SCÈNE IL HERMIN1E, RAYMOND, LUCIEN
hermime. Comment, Monsieur, vous ne déjeunez pas avec nous?..
Raymond, avec son chapeau et ses gants. Non vraiment ! .. le vicomte de Saint-André a trahi, hier soir, mon incognito, et il faut que j'aille ce matin, avec le sous-préfet et les no-
tables de la ville, à trois lieues d'ici, poser la première pierre d'un phare qui doit éclairer la côte... Impossible de me soustraire à cet honneur, qui va me valoir quelques quolibets... N'est-ce pas, Lucien?., vous allez dire, vous autres, que le ministère a beau établir des phares, il n'y voit pas plus clair pour cela...
lucien. Mon ami, j'aurais voulu te parler...
raymond. Est-ce à ce sujet?..
lucien. Non, pour autre chose...
haymond. Impossible, en ce moment... ces messieurs vont venir me prendre en voiture... si même ils ne m'attendent déjà... mais je reviendrai pour diner... un grand diner, où j'aurai l'élite de la population... les titres sont connus... il faut en accepter les charges... Mais ce soir... pour nous dédommager, (Frappant en riant sur l'épaule de Lucien.) le contrat que nous signerons...
lucien. C'est justementà propos de cela... queje voudrais te faire part... d'une inquiétude... que j'ai.
raymond. Je devine... ta corbeille qui n'arrive pas... Sois tranquille, tout était commandé avant mon départ, et choisi avec un goût... Ce n'est pas moi qui m'ensuis chargé.., c'est ma sœur... qui a présidé à tout cela!
LAGNY. — Imprimerie de Vialat etCie. — HJu 3 — G
LA CALOMNIE
lucien. Quoi ! c'est, madame qui a eu cette complaisance?..
kaymond. Elle en a (Hé ravie! les femmes aiment toutes à se mêler des corbeilles de noce... (A sa sœur.) Et quand celle-là arrivera-t-ejle?
herminie. Aujourd'hui, je le suppose; du moins on me l'a formellement promis... le premier magasin de Paris!..
Raymond. Ce n'est pas une raison d'exactitude... au contraire!.. N'importe... j'aime à y croire... et tantôt nous jouirons de l'effet...
lucien, à demi-voix. Oui... mais comme je te le disais... je désirerais te parler?..
herminie , faisant la révérence. Je vous demande bien pardon, Monsieur, j'étais arrivée avant vous.
Raymond. Quoi!., même en famille, on se dispute chez moi les audiences... Parlez vile... les dames d'abord... c'est de droit... (Lucien va s'asseoir sur un des fauteuils.)
herminie. Deux mots suffiront... Je vois avec peine, Monsieur, que vous ne me rendez jamais justice...
raymond. Si vraiment... j'ai pu te reprocher de l'étourderie, de la frivolité... jamais de torts sérieux !.. etsi chaque jour ils m'attaquent dans mon honneur... ils ont du moins respecté le tien!.. C'est une joie et une consolation réservées à notre vieux père, qui n'en a plus d'autres...
herminie. Eh bien! Monsieur, s'ilenest ainsi... vous savez ce que je vous ai dit hier?..
Raymond. Tu m'as dit tant de choses...
herminie. Pour cette nomination... dont j'ai promis de vous parler sans cesse, quoi qu'il m'en coûte...
Raymond. Ça ne te coûtera plus rien, tu n'auras plus cette peine... notre nouveau collègue est nommé...
herminie, avec joie. 11 serait vrai?..
Raymond. Et ce n'est pas ton mari...
herminiEj avec colère. Ah! c'est une trahison !..
lucien, avec étonnement et se levant. Comment!., il était sur les rangs?..
raymond. Tu l'entends ! . . voilà Lucien . . . voilà nos amis euxmêmes qui haussent les épaules à l'idée seule d'une pareille prétention... et si j'avais pu l'accueillir un instant, ils s'y seraient opposés.
lucien, avec-chaleur. Oui, vraiment... pour ton honneur...
raymond. Je ne le leur fais pas dire...
herminie, à Lucien, Et moi, Monsieur, je me rappellerai ce mot-là...
raymond, se retournant vers Lucien. A toi, maintenant... parle...
lucien. Pas devant ta sœur...
herminie. Je comprends... encore quelque perfidie... quelque complot contre moi...