SCÈNE vi
LUCIEN, à l'écart, près de la table où sont les journaux ; CÉCILE, MADAME DE SAVENAY.
Cécile, gaiement à madame de Savenay, et sans voir Lucien. C'est bien étonnant... comment, ma cousine, vous n'avez pas remarqué?..
madame de savenay. Quoi donc?..
Cécile. Qand nous sommes entrées au salon, et pendant que nous le traversions, il s'est fait tout à coup un grand silence... et tout le monde avait un air si extraordinaire...
madame de savenay. Un air de déférence... on sait dans ce pays ce qu'est la marquise de Savenay... et leur respect.
Cécile, toujours gaiement. Était bien grand !.. ils baissaient tous les yeux... sans nous adresser la parole... et à peine étions-nous passées... j'entendais derrière nous un bourdonnement... qui cessait dès que vous retourniez la tète.
madame de savenay, gravement. De nouvelles arrivées... surtout quand elles ont quelque distinction dans les manières... sont toujours sûres d'attirer l'attention... ici, dans cette petite ville... où l'on n'a rien à faire qu'à regarder...
Cécile. Je le crois bien... tout à l'heure, dans la cour, quand ces pauvres pèrheurs sont venus me remercier... de la gratification que je leur avais l'ait obtenir du ministre...
LA CALOMNIE
lucien, s'avançant. C'est donc vrai ! . .
Cécile, l'apercevant. Ah! Monsieur... vous étiez là?..
lucien. Oui, Mademoiselle... [Vivement.) Mais cette gratification dont vous parlez?..
Cécile. Vous savez... ces marins qui hier conduisaient notre barque, et qui, plusieurs fois déjà, ont exposé leurs jours pour des naufragés... ils sont bien misérables, et je voulais vous prier de parler en leur faveur, mais mon tuteur est si bon! il m'a enhardie... j'ai osé lui raconter leur dévouement... et jugez de mon bonheur!., ils ont eu une gratification et sont nommés gardes-côtes.
lucien. Pas autre chose!.. [Avec trouble.) Je veux dire... voilà tout.
Cécile. Cela suffit, puisqu'ils sont enchantés!., et pendant qu'eux, leurs femmes et leurs enfants me remerciaient dans la cour, avec tant de joie que j'en étais attendrie... je me retourne et je vois toute la société du salon, dont les figures étaient appliquées contre les carreaux des fenêtres... et ils me regardaient tous avec un air de raillerie que je ne puis vous rendre. . . Est-ce parce que j'avais des larmes dans les yeux? c'est très-mal .. . 11 paraît que dans ce pays ils sont très-moqueurs...
madame de savenay. C'est possible... mais ils ont du bon... surtout une sévérité de mœurs et de principes que j'approuve... Ce matin, et pendant que je prenais mon bain... les femmes de chambre de l'établissement causaient entre elles d'une jeune personne d'ici... qu'elles traitaient de la bonne manière.
Cécile. Pauvre jeune fille !..
madame de savenay. Et leur indignation m'a fait plaisir!., une demoiselle de haute naissance qui, à peine âgée de dixhuit ans, a déjà eu quatre inclinations... pour ne pas dire plus?.. Concevez-vous cela?., concevez-vous un scandale pareil?..
Cécile, souriant. Peut-être aussi est-ce un mensonge?., car cela me paraît invraisemblable...
madame de savenay. Invraisemblable ou non, j'admets... (car je suis toujours portée à l'indulgence. ..) j'admets qu'il y ait seulement inconséquence... ou étourderie... n'importe !.. elle n'a que ce qu'elle mérite... Dès qu'une femme fait parler d'elle... elle est dans son tort... de ce côté-là... je suis sans pitié... Est-ce qu'on a jamais rien dit de moi?..
Cécile. Non, sans doute.
madame de savenay. Pourquoi?., parce qu'il n'y avait rien... où il n'y a rien, le monde perd ses droits; car je le répéterai sans cesse, au fond de tous les jugements humains... il y a toujours quelque chose!., n'est-ce pas, monsieur Lucien?. . Eh ! mon Dieu ! . . qu'ayez^ous donc?. . comme vous voilà pâle et troublé...
lucien , passant entre les deux femmes. J'en conviens... mais c'est de colère... et d'indignation... car moi aussi... je connais la jeune personne dont vous parliez tout à l'heure...
madame de savenay, souriant. Ah ! la demoiselle aux quatre inclinations...
lucien. Oui, Madame... et je cherche en vain à m'expliquer... qui a pu donner lieu à d'aussi absurdes suppositions?..
Cécile, vivement et sautant de joie. Elle n'est donc pas coupable... Ah! que vous me faites plaisir !.. (A madame de Savenay.) Vous voyez, je m'en doutais d'avance... parlez, Monsieur... contez-nous cela!., vous la connaissez donc?..
lucien, avec trouble. Oui... sans doute... et beaucoup...
madame de savenay, sèchement. Je ne vous en fais pas mon compliment.
lucien, avec émotion. J'ajouterai que vous, Madame, vous pouvez l'apprécier encore mieux que moi... car elie est de votre société intime...
madame de savenay. Est-il possible?..
' Cécile, naïvement. Alors... et moi aussi... je la connais donc? (Avec joie.) Dieu, que je suis contente de l'avoir défendue... car de toutes mes amies de pension... il n'en est pas une, grâce au ciel, de qui un pareil soupçon puisse seulement approcher... son nom, Monsieur... son nom?..
lucien. Oui, vous le saurez... oui, quelque coup que je puisse vous porter... je dois tout vous dire... ne fût-ce que pour chercher avec vous, et la cause de ces outrages... et les moyens de les punir.
madame de savenay. Parlez donc !
Cécile. Parlez... cette jeune fille si indignement accusée...
lucien. C'est vous !..
Cécile, poussant un cri et passant près de madame de Savenay. Moi ! moi! grand Dieu !..
madame de savenay, avec indignation. Une personne qui est sous mon égide et ma protection... on ose l'attaquer... on ose avoir besoin de la défendre !
Cécile, lui prenant les mains. Ah! que je vous remercie!
lucien. Oui... je pense comme vous... oui, sa vue seule devrait réduire ses ennemis au silence... et cependant, ni vous, ni moi, ne pouvons empêcher les bruits les plus injurieux, les plus invraisemblables dp se glisser dans l'ombre et de se répandre.
madame de savenay. Et comment?., et par qui?
Cécile. Oui, Monsieur... achevez... je puis, je veux tout entendre; ce droit de défense que je réclamais pour une autre... on ne me le refusera pas, à moi, je l'espère; et pour me défendre, il faut au moins connaître ceux qui m'accusent. Et d'abord... ces personnes qui m'aimaient... non, vous avez dit mieux... que j'ai aimées... quelles sonteîies?
lucien. Je l'ignore! mais à quelques mots... que j'ai entendus, là, au salon... où j'écoutais incognito... à quelques railleries, que j'ai cru comprendre... (A Cécile.) et que m'a répétées madame de Guibert... la malignité s'exerçait sur la reconnaissance et sur l'amitié bien naturelles que vous portiez à votre tuteur...
madame de savenay. Là... je vous l'ai toujours dit!., vous en parlez sans cesse avec un enthousiasme, une exaltation ! ce matin encore... ici, quand tout le monde l'attaquait, vous avez pris hautement la parole... vous vous êtes posée son avocat. . .
Cécile. J'ai eu tort... sans doute... mais cependant...
madame de savenay. Les jeunes personnes ne veulent jamais rien croire... il n'en faut pas davantage pour donner lieu aux remarques, aux commentaires, aux interprétations.
lucien. Auxquelles la scène de tout à l'heure a prêté une nouvelle force... cette gratification... cette place accordée à de pauvres gens...
madame de SAVENAY. Vous voyez bien!.. Qu'aviez-vous besoin de solliciter pour cas gens-là?., vous saviez bien que le ministre céderait à vos instances., et que cela ferait jaser... car il ne sait rien vous refuser...
lucien, avec inquiétude. En vérité...
madame de savenay. Ce n'est pas comme à moi qui, dernièrement encore, n'ai pas même pu obtenir une place de garçon de bureau pour mon vieux valet de chambre... Mais, dès qu'il s'agit d'elle, tout est bien. .. tout est juste !.. et c'est plutôt par la faute de Raymond que seront venus de tels bruits, cay il fait partout de Cécile un tel éloge... c'est une telle admiration... que moi, qui vous parle, j'ai cru souvent qu'il l'aimait...
LUCIEN ET CÉCILE. Lui?..
madame de savenay, aves dignité. En tout bien... tout honneur, s'entend... car j'étais toujours là... et ce n'est pas devant moi, et dans ma maison, qu'on pourrait supposer...
lucien, avec impatience. Eh bien! c'est ce qui vous trompe... les suppositions ne respectent rien... et je ne vou-
LA CALOMNIE
lais pas... je craignais de vous dire que vous-même n'étiez pas épargnée.
madame de savenay, passant devant lui. Moi, la marquise de Savenay !.. Je voudrais bien voir qu'on se permît...
lucien. J'ai entendu, à côté de moi, quelqu'un du pays murmurer, à l'oreille de son voisin, que c'était vous qui aviez favorisé, ou du moins toléré de pareils sentiments.
madame de savenay, poussant un cri. Ah ! c'est une infâme et atroce calomnie, que rien au monde, ne pourrait justifier.
lucien. On ajoutait que c'était le prix de la pension de dix mille francs que vous venez d'obtenir du ministre.
madame de savenay. Mais c'est une horreur qui n'a pas de nom...
lucien, vivement et avec joie. Ce n'est donc pas vrai?., cette pension n'existe pas?
madame de savenay. Si Monsieur... mais d'abord, elle n'est que de cinq mille francs...
lucien, avec impatience. Eh ! qu'importe le chiffre...
madame de savenay. 11 importe, Monsieur, qu'elle avait été accordée, sous la Restauration, aux loyaux services du marquis de Savenay, et que, supprimée arbitrairement à la révolution de Juillet... elle m'aété rendue dernièrement avec justice...
lucien. Par qui?..
madame de savenay. Par le ministre... par Raymond.
lucien, avec force. Vous voyez donc bien qu'il y a, dans leurs mensonges mêmes, une apparence de vérité... et comme vous le dites vous-même...
madame de savenay. Mais c'est à étrangler toute la ville d^e Dieppe... 11 faudrait donc, pour leur complaire, renoncer à une pension qui m'est due...
Cécile. Ma pauvre cousine...
madame de savenay. Et c'est vous, Mademoiselle, qui êtes cause de tout cela... ce sont vos étourderies... vos inconséquences qui rejaillissent sur moi... et me compromettent.
Cécile. J'espère que non, Madame ; de pareils bruits sont trop absurdes, pour que la raison n'en fasse pas justice... [Passant près de Lucien, et avec dignité.) Mais si, malgré leur invraisemblance, ils pouvaient, Monsieur, influer un instant sur votre esprit ou sur votre cœur... vous êtes libre, je vous rends vos promesses... Ce mariage n'est connu que de mon tuteur et de sa famille, le reste du monde l'ignore, et la rupture n'en causera ni bruit, ni scandale...
lucien. Moi, renoncera vous, quand je vous aime plus que jamais... quand je voudrais, au prix de tout mon sang, confondre ces infâmes !..
Cécile. Laissez-moi achever... Je ne puis rien contre des outrages dont j'ignore l'origine et la cause; je ne puis convaincre ceux qui m'ont jugée sans m'entendre et sans me connaître... mais je puis vous dire à vous, Monsieur, je ne suis pas coupable... je n'ai rien à me reprocher, et je n'en ai qu'une preuve à vous donner... mon serment... s'il suffit, à vos yeux, pour répondre à toutes les calomnies... Si dans ce moment, où tout m'accable, vous seul croyez en moi... ce sera un gage d'estime, que je n'oublierai jamais... une marque de tendresse qui vous acquiert, dès aujourd'hui, cet amour que vous réclamiez hier... et ma vie entière se passera à vous le prouver... Maintenant, Monsieur, prononcez... j'attendrai votre réponse. {Elle salue et sort.)