‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource]Chapitre 15 sur 213 · PÉRIODE DES DOULEURS FULGURANTES · texte numérisé non relu

PÉRIODE DES DOULEURS FULGURANTES

progressive. Mais là s'arrêtent les analogies, et, dans le détail, nous n'avons plus qu'à saisir des différences qui permettent presque toujours de poser le diagnostic sans difficulté.

On a coutume d'établir dans la progression de l'ataxie locomotrice, qu'on suppose évoluer d'une façon normale, un certain nombre de périodes. On en reconnaît, en général, trois principales.

La première a reçu le nom àe période jprodromique. Pourquoi prodromique? L'appellation est peut-être mal choisie, car, déjà, lorsque les premiers symptômes apparaissent, la lésion est constituée, visible. Et d'ailleurs, conçoit-on une période prodromique susceptible de s'étendre à de nombreuses années, 8, 10, 12, 15 ans par exemple? Peut-être vaudrait-il mieux l'appeler période des douleurs fulgurantes. Ces douleurs, en effet, sont incontestablement l'un des phénomènes les plus saisissables, bien qu'il ne soit pas absolument constant. Quoi qu'il en soit, la maladie, dans cette période, est représentée cliniquement par deux ordres de symptômes qui coexistent dans les cas complets et se montrent isolément dans les cas imparfaits, frustes, ainsi qu'on les nomme encore. Ce sont : 1° les symptômes céphaliques (paralysie d'un nerf moteur avec toutes ses conséquences, amblyopie plus ou moins marquée) \ 2° les symptômes spinaux représentés, à cette époque, par les douleurs fulgurantes.

Dans la seconde période, dite de la maladie constituée, et qui pourrait recevoir la désignation de période d'incoordination motrice, le tableau clinique se compose, en premier lieu, des symptômes de la première période, en proportion variée; ainsi les symptômes céphaliques persistent et peuvent

-'^ PÉRIODE d'inCOOUDINATION

se montrer aggravés, plus accentués ; les douleurs fulgurantes, parfois, sont devenues plus intenses. Mais, et c'est là le point capital, les symptômes spinaux ont subi une modification importante.

On note, en second lieu, l'incoordination tabêtique des mouvements volontaires. En quoi consiste ce symptôme? Vous savez que les membres inférieurs ayant conservé leur pouvoir dynamométrique, il y a asynergie, c'est-à-dire association vicieuse et intempestive des actes moteurs élémentaires, asynergie quia pour résultat de troubler la marche, la station, et même de les rendre impossibles.

Simultanément, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il se produit, en outre, des troubles diyersdansla transmission des impressions sensitives, se traduisant : !=> par une abolition des différents modes de la sensibilité cutanée ; 2° par une insensibilité des parties profondes : muscles, articulations, os, etc.

La troisième période mériterait peut-être la qualification de période paralytique. En même temps que la plupart des autres symptômes s'aggravent et que les membres supérieurs, libres jusqu'à ce moment, sont envahis à leur tour, suivant le mode indiqué dans notre Prodrome anatomique, on voit un affaiblissement paralytique réel s'emparer des membres inférieurs, et s'y substituer progressivement à l'incoordination. En même temps aussi, la nutrition souffre fréquemment d'une manière générale : les malades maigrissent et il est fort commun de voir chez eux se déclarer des symptômes de phtisie. D'autres fois, la nutrition est atteinte lentement, localement : les muscles s'atrophient dans les membres privés du mouvement : il se produit une tendance aux eschares sacrées ; les symptômes de la cystite ulcéreuse apparaissent.

Tel est. Messieurs, en raccourci, le type vulgaire de

DOULEURS FULaURANTES

l'ataxie locomotrice progressive. Nous sommes en mesure, maintenant, de faire ressortir les anomalies, les déviations du type.

Attachons-nous, en premier lieu, à l'étude de la première période. C'est alors qu'il importe surtout de reconnaître l'ataxie locomotrice; car, étant encore à ses débuts, on peut espérer qu'il sera moins difficile d'en enrayer la marche. Cependant, à cette époque, elle est fort souvent méconnue. Pour beaucoup de personnes encore, la maladie ne commence qu'au moment où l'incoordination, l'ataxie qui lui donne son nom, est déjà manifeste. Or, je le répète, à ce momentlà, elle peut dater déjà de 10, 15 ou même 20 ans. D'ailleurs, elle s'arrête parfois d'elle-même à cette période, sans jamais pousser plus loin, mais aussi sans rétrograder. C'est pourquoi, Messieurs, nous allons nous efforcer de vous montrer que les douleurs fulgicrantes et les symptômes céphaliques peuvent se présenter et se présentent, en réalité, le plus souvent avec des caractères à peu près spécifiques, et qui, en l'absence de tout autre phénomène concomitant, permettent communément de reconnaître la maladie pour ce qu'elle est et de la dénommer.

Arrêtons-nous, en premier lieu, aux douleurs fulgurantes, réservant, pour une époque prochaine,- l'examen approfondi des symptômes céphaliques. Il suffira, pour faire ressortir l'importance de cette étude, de vous rappeler que, pendant de longues années, ces douleurs peuvent composer à elles seules, toute la symptomatologie de l'affection.

Les douleurs fulgurantes se rencontrent d'ailleurs dans la très grande majorité des cas d'ataxie locomotrice progressive. Il est incontestable, toutefois, qu'elles font défaut chez quelques malades-, mais c'est là une véritable exception.

30 DOULEURS TiRÉBRANTES ET LANCINANTES

Ainsi, d'uprès une statistique de M. Cyon, qui comprend 203 cas, les douleurs fulgurantes ont été notées expressément dans 138 ; 8 fois seulement on insiste sur leur absence Les variations qu'elles peuvent offrir nous conduisent à établir deux categ-ories :

1° Douleurs térébrantes. Dans cette première variété les douleurs sont comparées par les malades à celles que déterminerait l'introduction brusque et soudaine d'un instrument piquant, d'un poinçon, d'un poignard, auquel on imprimerait en même temps un mouvement de torsion Ces douleurs sont limitées à un point et siègent le plus ordinairement au voisinage d'une jointure. Toutefois, ce serait aller trop loin si l'on prétendait qu'elles épargnent toujours le corps des membres. En général, dans un accès, les douleurs térébrantes alternent en différents endroits et occupent successivement plusieurs points des deux côtés du corps.

A l'endroit où elles siègent, il se produit momentanément, dans un espace très circonscrit, une hyperesthésie plus ou moins prononcée : le moindre frôlement exaspère la douleur, tandis qu'une pression un peu forte amène du soulagement.' Les membres inférieurs sont toujours préférablement affectés ; néanmoins, les membres supérieurs, la tête, le tronc, ne sont pas, tant s'en faut, toujours respectés.

2° Douleurs lancinantes. Dans la deuxième variété, qui, du reste, coexiste d'habitude avec la première, les dou'ieurs méritent, à proprement parler, le nom de douleurs fulgurantes. Elles semblent suivre le trajet d'un nerf le long duquel elles passent comme un éclair. Il en résulte que le membre ou une partie d'étendue variable est rapidement parcouru par la fulguration douloureuse. En raison de la courte durée delà sensation pénible, la délimitation exacte du nerf affecté est souvent difficile. Elle peut se faire cependant très net-

DOULEURS CONSTRICTIVBS

tement, bien que le cas soit rare, lorsque des éruptions cutanées se manifestent le long des nerfs où siège la douleur. C'est ce qui a lieu chez une malade nommée Magdali.., que je vous présente, et qui, pendant le cours d'un accès douloureux des plus intenses, nous a offert successivement des éruptions à'ecthyma sur le parcours du petit nerf sciatique d'abord, puis sur celui du saphène interne. Aujourd'hui encore, vous pourrez reconnaître les cicatrices dues à ces lésions qui remontent déjà à quatre ou cinq ans.

3° Douleurs constrictives. En outre des douleurs fulgurantes, il y a à étudier, dans l'ataxie, les douleurs constrictives; ces douleurs surviennent soit en même temps que les précédentes, soit en dehors d'elles. Leur durée est plus longue, leur persistance plus grande. Il semble que, sur certains points^ le membre soit saisi dans un étau. La douleur intéresse-t-elle le tronc ? Les malades la comparent à l'étreinte qu'occasionnerait une cuirasse ou un corset trop serrés. Les douleurs constrictives s'exaspèrent fréquemment dans le temps où régnent les crises térébrantes ou fulgurantes proprement dites. Nous résumerons, en quelques mots, la caractéristique des douleurs fulgurantes :

1° La fulguration douloureuse, comme son nom l'indique, n'a qu'une durée passagère -,

2° Elle se répète à des intervalles variables de manière a constituer des accès qui se prolongent pendant 4, 5 ou 8 jours ;

3° La douleur atteint son maximum d'intensité, surtout durant la nuit ;

4" Les rémissions qui séparent les accès peuvent être parfaitement libres -, les douleurs constrictives font seules exception à la règle et persistent à un certain degré, dans l'intervalle des crises -,

5° Le retour des accès varie beaucoup; il s'effectue tous

Page 1