‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 395 sur 1121 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les précédents, D'ESTIVAL, puis LISE.

(Germain sort.)

d'estival, entrant le premier. Eh! que ne disiez-vous de suite ! Ce cher Beauclair! qu'il me tarde de le voir, de l'embrasser ! Que je le regarde un peu! Oui, c'est lui; voilà l'idée que je m'en faisais, un beau et brave militaire. Ma foi, quoiqu'on vante le temps passé, nos enfants ne sont pas plus mal que nous, et notre siècle en vaut bien un autre. (Prenant Lise, qui arrive les yeux baissés.) Je te présente ma fiile... Hem! qu'en dis-tu? Un peu timide; mais quand on ne se connaît pas !

lise, eu levant les yeux, fait un geste de surprise. Que vois-je?

d'estival. Comment ! aurais-tu déjà vu Beauclair?

lise, troublée. Oui, oui, mon père, beaucoup... une fois... il y a trois mois.

d'estival. Ah! tu appelles cela beaucoup?

lise, ingénument: Ah! c'est que c'était .. au bal.

d'estival, C'est juste. C'est bien différent. (Gaiement.) Serait-ce par hasard ce cavalier dont tu m'as tant parlé à ton retour de Paris?

LE VALET DE SON RIVAL

senneville, vivement. Quoi ! Mademoiselle vous a parlé de rroi ?

d'estival, froidement. Oui, un jeune homme qui n'était jamaisà la contredanse, qu i se trompait de figures. Comment ! c'était toi? Je ne t'aurais pas cru si gauche. Qu'est-ce que m'écrivait donc ton père, que tu avais eu trois années de danse avant d'être auditeur? On t'a volé ton argent. Ah çà, puisque vous avez dansé ensemble, à demain la noce ! Autrefois, pour faire connaissance avec sa femme, il fallait trois mois de visite jà un parloir, et on ne la connaissait pas mieux. Aujourd'hui il suffit d'une contredanse.

use, en souriant. Mais c'est moins long, et beaucoup plus gai.

seinneville , gaiement. Oui vraiment. Comme vous le disiez, Monsieur, notre siècle en vaut bien un autre : grâce aux progrès des lumières, on ne renferme plus les demoiselles au couvent; mais on les mène au bai. Une mère a-telle le désir de pourvoir sa fille, c'est au bal qu'elle découvre le mari qui lui convient. Le militaire vient y faire briller son uniforme; nos graves magistrats, nos docteurs à la mode y figurent ensemble. Un jeune notaire cherche-t-il une dot, s'il danse avec grâce, sa charge est payée. La gaieté, l'abandon, qui régnent dans ces fêtes brillantes, rendent l'amour moins timide et la surveillance moins attentive. Le nombre même des témoins ajoute à la liberté du tête-à-tête. Sa dame! (Avec expression.) Qu'on est heureux, qu'on est fier d'appeler ainsi celle dont votre choix vous a rendu le chevalier, hélas! pour un quart d'heure! Mais on la quitte ému, agité. Un nouveau monde s'ouvre devant vous, et souvent un regard, un mot a décidé du destin de la vie. (Gaiement.) Vous voyez bien, Monsieur, que le. bal est le charme de la société, l'école des mœurs et le lien des familles.

lise, bas, à son père. En vérité, il est fort aimable.

d'estival. Oui, il a du bon; s'il danse mal , il raisonne fort bien. A demain donc la noce, et un grand bal, cela va sans dire... Mais, à propos, tu as donc changé d'idée?

senneville, étonné. Comment?

d'estival. Oui, fripon, ton déguisement. Nous savons tout. Je n'ai pas voulu en parler à ma fille; mais ton père m'a tout écrit. 11 paraît que c'est un goût héréditaire dans la famille. Je me souviens d'une mascarade que nous fîmes ensemble.

senneville. Quoi! mon père vous a écrit? d'esiival. Tiens, voici sa lettre; non, celle-ci. Tu connaisson écriture, j'espère. (Mettant ses lunettes .) Hum ! hum !

« Mon vieux camarade, »

Ce cher Beauclair. .. «Mon fils doit se rendre très-pro- « chainement à Strasbourg, pour épouser votre aimable « fille. Vous saurez qu'il a, comme moi, l'esprit vif et ori- « ginal. 11 ne tient point à se marier, mais il tient à être « aimé de sa femme; et je désespérais de l'établir. Il est « passionné pour les déguisements; et, comme il a vu « dernièrement les Jeux de l'Amour et du Hasard, il s'est « mis dans l'idée de se présenter chez vous sous l'habit de « son valet, afin de pouvoir étudier à loisir le caractère de « sa future épouse. J'ai cru devoir vous prévenir de cette « folie : vous ferez de cet avis l'usage qui vous paraîtra « convenable. »

Ah! ah! ah! Je croyais même que c'était là la cause de ton retard.

senneville, à part. En voici bien d'une autre. Où me suis-je fourré?

lise. Ah! Monsieur aime les épreuves.

senneville. Mademoiselle ne doit pas les craindre.

lise. Quoi qu'il en soit, je trouve plus prudent de ne pas m'y exposer, et je vous remercie d'avoir abandonné ce pro-

jet. Ce que j'estime avant tout, c'est la franchise, et je ne consentirai jamais à donner ma main à celui qui aurait employé le moindre déguisement pour l'obtenir.

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