichlc der M«/(V<«. 13erlin,18G3, p. 6(5.

fiKOOnAPIIlK Mh^DIC.M.K ni<, GOUTTE 135

prolongés; irailleurs raliiis des boissons i'errnenLôos a beaucoup diminué, même en Angleterre, oiî les mœurs sociales au siècle dernier laissaient beaucoup à désirer sous ce rapport.

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