‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 1072 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CATHERINE, MARIE, assise sur le devant, à gauche, est occupée à dessiner.

Catherine, entrant. Comment? mademoiselle Marie,

vous êtes restée à la maison toute seule a travailler? vous n'êtes pas à la promenade du matin?

marie. Non; mais je les ai vus partir. La cavalcade était magnifique : mon oncle était dans la calèche; Malvina, ma cousine, était à la portière, et elle a tant de grâce à cheval ; elle monte si bien !

Catherine. Joli talent, pour une demoiselle!

marie. Et où est le mal?

Catherine. Les convenances avant tout, Madcmoi-

LAGNY, — Imprimerie de Yulat et Cie. — N° 4 . —

MALVINA

selle, les convenances ; et quand je pense aux accidents...

marie. Il n'y avait rien à craindre, puisque M. de Barentin, ce jeune élégant, qui est l'ami de la maison, caracolait à ses côtés, sur son beau cheval anglais.

Catherine. Son cheval , qui appartient à monsieur votre oncle.

marie. Comme II s'en sert toujours, c'est le sien. Catherine. A ce compte, cette maison de campagne serait aussi la sienne.

Air du Ménage de garçon.

Sans façon, et deux ans de suite, Il est venu loger ici.

marie, quittant son dessin, et allant auprès de Catherine .

C'est un jeune homme de mérite, Un philosophe sans souci, Un sage, qui n'a rien à lui.

CATHERINE

Je conçois hien cette sagesse, Car il peut, grâce à son aplomb, Se passer toujours de richesse, Tant que les autres en auront.

Il peut se passer de richesse, Tant que les autres en auront.

marie. Toi qui, l'année dernière, l'avais vu arriver avec tant de plaisir !

Catherine. Sans doute, le premier abord est pour lui : un joli cavalier, une jolie tournure; et ses malheurs dont il parlait toujours et ce service qu'il

avait rendu à votre oncle... ce spectacle, où il avait

pris sa défense sans le connaître et puis, vous le

dirai-je, j'ai cru d'abord que c'était un prétendu pour vous.

marie. Pour moi?

Catherine. Oui , il était galant, assidu, il ne vous quittait pas; et j'aime tout de suite ceux qui vous aiment; mais soudain cela a cessé, et pourquoi? je vous le demande.

marie. Je m'en vais te le dire. Il y a un an, quand il est venu ici pour la première fois, il n'y avait que moi; car ma cousine Malvina était à Paris. A mon aspect il parut troublé; toutes ses phrases, qu'il n'achevait jamais, étaient toujours précédées et terminées par un soupir; quand je le rencontrais dans le jardin, c'était dans des allées solitaires, un mouchoir à la main, les yeux rouges, et un air de désespoir et d'égarement qui me faisait peine et qui me faisait peur... car il avait toujours l'air d'un roman., mais

d'un roman au cinquième volume au moment des

catastrophes.

Catherine. Voyez-vous cela !

marie. Mon oncle même s'en était aperçu et ne nous laissait jamais ensemble; et un jour que j'étais à travailler, comme aujourd'hui, dans le salon, il prit une chaise, s'assit à côté de moi : « Marie, me dit-il, Marie... » Il leva les yeux au ciel, laissa tomber sa tète sur sa poitrine, et la conversation en resta là.

Catherine. C'était fort embarrassant.

marie. Aussi, ne sachantque lui dire, je me mis à lui parler de tout le monde, de ma famille, de mon oncle Dubreuil. Je lui appris qu'il était le plus riche négociant de la Bretagne, qu'il adorait sa fille unique, qu'il s'occupait de son établissement, que ma cousine Malvina, qui était dans ce moment à Paris, chez une de nos tantes, aurait un jour une dot superbe; tandis que moi, pauvre orpheline, élevée par les bontés de mon oncle, j'é n'avais rien à attendre, rien à espérer;

et, pendant que je parlais, je voyais sur sa physionomie une expression toute particulière. Dans ce moment on sonna le dîner, auquel, contre son habitude, il fit le plus grand honneur; le soir, au salon, il prit du punch; le lendemain, sa mélancolie était partie; et quelques jours après il fit comme elle. Catherine. Vraiment!

marie. Il allait à Paris, disait-il, pour des affaires importantes; et cette année, au moment où on l'attendait le moins, il est revenu, toujours galant et empressé, auprès de moi ; mais ce n'est que quand il y a du monde, et quand on nous regarde.

Catherine. C'est singulier, et, en attendant,

Air de Oui et non.

Il commande dans la maison, Plus haut que votre oncle peut-être.

marie. C'est bien vrai. (Elle va reprendre son dessin.)

CATHERINE

Pour prendr' chez nous un pareil ton, Après tout, est-il notre maître?

Quoique souvent il en ait l'air, A le servir qu' d'autres essaient ; Je n'en suis pas> moi : j'ai 1' cœur fier, J' n'obéis qu'à ceux qui me paient.

Oui, Mademoisell', j'ai 1' cœur fier, J' n'obéis qu'à ceux qui me paient

marie. Ce n'est pas vrai; car moi, qui n'ai rien, qui ne te donne rien...

Catherine. Quelle différence! vous êtes mon enfant d'adoption, vous, et votre cousin Arved que j'ai nourri,

que j'ai élevé (Regardant le dessin de Marie.) Ah!

j mon Dieu! ce dessin que vous faites là! mais c'est I lui ! c'est lui-même!

marie. Oui : d'après le portrait qui est là-bas dans le salon.

Catherine. Quelle différence ! celui-ci est bien plus ! ressemblant.

marie. Tu l'as reconnu; tant mieux. C'est une surprise que je ménage à mon oncle, pour sa fête. (Elle i se lève.)

' Catherine. Si je l'ai reconnu, ce cher enfant! depuis qu'il est parti pour l'armée, je n'ai plus que vous à qui je puisse parler de lui; car mademoiselle Malvina, la fille, de notre maître... ce n'est pas ma faute si je ne la chéris pas autant que yous deux. Elle est bien aimable, bien brillante dans un salon; mais, si j'étais homme, si j'étais à marier, si je voulais être heureux tous les jours, ce n'est pas elle que je choisi- I rais : c'est vous.

marie. Y penses-tu, ma bonne Catherine? ne parlons plus de cela.

Catherine. Et pourquoi donc?

marie. Parce que, probablement, je ne me marierai jamais; car, vois-tu bien, dans le temps où nous vivons, quand on n'a pas de dot...

Catherine. Est-ce que votre oncle ne vous en donnera pas une?

marie. Je le crois; mais, si j'accepte sa dot, il faudra, enmèmetemps, accepter le mari qu'il medonnera; et je tiendrais à choisir.

Catherine. C'est aisé.

marie. C'est selon; peut-être suis-je difficile. Non que je veuille, comme ma cousine, de grands sentiments, de grandes passions : je me rends justice, je suis peu faite pour les inspirer.

Ain de la Robe et les bollei.

Pour jamais sortir do ma sphère, Je n'ai pas assez do talents ;

MAL VIN A

C'est pour cela qu'il me faudrait, ma chère,

Un mari comme je l'entends,

Qui, me comprenant tout de suite,

Se contentât d'être chéri, Et voulût bien prendre peur du mérite

Tout l'amour que j'aurais pour lui.

Mais, pour cela, je lui voudrais un caractère, des qualités...

Catherine. Que vous avez rêvés.

marie. Non, que je connais . que j'ai vus quelque part.

Catherine. Votre cousin Arved, par exemple.

marie. Mais, oui, si je choisissais un mari, je voudrais qu'il lui ressemblât. Il est si bon, si aimable! et je me dis souvent, ma bonne Catherine, que celle qu'il épousera sera bien heureuse.

Catherine. Et pourquoi ne serait-ce pas vous?

marie. Y penses-tu? Arved est déjà maître d'une fortune considérable, il fera un beau chemin dans le militaire, mon oncle a des vues sur lui, j'en suis sûre ; et moi, qui dois tout à ses bontés, pourrais-je penser à contrarier les plans de bonheur qu'il forme po r sa fille? Non, Catherine, qu'il n'en soit plus question : et comme Arved ne peut jamais être mon mari , eh bien! je resterai demoiselle ; il y a encore de vieilles filles qu'on aime bien, quand elles sont bonnes, et pas trop ennuyeuses. Mais j'enlends la calèche.

Catherine. C'est votre oncle qui revient avec M. de Barcntin. (Marie rentre dans la chambre à gauche, en emportant son carton de dessin.)

Page 1