‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 279 sur 1121 · scène m · texte numérisé non relu

scène m

BERNARDET, CÉSARINE, allant s'asseoir sur un fauteuil, à droite.

bernardet, debout, près d'elle. Vous aviez grande envie d'aller à ce concert?

césarine. Vous croyez?

bernardet. Quelque peu flatteur que ce soit pour nous... j'en suis persuadé...

césarine. A la bonne heure, au moins ! il y a du plaisir avec, les gens qui vous comprennent... Eh bien! oui, docteur... nous étions hier au soir chez le ministre; il est plus en faveur que jamais, aussi il y avait un monde à sa réception... impossible de l'avoir à soi un instant. A peine a-t-il eu le. temps de me dire: «Allez-vous demain au concert? ma loge est à vos ordres. » Puis il a ajouté à demi-voix : « N'y manquez pas, j'ai à vous parler. »

bernardet. Et sur quoi?

césarine. Je l'ignore... probablement sur la loi que l'on doit voter demain.

bernardet. On dit qu'elle ne passera pas.

césarine. 11 lui manque quatre voix... 11 faut que nous les lui trouvions.

bernardet. Comment cela?

césarine. Nous verrons!.. Attendons d'abord que je lui aie parlé.

bernardet. Vous aurez le temps, le concert sera long... 11 y aura bien du malheur si entre deux morceaux vous ne lui dites pas un mot pour moi.

césarine. Cette place à l'École de médecine?..

bernardet. Tout le monde m'y désigne, vous le savez ! et il est dans l'intérêt du pouvoir d'avoir là un professeur qui lui soit dévoué... qui prenne de l'influence sur cette jeunesse turbulente... c'est excellent les jours d'émeute... avec quelques phrases... « Jeunes gens, jeunes étudiants, mes jeunes « amis... » on se rend populaire... ils cassent les vitres aux cours de vos collègues et vous portent en triomphe, ce qui vous lance... et vous fait arriver de plain pied.,, à tout ce qu'il y a de plus élevé... Sic itur ad astra... Pardon de vous parler latin... la force de l'habitude.

césarine, souriant. Je comprends très-bien, docteur; je connus votre génie et votre activité pour vos intérêts...

bernardet. Et ceux de mes amis... Je vous dois une belle clientèle, c'est vrai... vous m'avez mis en vogue par votre migraine et vos spasmes nerveux... ils ont fait ma fortune, j'en conviens, je ne suis pas ingrat. Mais vous conviendrez qu'à mon tour, gazette ambulante et bulletin à domicile, je ne parle dans mes ordonnances ou mes consultations que de vous, de vos soirées, de vos succès... et s'il est quelqu'un de ces secrets qu'on n'imprime pas, mais qu'on a besoin de faire connaître mystérieusement à tout Paris... ne suis-je pas là'.'., en vingt-quatre heures lecoupfest porté, l'effet est produit et mes chevaux sont rendus... Voilà du dévouement. . .

césarine, se levant et lui tendant la main. Je le sais, docteur, et vous pouvez compter sur moi.

Bernardet. Vous parlerez au ministre?

césarine. Ce matin même.

bernardet. C'est comme si j'étais nommé; un mot encore!., mais celui-là dans votre intérêt... M. de Miremont, votre mari, est-il jaloux?

césarine. Cette question!..

bernardet. C'en est une comme une autre... Est-il jaloux?

césarine. Quelquefois... si je voulais... il aurait des idées de jalousie... dont je tire de temps en temps parti... mais seulement quand il y a absolue nécessité... Maintenant pourquoi cette demande?..

bernardet. On prétend que le ministre est charmant pour vous.

césarine. Mon mari est actionnaire d'un journal en crédit.

bernardet. J'entends bien !.. niais on assure que d'autres idées qui ne sont rien moins que politiques l'empêchent de vous rien refuser... dans l'espoir sans doute que votre cœur.,.

Un jour sera tenté D'égaler Orosmane en générosité.

césarine. Qui a dit cela?

bernardet. C'est un bruitencore sans consistance... Fautil le laisser errer au hasard ou le démentir sur-le-champ? je vais prendre vos ordres pour les transmettre à mes amis; commandez! que dirai-je?

césarine, froidement. Vous pouvez dire, docteur, que l'on perdra son temps.

bernardet. Je le savais d'avance ! Je sais qu'entourée d'adorateurs, mais insensible à leurs hommages, vous n'aimez personne et n'avez jamais aimé!

césarine. Qu'en savez-vous?

bernardet. La Faculté s'y connaît!

césarine. La Faculté pourrait bien se tromper!.. [Lentement.) Il y a peut-être telle personne au monde pour qui j'aurais sacrifié autrefois la plus brillante position... [Vivement.) J'étais folle alors... je ne le serai plus! l'expérience arrive...

bernardet, souriant. Je devine! un premier amour! césarine. C'est possible.

bernardet. Un beau jeune homme qui vous adorait..,

césarine. Au contraire!., et c'est là le plus piquant... je crois qu'il ne m'aimait pas... [Vivement.) Les inclinations sont libres; je l'ai oublié, je n'y pense plus... mais je lui en voudrai toute ma vie... et c'est là peut-être ce qui m'a donné ce besoin de distraction et d'activité , maintenant mon bonheur et ma seule passion; j'aime à me voir à la fois trois ou quatre affaires sérieuses ou futiles qui m'occupent et m'inquiètent. Ce sont des tourments si vous voulez, mais ce sont des émotions!., c'est de l'espérance ou de la crainte; c'est vivre du moins!.. Voilà pourquoi vous me voyez souvent, si étourdie ou si audacieuse, brusquer la fortune que je pouvais attendre, changer d'idée au moment du succès, me lancer dans des périls que je connais... que je prévois... mais qui font battre le cœur... et rendent plus douce encore la joie du triomphe!

bernardet. Vous avez manqué votre vocation ; vous étiez faite pour gouverner un empire !

césarine, souriant. On ne peut plus maintenant... ils se gouvernent tout seuls, et il ne nous reste plus à nous autres femmes que la diplomatie du ménage, la politique du salon... et les intrigues secondaires... C'est toujours cela... il faut se faire une raison et se contenterde ce qu'on a... faute de mieux!.. [Gaiement.) De quoi s'agit-il aujourd'hui?., et pourquoi ce déjeuner?..

bernardet. Tous nos jeunes amis, qui vous sont dévoués et qui ne jurent que par vous, viennent ce matin (excepté votre cousin Oscar, qui ne sait pas encore de quoi il est question), viennent ce malin délibérer avec du Champagne sur une affaire assez importante... Nous avons parmi nous de grands talents, de grands génies; nous n'avons pas de députés... et un député qui serait des nôtres... qui serait à nous... ça ferait bien.

césarine. Certainement!., ou du moins si ça ne fait pas de bien... ça ne peut...

bernardet. N'est-ce pas?., c'est ce que je dis... Or, ladéputation de Saint-Denis est vacante, et avant de travailler les électeurs... il faudrait savoir au juste quel est celui d'entre nous que nous porterons, que nous pousserons d'un commun accord.

césarine. C'est une élection préparatoire... et avcz-vous quelques idées?.,

bernardet. J'attends les vôtres!

césarine, après un instant de silence. Vous, par exemple ! bernardet, après avoir ré/léchi. Non!., j'aime mieux ce que je vous disais tout à l'heure... [Lentement.) Je ne me

ferais député comme tout le monde que pour

césarine, de même. Pour avoir la place !..

bernardet, de même. Et si je l'ai tout de suite...

césarine. Ladéputationest inutile.

bernardet. C'est toujours ça de sauvé!.. On perd aux affaires du pays un temps qu'on peut employer pour les siennes... Ah ! je ne dis pas un jour... si d'autres idées... que vous ne pouvez deviner...

césarine, souriant en le regardant. Peut-être!., en fait d'idées d'ambition ou de fortune, on devine toujours aisément... en allant au plus haut... c'est là que vous visez... et dans notre famille encore...

bernardet, un peu troublé. Moi... Madame!..

césarine. Si je me trompe, tant mieux... Revenons à la députation... qui prendrons-nous?

bernardet. Il y a quelqu'un qui en a bien envie... M. de Montlucar; mais, vu ses opinions... il demande avec instance... à être nommé malgré lui... C'est possible!

césarine. Oui, mais pas encore. Il se met en même temps sur les rangs pour l'Académie des Sciences morales et politiques : il faut que tout le monde arrive.

BERNARDET. C'est JUSte.

césarine. J'ai quelqu'un pour qui je voudrais vous voir, vous, mon cher Bernardet, ainsi que vos amis, employer toute votre influence; bien entendu qu'en même temps je vous seconderais du côté de mon mari et du ministère.

bernardet. Eh! qui donc9

césarine. Mon cousin Oscar Rigatf».

bernardet. En vérité, vous avez déjà fait beaucoup pour lui, et après tout, ce ne sera jamais qu'un... un bien bon t nfant, pas autre chose.

césarine. Je le connais mieux que vous, mais c'est mon parent, et je dois pousser ma famille... non pour elle, mais pour moi. Je ne veux pas qu'on dise : C'est la cousine d'un marchand de bois, mais c'est la cousine d'un député, d'un conseiller, que sais-je? c'est, moi que j'élève et que j'honore en lui.

bernardet. Soit!., mais il est bien heureux, car il n'est pas fort.

césarine. Tant mieux!., ce sera un homme à nous; ce seront trois ou quatre emplois dont il aura le titre et que nous exercerons à sa place. C'est comme son père, qui ne peut pas rester à Villeneuve-sur- Yonne, où il est... c'est un imbécile, mais c'est mon oncle, et il faut absolument pour moi que nous le mettions quelque part.

bernardet. Que sait-il faire?

césarine. 11 ne sait rien.

bernardet. Mettez-le dans l'instruction publique, une inspection, une sinécure.

césarine. Son fils est déjà maître des requêtes, et son unique occupation est de ne rien faire.

bernardet. Il aidera son fils.

césarine. J'y penserai; mais pour Oscar, c'est convenu, n'est-il pas vrai? Je compte sur vous et sur nos amis.

bernardet. Je les pousserai dans cette direction.

un domestique, entrant. La voiture de Madame.

césarine. Ah ! mon Dieu! le concert sera commencé et je n'entendrai pas la symphonie en ré mineur. Adieu, docteur, vous avez ma parole.

beiinardet. Vous avez la mienne; et pour la réponse?

césarine. Chez moi, tantôt.

bernardet. Et à vous, toujours ! attachement éternel. (7/ la reconduit jusqu'à la porte et la salue.)

LA CAMARADERIE

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