BOLINGBROKE, ABIGAÏL
bolingbroke, entrant gaiement. J'accours aux ordres de la nouvelle favorite, car vous le serez... je vous l'ai dit, et l'on en parle déjà...
abigaïl, sans l'écouter. Oui... oui, la reine m'adore et ne peut plus se passer de moi ! Mais venez, ou tout est perdu !
bolingbroke. 0 ciel !.. est-ce que le marquis de Torcy?
abigaïl, se frappant la tête. Ah ! c'est vrai!., je n'y pensais plus! la duchesse est venue dans le cabinet delà reine... celle-ci a signé !..
bolingbroke, avec effroi. Le départ de l'ambassadeur !..
abigaïl. Oh ! ce n'est rien encore!., imaginez-vous que Masham...
bolingbroke. Le marquis s éloigne de Londres...
abigaïl, sans l'écouter. Dans vingt-quatre heures! (Avec force.) Mais si vous saviez...
bolingbroke, avec colère. Et la duchesse...
abigaïl, vivement. La duchesse n'est pas la plus à craindre ! un autre obstacle plus redoutable encore...
BOLINGBROKE. Polit' qili?
abigaïl. Pour Masham !..
bolingbroke, avec impatience. Traitez doncd'a'faires d'Etat avec des amoureux... Je vous parle delà paix, de la guerre, | de tous les intérêts de l'Europe...
abigaïl. Et moi, je vous parle des miens ! L'Europe peut j aller toute seule, et moi, si vous m'abandonnez, je n'ai plus qu'à mourir!
bolingbroke. Pardon, mon enfant, pardon... vous d'abord. C'est que, voyez-vous, l'ambition est égoïslo et commence toujours par elle !
abigaïl. Comme l'amour !
bolingbroke. Eh bien! voyons! Vous dites doneque la reine a signé.
abigaïl, avec impatience. Oui... à cause d'un bill qu'on doit présenter.
bolingbroke. Je sais!., et la voilà au mieux avec la duchesse !
abigaïl, de même. Non... elle la déleste., elle lui en veut;., j'ignore pourquoi... et elle n'ose rompre...
dolingbroke, vivement. Une explosion qui n'attend plus que l'étincelle... d'icià vingt-quatre heures, c'est possible!.. Et vous ne lui avez pas représenté que le marquis s'éloignant demain, on ne s'engageait à rien en le recevant aujourd'hui ! que par égard pour un grand roi,, et en bonne politique... la politique de l'avenir, il fallait accueillir avec faveur son envoyé... Lui avez-vous dit cela?
abigaïl, d'un air distrait. Je crois que oui... je n'en suis pas sûre!.. Un autre sujet m'occupait.
bolingbroke. C'est juste. . . voyons cet autre sujet ?
abigaïl. Ce matin, vous m'avez vue effrayée, désespérée, en apprenant que la duchesse avait des idées... de... protection sur Arthur... Eh bien ! ce n'était rien!., une autre encore... une autre grande dame... [Avec embarras.) dont je ne puis dire le nom.
bolingbroke, a part. Pauvre enfant!., elle croit me l'apprendre. (Haut.) Comment le savez-vous?
abigaïl. C'est un secret que je ne puis trahir... ne mêle demandez plus!
bolingbroke, avec intention. J'approuve votre discrétion, et ne chercherai même pas à deviner... Et cette personne... duchesse ou marquise, aime aussi Masham?
abigaïl. C'est bien mal , n'est-ce pas? c'est bien injuste ! Elles ont toutes des princes, des ducs, des grands seigneurs qui les aiment... moi, je n'avais que celui-là!.. Et comment le défendre, moi, pauvre fille? comment le disputer à deux grandes dames?
bolingbroke. Tant mieux! c'est moins redoutable qu'une seule...
abigaïl, étonnée. Si vous pouvez me prouver cela?
bolingbroke. Très -facilement... Qu'un grand royaume veuille conquérir une petite province, il n'y a pas d'obstacles, elle est perdue! Mais qu'un autre grand empire ait aussi le même projet, c'est une chance de salut : les deux hautes puissances s'observent, se déjouent, se neutralisent, et la province menacée échappe au danger, grâce au nombre de ses ennemis... Comprenez-vous?
abigaïl. A peu près... Mais le danger le voici ! la duchesse a donné rendez-vous à Masham ce soir, chez elle, après le cercle de la reine...
bolingbroke. Très-bien...
abigaïl, avec impatience. Eh ! non , Monsieur, c'est trèsmal !
bolingbroke. C'est ce que je voulais dire !
abigaïl. Et en même temps, l'autre personne... l'autre grande dame, veut également le recevoir chez elle, à la même heure...
bolingbroke. Que vous disais-je? Elles se nuisent réciproquement... Il ne peut pas aller aux deux rendez-vous?
abigaïl. A aucun, je l'espère!.. Heureusement cette grande dame ne sait pas encore, et ne saura que ce soir, au moment même... si elle sera libre, car elle ne l'est pas toujours... pour des raisons que je ne puis expliquer...
bolingbroke, froidement. Son mari?
abigaïl, vivement. C'est cela même... et si elle peut réussir à lever tous les obstacles...
bolingbroke. Elle y réussira, j'en suis sûr.
abigaïl. Dansce cas-là, pour prévenir, moi et Arthur, elle doit, ce soir, et devant tout le monde, se plaindre de la chaleur et demander négligemment un verre d'eau?
bolingbroke. Ce qui voudra dire : Je vous attends, venez?
abigaïl. Mot pour mot.
bolingbroke. C'est facile à comprendre.
abigaïl. Que trop!.. Je n'ai rien dit de tout cela à Arthur... c'est inutile, n'est-ce pas?., car je ne veux point
qu'il aille à ce rendez-vous... ni à l'autre ! plutôt mourir! plutôt me perdre!
bolingbroke. Y pensez-vous?
abigaïl. Oh! pour moi, peu m'importe!., mais pour lui !.. plus j'y réfléchis!.. Ai-je le droit de détruire son avenir, de l'exposer à des vengeances redoutables, à des haines puissantes, dans ce moment surtout, où, à cause de ce duel... il peut être découvert et arrêté... Que faut-il faire?.. Conseillez-moi... Je ne sais que devenir et je n'ai d'espoir qu'en vous!..
bolingbroke, qui, pendant ce temps, aréfléchi, lui prend vivement lamain. Et vous avez raison! oui, mon enfant... oui, ma petite Abigaïl, rassurez-vous! le marquis de Torcy aura ce soir son invitation, il parlera à la reine!
abigaïl, avec impatience. Eh! Monsieur...
bolingbroke, vivement. Nous sommes sauvés! Masham aussi... et sans le compromettre, sans vous perdre, j'empêcherai ces deux rendez-vous.
abigaïl. Ah! Bolingbroke!.. si vous dites vrai... àvous mon dévouement, mon amitié, ma vie entière ! On ouvre chez la reine... partez! si l'on vous voyait!..
bolingbroke, froidement, apercevant la duchesse. Je puis rester, on m'a vu.