‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 109 sur 1121 · CÉCILE, MADAME DE SAVENAY, LUCIEN · texte numérisé non relu

CÉCILE, MADAME DE SAVENAY, LUCIEN

madame de savenay, à Cécile, avec dépit. Je permettrais encore les ministres... mais leurs femmes et leui\s sœur.?... je ne peux pas m'y résoudre ! Il y a dans cette petite bourgeoise... une parodie de grande dame, qui me sutfoque... elle n'a pas même de quoi être impertinente... et elle l'est...

Cécile, souriant. Comme une duchesse.

madame de savenay, avec colère. Elle ! je l'en défie ! elle aura beau faire... elle n'aura jamais cette impertinence de bon ton qui est de naissance, et que les parvenus ne peuvent acquérir... Venez-vous, Cécile?..

lucien, se mettant devant elle. Pardon, Mademoiselle, un mot, de grâce... vous pouvez bien l'accorder à un prétendu, et devant madame la marquise, votre parente... (Cécile et la marquise reviennent près de lui.) Je vous ai vue cet hiver à Paris... et je me iuis dit : « Ou je ne me marierai jamais, ou elle sera ma femme... » Et Raymond, mon camarade et mon ami, à qui je ne cachai pas mes espérances et mes craintes, m'aida à vaincre tous les obstacles... Comme votre tuteur, il ne réglait que votre fortune... votre main dépendait de vous et de votre respectable parente, madame de Savenay, qui par sa position et sa naissance pouvait me. repousser, moi, homme nouveau... Il a triomphé de sa résistance... il a obtenu son consentement, p'us encore!., le vôtre... oui... je ne m'abuse pas... c'est son crédit sur vous,., c'est son influence, bien plus que mon mérite, qui vous a décidée... et dans ma joie, dans mon égoïsme, je n'ai rien examiné, rien vu, que mon bonheur; je n'ai pas pensé au vôtre... mais aujourd'hui... et pour la première fois... je crains que l'obéissance seule...

Cécile, souriant. Je comprends! la phrase de madame Guiberta produit son effet...

LA CALOMNIE

lucien, vivement. Non, sans doute. (Avec embarras.) Mais elle a remarqué... votre froideur... votre réserve... et ainsi que le prétendait tout à l'heure madame la marquise... si dans les discours du monde il y a quelque chose de véritable... si cette union doit vous coûter une larme ou on regret... si enfin... je ne suis pas aimé .. comme je vous aime...

Cécile, gravement. Je vous entends, Monsieur... et vous n'aurez point fait en vain un appel à ma franchise.

madame de savenay. Cécile... que voulez-vous dire?

Cécile. Tout ce que je pense, Madame... (Après un instant de silence, et se retournant du côté de Lucien.) Orpheline de bonne heure, j'ai à peine connu mon père, qui, quoique d'une noble et ancienne famille, avait préféré son pays à sa noblesse... il avait pris du service sous l'Empereur... et s'était battu...

madame de savenay, avec dédain. Comme un roturier, comme un soldat.

Cécile. 11 était devenu général et intime ami...

madame de savenay, de même. De l'usurpateur..

Cécile. A qui il resta plus fidèle que la fortune... Aussi, proscrit après Waterloo et mort dans l'exil, il confia par son testament l'administration du peu de biens qu'il me laissait à un jeune homme, un avocat pauvre et obscur... qu'il avait élevé, à qui il avait, autrefois, fait obtenir une bourse au Lycée impérial... Ce jeune homme, c'était Raymond, voire ami... et votre camarade d'études...

lucien, avec chaleur. Je sais ce que vuus devez à son zèle et à ses talents... je sais que lors des lois d'indemnité, c'est lui qui fit valoir vos droits.

Cécile. Qui les fit triompher dans ce procès..

lucien. Qui commença sa réputation.

Cécile. Et qui changea en une brillante fortune le modeste héritage de l'orpheline... Madame de Savenay, ma parente, consentit alors à me retirer de la pension où mon tuteur m'avait placée, et voulut bien m'emmener avec elle, ici, en Normandie, dans son château... où nous vivions la plus grande partie de l'année. Le reste du temps se passait à Paris... et là, Monsieur, dès que je fus en âge de m'établir, je me vis entourée de jeunes gens aimables et brillants, qui se disaient mes adorateurs et qui m'offraient leurs hommages... à moi, ou à ma fortune, je n'examinerai pas. Mais ce que je puis vous attester, Monsieur, c'est que libre de choisir parmi eux, je l'aurais fait si leur mérite m'avait dicté quelque préférence... Tous m'étaient également indifférents... Un seul, peut-être, parla quelque temps à mon cœur ou à mon imagination... sans le savoir... sans m'en rendre compte... je crus l'aimer... je l'aimais peut-être...

lucien, vivement. Et lui...

Cécile. Ne s'en doutait seulement pas, et n'a jamais pensé à moi! 11 avait raison... tout nous séparait... je ne pouvais lui appartenir... et je ne comprends pas d'attachement possible en opposition avec le devoir... C'est vous dire, Monsieur, que cette chimère n'existe plus... Vous vous êtes présenté... vous avez demandé ma main... Mon tuteur m'a dit : « Monsieur Lucien de Villefranche est mon ami « d'enfance et mon adversaire politique... mais c'est un « homme de mérite, un homme d'honneur... 11 t'aime éper- « dûment, il te rendra heureuse, je te le jure, aie confiance « en moi. » Et j'ai répondu : « Mon ami, disposez de ma « main... » Voilà, Monsieur, comment je vous ai connu, et comment je me suis engagée à vous; fidèle à mes serments et à mes devoirs, je me conduirai en honnête femme, en amie dévouée, je serai digne de vous et de votre estime... je le sens... je vous le promets!.. Et maintenant, en échange de l'amour ardent et passionné que vous éprouvez, ditesvous, pour moi, vous me demandez des sentiments pareils, que vous blâmeriez, peut-être, s'ils existaient déjà, mais que

le temps amènerabientôt sans doute ; et lorsqu'il en sera ainsi, je ferai comme aujourd'hui, Monsieur, je vous dirai la vérité... je vous la dirai toujours !.. et maintenant que vous savez tout, croyez- vous en moi?..

lucien. Oui, plus qu'en moi-même !.. j'étais un insensé... j'exigeais ce que je ne puis obtenir encore, et ce que j'attendrai du temps et de mes soins!.. Pour commencer... confiance entière et absolue ; et, quoi qu'il arrive... quoi qu'on puisse dire...

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