‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 331 sur 1121 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

ABIGAIL, tenant un livre, LA. REINE, tenant à la main un ouvrage de tapisserie, entrent par la porte à droite. ; Abigaïl se tientdeboutprès de la reine, qui va s'asseoir à droite du spectateur, près du guéridon.

abicaïl. Je ne puis revenir de mon bonheur, et quoique depuis deux jours je ne quitte plus Votre Majesté, je ne puis croire encore qu'il me soit permis, à moi, la pauvre Abigaïl, de vous consacrer ma vie.

la reine. Ah! ce n'est pas sans peine !... Tu as dû penser, lorsque je t'ai si froidement accueillie, que tout était perdu. M lis, vois-tu bien, ma fille, on ne me connaît pas... J'ai l'air de céder... je cède même pendant quelque temps; mais je ne perds pas de vue mes projets, et, à la première occasion qui se présente de montrer du caractère... C'est ce qui est arrivé !

abigaïl. Vous avez parlé à la duchesse en reine!

la reine, naïvement. Non, je ne lui ai rien dit; mais elle a bien vu à ma froideur que je n'étais pas satisfaite... et d'elle-même, quelques heures après, elle est venue, d'un air embarrassé, m'avouer, qu'après tout, et quels que fussent les obstacles qui s'opposaient à ta nomination, elle devait faire céder les convenances à ma volonté... et, exprès pour la punir... j'ai encore hésité quelques instants... et puis j'ai dit que décidément... je voulais!

abigaïl. Que de bontés! (Montrant le livre qu'elle tient à la main.) Votre Majesté veut-elle?.. (La reine lui fait signe quelle est prête à l'entendre. Abigdil va chercher un tabouret, se place près de la reine, ouvre le livre et lit.) Histoire du Parlement!..

la reine, avec un geste d'ennui et posant la main sur le livre. Sais-tu que j'avais bien raison de te désirer... car, depuis que tu es avec moi, ma vie n'est plus la même! Je ne m'ennuie plus, je pense tout haut... je suis libre... je ne suis plus reine...

abigaïl, toujours le livre à la main. Les reines s'ennuient donc?

la reine, lui prenant des mains le livre quelle jette sur le guéridon qui est près d'elle. A périr!.. Moi surtout... S'occuper toute la journée de choses qui ne disent rien au cœur, ni à l'imagination. N'avoir affaire qu'à des gens si positifs, si égoïstes, si arides. Avec eux j'écoute... avec toi je cause : tu as des idées si jeunes et si riantes...

abigaïl. Pas toujours!., je suis si triste parfois !

la reine. Ah! il y a une tristesse qui ne me déplaît pas... comme hier, par exemple, quand nous pariions de mou pauvre frère qu'ils ont exilé... et que je ne puis revoir ni/ embrasser, moi, la reine... que par un bill du parlement que je n'obtiendrai peut-être pas !

abigaïl. Ah ! c'est affreux.

la reine. N'est-ce pas?.. Et, pendant que je parlais, je t'ai vue pleurer; et, depuis ce moment-là, toi qui as su me comprendre, je t'aime comme une compagne, comme une amie.

abigaïl. Ah ! qu'ils ont raison de vous appeler la bonne reine Anne !

la reine. Oui, je suis bonne. Ils le savent, et ils en abusent... Ils me tourmentent, ils m'accablent d'embarras, d'aflaires et de demandes; il leur faut des places; ils en veulent tous! et tous la môme... tous la plus belle !

abigaïl. Eh bien ! donnez-leur des honneurs et du pouvoir... moi, je ne veux que vos chagrins.

la reine, se levant, et jetant son ouvrage sur le guéridon. Ah! c'est ma vie entière que tu me demandes, et que je te donnerai. Tu me tiendras lieu de ceux que je regrette, car nous sommes tous exilés... eux en France, et moi sur ce trône.

abigaïl. Et pourquoi rester isolée et sans famille, vous qui èles jeune... qui êtes libre?

la reine. Tais-toi... tais-toi!.. C'est ce qu'ils disent tous, et, à les en croire, il faudrait se donner à un époux que je n'aurais pas choisi; n'écouter que la raison d'État, accepter un mariage imposé par le parlement et la nation... Non,

LE VERRE D'EAU

non... j'ai préféré ma liberté, j'ai préféré à l'esclavage la solitude et l'abandon.

abigaïl. Je comprends... quand on est princesse, on ne peut donc pas choisir soi-même... ni aimer personne?

la reine. Non vraiment!

abigaïl. Comment!., en idée, en rêve, il n'est pas permis de penser à quelqu'un?

la beine, souriant. Le parlement le défend.

abigaïl. Et vous n'oseriez le braver? Vous n'auriez pasce courage... vous, la reine?

la reine. Qui sait? je suis peut-être plus brave que tu ne crois!

abigaïl, vivement. A la bonne heure !

' la reine. Je plaisante!.. C'est, comme tu le disais un

rêve! une idée... un avenir mystérieux, des projets chimériques où l'imagination se complaît et s'arrête ! des songes que l'on fait , éveillée, et qu'on ne voudrait peut-être pas réaliser... même quand ce serait possible. Eu un mot , un romaftà moi seule que je compose... etqui ne sera jamais lu.

abigaïl. Et pourquoi donc pas? une lecture à nous deux... à voix basse... que j'en connaisse seulement le héros.

la beine, souriant. Plus tard... je ne dis pas.

abigaïl. C'est quelque beau seigneur, j'en suis sûre.

la reine. Peut-être! Tout ce que je sais, c'est que depuis deux ou trois mois, à peine lui ai-je adressé la parole... et lui, jamais !.. C'est tout simple... à la reine...

abigaïl C'est vrai... c'est gênant d'être reine! Mais, avec moi, vous m'avez promis de ne pas l'être!.. Alors, entre nous, à vos moments perdus, nous pourrons parler de l'inconnu... sans craindre le parlement!

la reine. Tu as raison!.. Ici, il n'y a pas de dangers! et, ce qu'il y a de charmant, Abigaïl, ce que j'aime en toi, c'est que tu n'es pas comme eux tous, qui me parlent toujours d'affaires d'Etat !.. toi, jamais !..

abigaïl. Ah! mon Dieu!..

la reine. Qu'as-tu donc?

abigaïl. C'est que justement j'ai une demande à vous . adresser, une demande très-importante, de la part... "k la reine. De qui ?..

abigaïl. De lord Bolingbroke... Ah! que c'est mal!., ses intérêts que j'oubliais!., et qu'il venait de nous confier, à moi... et à M. Masham...

la reine, avec émotion. Masham !..

abigaïl. L'officier qui est aujourd'hui de service au palais. — Imaginez-vous, Madame, qu'aulivfois bolingbroke avait rencontré, dans son voyage en France , un digne gentil homme... un ami... qui lui avait rendu les plus grands services, et il voudrait, à son tour, obtenir pour cet ami...

la reine. Une place?., un titre?..

abigaïl. Non... une audience de Votre Majesté, ou du moins une invitation pour ce soir au cercle de la cour.

la reine. C'est la duchesse qui, en qualité de surintendante, est chargée des invitations, je vais donner son nom. (Passant près de la table, à gauche, et s' asseyant pour écrire.) Quel est-il?

abigaïl. Le marquis de Torcy.

la reine, vivement. Tais-toi.

abigaïl. Et pourquoi donc?

la reine, toujours assise. Un seigneur que j'estime, que j'honore!., mais un envoyé de Louis XIV, et si l'on savait même (pie tu as parlé pour lui...

abigaïl. Eh bien?

la reine. Eli bien'... il n'en faudrait pas davantage pour exciter dis s mpçons, des jalousies, des exigences. .1 c'est l'amitié In plus fatigante 1.. et si je voyais le marquis...

abigaïl, Mais lord Bolingbroke y compte... il y attache une importance»., il prétênd que tout est perdu, si vous refusez de li' recevoir!

la reine, En vérité !

abigaïl. Et vous, qui êtes la maîtresse, qui êtes la reine... vous le voudrez, n'est-ce pas?

la reine, avec embarras . Certainement... je le voudrais... ABir.AfL, vivement. Vous promettez?

la reine. Mais c'est que... silence!

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