‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 394 sur 1121 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

GERMAIN, M, DE SENNEVILLE, plusieurs domestiques

portant une valise et d'autres paquets.

germain, entrant le premier. Voyons un peu ce M. de Beauclair, qui se fait si longtemps attendre.

senneville, aux domestiques. Grand merci, mes amis. (Leur donnant de l'argent.) Tenez, et buvez à ma santé. (L?s domestiques sortent.)

germain, à part. 11 s'annonce bien.

senneville, à Germain. Voulez-vous prévenir M. d'Estival que M. de Beauclair, son gendre...

germain, le regardant. Comment! ne me trompé-je pas? Monsieur de Senneville!

senneville, vivement, et à voix basse. Tais-toi, malheureux! Qui es-tu? D'où me connais-tu?

germain. Monsieur le colonel ne se rappelle pas mes traits. J'étais portier à Paris, rue du Relder, chez cette jeune comtesse où monsieur le colonel allait si souvent, et d'où il sortait si tard.

senneville. Ah! oui, Germain? (Souriant.) Un fripon.

germain. C'est cela, mon colonel. J'avais l'honneur de vous ouvrir la porte.

senneville. Traître! tu ne l'ouvrais pas que pour moi; mais tu peux me servir, et j'oublie tout.

germain. Monsieur est bien généreux !

senneville, vivement, pendant toute celte scène. 'J'ai vu Lise avec sa tante une fois à Paris, il y a trois mois, au bal de l'ambassadeur. Jolie, aimable, modeste, chacun s'empressait autour d'elle. Rien qu'en la voyant danser, je l'adorai. Dès que j'eus causé avec elle, je jurai qu'elle serait ma femme.

germain. Que ne parliez-vous? Vingt mille écus de rentes, colonel, et neveu du ministre...

senneville. En rentrant chez moi, à quatre heures du matin, je trouve des ordres de mon oncle : depuis trois mois j'ai parcouru toute la France: enfin, je suis envoyé en mission à Strasbourg. J'arrive, et me voilà.

germain. Au fait, il n'y a pas de temps perdu.

senneville. Mon hôte, grand bavard, m'apprend que mademoiselle d'Estival doit se marier à M. de Beauclair, jeune officier français; qu'on n'a jamais vu le futur; mais l'amitié, la parenté, les convenances, que sais-je enfin? que tout est d'accord, et qu'on n'attend plus que le prétendu. Je . laisse notre hôte au milieu de son récit; je remonte en voiture, j'entre au château, je me dis Beauclair, tout m'est otiverl ; lu m'introduis, et je te dois la réussite de mon projet.

germain. Ma foi, Monsieur, je n'en ai pas vu de plus extravagant. A chaque instant notre époux peut arriver. Un l'atlendait hier.

SENNEVILLE. Tant mieux! c'est qu'un accident l'a retenu. A qui n'en iirrive-t-il pas en voyage? Moi-même, l'avant-

dernière nuit, quelle aventùrel Ce serait une bonne l'oriuue pour un faiseur de romans! A minuit, un temps affreux! Je dormais, lorsque nia voilure est renversée par celle d'un

voyageur qui se fâche encore contre mes postillons, dit qu'on l'a relardé, m'insulte moi-même, met l'épéeàla main. J'en fais autant. La nuit était noire en diable; le pied me glisse; mon adversaire croit m'avoir tué, remonte en voilure, me laisse là, et court encore.

germain. Eh bien! vous n'avez pas pu courir après lui?

senneville. Ah! il ne m'échappera pas. Ma chaise renversée, six heures d'avance, impossible de l'atteindre; mais, arrivé à la ville voisine, encore tout bouillant de colère, je donne, de la part du ministre, l'ordre de l'arrêter; et, dès que l'insolent sera saisi, j'irai lui demander satisfaction de son procédé.

germain. Savez-vous son nom? Avez-vous son signalement?..

senneville. Non; mais un homme qui se rend à Strasbourg, on ne le manquera pas.

germain. L'est bien. Que n'avez-vous aussi quelque bon ordre du ministre pour empêcher M. de Beauclair d'arriver! car enfin tout se découvrira.

senneville. Qu'importe? je serai le premier venu; le premier j'aurai dit à Lise que je ne puis vivre sans elle; que depuis trois mois je l'aime, je l'adore. Me croyant son futur, elle ne s'offensera pas d'un tel aveu. A moins que son cœur n'ait parlé pour un autre, une jeune personne est toujours disposée à voir favorablement celui que ses parents lui destinent; elle s'efforce de le trouver aimable; elle cherche à l'aimer, et songe si elle pouvait commencer à en prendre l'habitude. On me découvrira, je le sais; mais le coup sera porté, l'impression sera produite, et Beauclair arrivera trop lard.

germain. D'accord; excepté que cela finira par un coup d'épée, et que M. de Beauclair... Le connaissez-vous?

senneville. Oui, j'ai connu dans mes campagnes un M. de Beauclair fort aimable:, je me suis même trouvé avec lui dans une situalion assez piquante. Nous étions rivaux sans le savoir, el, comme le chevalier de Grammout, il m'obligea de lui servir de domestique, et de garder son cheval pendant qu'il en contait à ma belle.

germain. Je vous connais; vous^ous êtes fâché?

senneville. Point du tout; le tour m'a paru plaisant, et je lui renvoyai son cheval, en lui promettant de lui rendre la pareille si j'en trouvais l'occasion.

germain. Il ne saurait s'en présenter de plus belle, car voici mademoiselle Lise avec son père.

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