‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 108 sur 1121 · LUCIEN, CÉCILE, MADAME DE SAVENAY, HERMINIE · texte numérisé non relu

LUCIEN, CÉCILE, MADAME DE SAVENAY, HERMINIE

madame de savenay. Y pensez-vous, Cécile? prendre ainsi la parole et Youstnettreen scène devant des étrangers,, des... bourgeois!. .

Cécile. J'ai eu tort, ma cousine, puisque vous me désapprouvez... et que Monsieur me semble de votre avis... par son silence... du moins.

lucien. Non, Mademoiselle... je conçois votre indignation, et moi-même je la partageais en entendant outrager ainsi un camarade de collège, un ami d'enfance à qui je dois mon bonheur... car c'est à lui que je dois mon mariage. Mais ce mariage, auquel il veut assister, doit-être célébré sans bruit et sans éclat... d'abord à oaus'e,de la santé de madame la marquise... et puis k: ministre, qui ne peut s'absenler de- Paris que pour vingt-quatre heures, désirait arriver ici sans èlre connu... et, dans cette petite ville, oà la curiosité s'éveille d'un rien... je crains que la scène de tout à l'heure...

LA CALOMNIE

herminie. Oh! vous d'abord vous craignez tout! le moindre bruit vous effraie... le moindre propos vous arrête... Sans cesse aux aguets pour interroger la rumeur publique, vous vous laissez guider par elle; et avant de faire une démarche, une visite, un pas, avant de saluer quelqu'un, vous regardez autour de vous, et vous vous demandez : Qu'est-ce qu'on va dire?

lucien. J'en conviens... et devant vous, Cécile, devant vous que j'aime... j'avouerai hautement ce besoin d'estime, cette crainte des jugements du monde...

Cécile. Qui est d'un honnête homme.

herminie. Ou d'un poltron... car enfin vous êtes l'ami et le camarade de mon frère, vous pensez comme lui au fond du cœur... oui, Monsieur, par inclination vous êtes ministériel... mais la peur de l'opinion vous empêche d'être... de la vôtre; et à la Chambre... vous votez contre nous de crainte des journaux et des épigrammes... qui vous empêchent de dormir!.. Bien plus... ici même, quoique épris et amoureux autant que peut l'être un député, vous avez été un as à avouer votre amour... et pourquoi?... parce que mademoiselle Cécile de Mornas est la cousine de madame la marquise de Savenay, d'un sang noble et légitimiste... et que vous vous répétez sans cesse : Que dira ie monde?., que dira mon journal?., que dira l'extrême gauche? Enfin pour être heureux et pour épouser celle que vous aimez, vous avez été obligé de demander permission...

lucien, avec fierté. A qui, s'il vous plaît?..

herminie. A la révolution de juillet... qui y consent... ou qui du moins ferme les yeux... à condition que vous redoublerez, contre son tuteur, contre le ministre, vos attaques...

lucien. Dites mes conseils, les conseils d'un frère; et s'il les suivait plus souvent, s'il bravait moins l'opinion publique, que je respecte, il ne serait pas en butte aux outrages et aux calomnies dont on l'abreuve chaque jour.

herminie. Et qui n'ont pas le sens commun...

madame de savenay, d'un ton grave. Peut-être... Madame... peut-être...

Cécile. Quoi! ma cousine, vous pourriez croire...

herminie, à part. Je déteste les marquises.

madame de savenay. Permettez, permettez... il ne faut pas faire si légèrement le procès à l'opinion publique... non pas que je me sois donné la peine d'examiner ici jusqu'à quel point ses attaques peuvent être fondées... car, nous autres, nous nous occupons fort peu de vos affaires actuelles ; et dans mon château de Savenay, en Normandie, où je passe la moitié de l'année, nous ne discutons pas...

herminie. Que faites-vous donc, Madame ?

madame de savenay. Nous attendons!.. Mais enfin, il y a un vieux proverbe, bien peuple, bien trivial, en qui j'ai la bourgeoisie d'avoir confiance... c'est qu'il n'y a pas de feu sans fumée... et dans ce que dit le monde... quelque absurde que ce soit.,, il y a toujours au fond quelquechose de vçai... toujours.

Cécile. Quoi! ma cousine, vous n'admettez pas que la calomnie...

madame de savenay. Non, ma chère, la calomnie n'existe pas... je n'y crois pas... passe pour de la médisance, et si elle ose élever la voix, c'est qu'on lui en donne sujet... car dans la haute société... on n'invente pas... on raconte...

hermine, avec intention. Il est alors des gens de qui on raconte beaucoup. *

madame de savenay, avec hauteur. Vous en connaissez, Madame?..

herminie, la regardant. De très-proches...

madame de savenay. Dans votre famille, sans doute... et sans aller plus loin, votre crédit sur votre frère... et cet emprunt que. votre mari vient d'obtenir suffiraient pour jus-

tifier une partie des reproches qu'on adresse au ministre.

herminie, avec ironie. Vous croyez?

lucien, vivement. J'en étais sûr !.. je le lui ai dit... et malgré mes instances... malgré mes prières... il a cédé à vos sollicitations...

hermimje. Ah ! c'est vous, Monsieur, qui vous y opposiez...

lucien. Avais-jc tort? vous voyez ce que produit une telle faveur... les bruits injurieux qu'elle fait courir, et Jes cris de rage que poussent déjà vos ennemis !..

herminie. Je n'ai jamais prétendu leur être agréable, au contraire... et j'espère bien que mon mari n'en restera pas là... qu'il ira plus haut !..

lucien, avec chaleur. Quoi! vous oseriez plus encore... et le pays, et la presse, et le monde... que ne dira-t-on pas?

herminie. C'est juste!., c'est votre phrase.., je l'attendais.

lucien. Et qu'y répondez-vous?..

herminie, gaiement. Que je compte sur votre mariage... pour faire diversion... et pour occuper le monde!... il aura lieu de s'étonner et de causer à son tour, en voyant d*un côté tant d'empressement et d'ardeur... (Montrant Cécile.) de l'autre, tant de calme et de réserve... et il trouvera sans doute piquant de vous voir plus tard rencontrer dans votre ménage l'opposition que vous aimez tant à la Chambre. (Apercevant une femme de chambre qui entre.) Pardon, Monsieur, pardon, Mesdames... on nous annonce que nos appartements sont prêts... et je vais m'occuper de ma toilette, pour recevoir mon frère et mon mari. (Elle leur fait la révérence et sort.)

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