LÉSIONS DU GRAND SYMPATHIQUE
que, pour le moment, ce chapitre de nosographie me fait un peu l'effet d'un cadre sans tableau. Il n'existe pas en réalité, à ma connaissance du moins, une seule observation publiée dans laquelle on ait démontré anatomiquement cette névrite bu cette atrophie nerveuse progressive d'où dériverait la forme d'amyotrophie dont il s'agit. L'observation si intéressante d'ailleurs de M. Duménil, invoquée à ce propos, n'a pas le caractère qu'on lui a prêté. Dans ce cas, en effet, — en plus de l'altération des nerfs périphériques, — il existait dans la moelle épinière des altérations trèsprofondes de la substance grise centrale et en particulier des cellules nerveuses motrices, et, par conséquent, on est en droit de se demander si la lésion spinale n'a pas été la première en date.
Des remarques du même genre peuvent s'appliquer aux faits publiés par plusieurs auteurs, et dans lesquels l'amyotrophie progressive est présentée comme la conséquence d'une altération du grand sympathique. Il n'est pas douteux que des lésions du grand sympathique aussi bien des rami communicantes que des ganglions, ont été plusieurs fois observées dans l'atrophie musculaire progressive ^ mais je ne sache pas que, dans aucun de ces cas, la non-existence d'une lésion des cellules nerveuses des cornes antérieures ait jamais été régulièrement établie. D'un autre côté, il est constant que fort souvent les lésions du grand sympathique font absolument défaut dans les formes les plus variées de l'amyotrophie progressive spinale. C'est ce dont témoignent entre autres, péremptoirement, les observations recueillies a la Salpêtrière par M. le docteur Lubimoff (de Moscou), et publiées dans les Archives de physiologie (1874).
où une amyotrophie généralisée, assez mal caractérisée d'ailleurs cliniquement, semblait devoir être rattachée à une lésion des nerfs périphériques. La moelle épinière était tout à tait saine dans ces deux cas.
Ici se terminera, Messieurs, l'exposé des considérations que j'ai voulu vous présenter, concernant les amyotrophies spinales. Chemin faisant, vous avez pu vous convaincre, si je ne m'abuse, que l'histoire de ces aifections s'est éclairée d'un jour nouveau, en présence des résultats fournis par les études récentes relatives à l'anatomie patholog-ique topographique de la moelle épinière.
Ces études, vous ne l'avez pas oublié, ont eu pour caractère particulier de faire marcher, si l'on peut ainsi dire, du même pas, dans une étroite connexion, la clinique et l'anatomie pathologique. Il me paraît opportun de vous montrer dans un bref aperçu, puisque l'occasion s'en présente, les principales acquisitions qui leur sont dues.
D'une façon générale, elles tendent à établir que la moelle épinière est composée d'un certain nombre de régions, répondant, en quelque sorte, à autant d'organes doués de fonctions spéciales. La lésion spontanée, isolée, générale ou partielle de chacun de ces organes s'accuse et se révèle durant la vie, par autant de composés symptomatiques particuliers, susceptibles d'être rattachés aujourd'hui par le diagnostic à leur origine organique. Ainsi se trouvent constituées, dans la pathologie spinale, un certain nombre d'affections élémentaires dont la combinaison produit les formes complexes, celles-ci pouvant être, à leur tour, à l'aide de l'analyse clinique, décomposées en leurs éléments constitutifs.
L'expérimentation avait déjà, depuis longtemps, tracé la voie et déterminé même un certain nombre de ces régions fondamentales auxquelles je faisais allusion tout à l'heure. Mais elle n'avait pas, tant s'en faut, pénétré aussi avant que
l'a fait la patholog-ie avec le concours des moyens puissants d'investigation anatomique dont nous disposons aujourd'hui.
Je place sous vos yeux une sorte de plan topographique où se trouvent indiquées, par des teintes diverses, les régions de lamoelle épinière, jusqu'ici explorées parle pathologiste. Les terres inconnues sont laissées en blanc ; leur champ, vous le voyez, est encore grand ; mais il tend à se rétrécir de jour en
Fig. 30. — A, A, cordons latéraux; — A', faisceaux de Tiirck. — B, B, Kones radiculaires postérieures. — C, G, cornes postérieures. — D, D, cornes antérieures. — F, zone radiculaire antérieure. — E, cordons dé Goll.
jour. Ce n'est pas là, tant s'en faut, une carte complète, comparable, même de loin, à nos cartes géographiques modernes si perfectionnées-, c'est toutefois un essai supérieur peut-être, à quelques égards, aux tentatives d'un Strabon ou d'un Pom- .ponius Mêla.
, Vous voyez les anciens faisceaux postérieurs décomposés en deux régions bien distinctes : 1° les faisceaux de Goll [Fig. 30, E) dont la lésion isolée a été déjà plusieurs fois
constatée et répond à un ensemble symptomatique qui ne tardera pas sans doute à être nettement déterminé et à prendre rang dans la clinique usuelle ; 2° les zones radiculaires postérieures {Fig. 30, B,B), substratum anatomique de l'ataxie locomotrice progressive.
Les faisceaux antéro-latéraux des auteurs doivent à leur tour être décomposés en trois régions : 1° les faisceaux latéraux proprement dits, A, A; ils se montrent affectés systématiquement dans toute leur étendue des deux côtés de la moelle, dans le cas de sclérose latérale symétrique et, partiellement, d'un seul côté de la moelle, dans la sclérose des-
Fig. 31. — Coupe transversale de la région lombaire de la moelle 'provenant d'un sujet chez lequel les muscles du membre inférieur gauche étaient paralysés et atrophiés. A, La zone radiculaire du côté gauche en partie sclérosée. B, Zone radiculaire droite saine. C, Les méninges à ce niveau sont épaissies et enflammées. La corne antérieure correspondante, au contraire, est exempte d'altération. (Cas communiqué par M. Pierrot.)
cendante consécutive aux lésions cérébrales ou spinales en foyer; 2° les faisceaux de Tîirck, A\ — leur pathologie se confond presque toujours avec celle des faisceaux latéraux ; 3° les zones radiculaires antérieures, F-, elles ont été laissées en blanc. Quelques observations établissent cependant qu'elles peuvent être lésées isolément {Fig. 31, A). L'altération s'est traduite, dans ces cas, ainsi qu'on eût pu le prévoir, par une paralysie avec amyotrophie dans le membre correspondant a la région lésée de la moelle épinière.
Pour ce qui est de la substance grise, on connaît mal les effets d'une lésion isolée des commissures, et en ce qui concerne les cornes postérieures {Fig. 30, C), on sait seulement que, lorsqu'elles sont le siège d'une altération profonde, il
se produit une anesthésie cutanée plus ou moins prononcée dans les parties du corps situées du même côté que la lésion spinale. Nos connaissances sont plus avancées relativement au — rôle pathologique des cornes grises antérieures. Il est, en effet, bien établi aujourd'hui qu'elles peuvent être lésées isolément, primitivement, ou, au contraire, d'une façon secondaire et l'on sait que dans les deux cas, si l'altération porte sur les grandes cellules motrices, il s'ensuit forcément la production d'une amyotrophie. Celle-ci se développe rapidement, si la lésion spinale évolue suivant le mode aig-u (jjaralysie spinale infantile) ou au contraire d'une façon lente et progressive {amyotrophie sjnnaleprotopathiqîie, — sclérose latérale amijotrophique, etc.), si elle évolue suivant le mode chronique. Les cornes grises antérieures {cellules nerveuses motrices) et les zones radiculaires antérieures {trajet intraspinal des racines antérieures) paraissent être les seules régions de la moelle épinière qui intéressent directement la nutrition des muscles.
Tel est l'état des choses, quant à présentée ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que les résultats acquis, tout imparfaits qu'ils soient encore, permettent déjà de pressentir, pour la pathologie spinale, un brillant avenir.