SCÈNE V* Les précédents, M. BERNARD
bernard. Ah! il n'y a plus de place; peu m'importe, j'ai une loge, et j'espère rouler vos montagnes.
lecrand. A qui ai-je l'honneur de parler?
bernard. Monsieur, on me nomme Bernard Lerond, et je suis négociant, rue Saint-Denis, à la Bonne-Foi.
Air des Poètes sam-scuch.
J'ai toujours accueilli chez moi, Ge fut notre règle commune, La justice et la bonne foi, Et bientôt j'ai vu la fortune Avec elles venir s'asseoir Dans mon comptoir. (4 fois.)
DEUXIÈME COUPLET
Je n'ai pas d'acajou brillant, Et chez moi la dorure manque ; Mais des doublons, de l'argent franc, Surtout de bons billets de banque; Voila, Monsieur, ce qu'on peut voir Dans mon comptoir, (i fois.)
legrand. Est-ce que Monsieur se croirait attaqué?
BERNARD. Moi , Monsieur? point du tout; mais j'ai deux neveux, deux charmants garçons, qui sont à la tète de mon magasin, et que j'aime comme s'ils étaient mes fils. Eh bien ! ce matin, en arrivant de Bordeaux, où j'avais été faire un voyage pour mes affaires, imaginez-vous qu'au lieu de m'embrasser et de me demander de mes nouvelles, ils m'abordent en se plaignant d'une injure qu'on leur a faite ! Ils prétendent qu'on a voulu les tourner en ridicule... Et je ne souffrirai pas qu'on attaque ma famille...
legrand. Comment ! Monsieur, est-ce que messieurs vos neveux portent des moustaches?
bernard. Non, Monsieur.
legrand. Est-ce qu'ils portent des éperons?
bernard. Non, Monsieur. Qu'est-ce que c'est que des éperons, des moustaches? je voudrais bien voir qu'ils en eussent : est-ce qu'ils rougiraient de leur état? Apprenez, Monsieur, que l'état de commerçant est le plus beau et le plus utile de tous.
Air : J'ai va partout dans mes voyages.
C'est lui qui répand l'abondance Par ses efforts industrieux; C'est lui dont l'utile influence Unit tous les peuples entre eux.
Aux nobles fruits de la victoire, Si les otats doivent l'honneur, Si les beaux-arts en font la gloire, Le commerce en fait le bonheur.
Et quand on a l'honneur d'être commerçant, on doit être fier d'en porter l'habit. Qu'est-ce que c'est que des moustaches?
legrand. Prenez garde; n'en parlez pas si haut : si l'on vous entendait, il y aurait peut-être du danger.
bernard. A Dieu ne plaise que j'en dise du mal; je les respecte trop pour cela.
Air : A soixante ans.
Rendons honneur aux guerriers intrépides Qui pour la France ont bravé le trépas; S'il le fallait, en les prenant pour guides, On nous verrait tous marcher sur leurs pas. Mais jusqu'alors, au sein de nos murailles,
(Montrait la place des mouêiae* ?>• )
Ce noble signe a seul droit de flatter Ceux qui déjà, sur les champs de batailles, Ont acheté le droit de le porter.
legrand. Quant à cela, tout le monde est de votre avis, et voilà justement ce que nous voulions faire entendre. Bernard. Oh ! parbleu, c'est entendu.
Air de la Robe et dei Bottes.
Chez nous l'honneur devance l'âge; Et les Français pensent avec raison Qu'on peut bien avoir du courage Sans avoir de barbe au menton ; Et fiers d'une aussi noble tâche, Aux ennemis il ferait voir Que pour leur couper la moustache, On n'a pas besoin d'en avoir.
legrand. Alors je ne vois pas trop pourquoi messieurs vos neveux n'ont pas voulu permettre qu'on attaquât un léger ridicule qu'ils ne partagent pas.
bernard. Oui, je crois que nous nous sommes fâchés un peu vite, et qu'au fait tout cela ne tombait que sur les éperons.
legrand. Vous l'avez dit.
bernard. Eh bien ! Monsieur, nous sommes aussi gens à entendre la plaisanterie ; et je suis sûr que s'il en est encore quelques-uns parmi nous qui tiennent à cette petite manie, ils seront les premiers à en rire... Tenez, moi, je me charge d'arranger l'affaire, et de leur dire :
Air de la Sentinelle.
Oui, croyez-moi, déposez sans regrets Ces l'ers bruyants, cet appareil de guerre, Et dos Amours, sous vos pas indiscrets, N'effrayez plus la cohorte légère.
Si des beautés dont vous causez les pleurs,
Nulle à vos traits ne se dérobe,
Conteutez-vous, heureux vainqueurs.
De déebirer leurs tendres cœurs,
Et ne déchirez plus leur robe.
legrand. Et je suis sûr qu'ils auront égard à la pétition.
bernard. Je vous remercie, Monsieur, de m'avoir éclairé... Je vais me placer dans ma loge, et vous m'entendrez. (S'adressant au parterre.) J'espère maintenant que personne n'a plus de réclamations à faire.