BEAUCLAIR, D'ESTIVAL
d'estival, à part. Mon gendre avait envie d'épouser sa future; moi, je ne serais pas fâché de connaître un peu mon gendre. Si je faisais jaser son domestique! Mais le drôle me parait ne pas manquer d'esprit : il faut s'y prendre avec adresse. (Haut.) Tu m'as l'air de te plaire au service de ton maître?
Beauclair. Peut-il en être autrement? Monsieur est si gai, si spirituel!.. D'ailleurs, moi, j'aime les jeunes gens.
d'estival. C'est comme moi, j'ai toujours été du parti des fils contre les pères, et je compte bien qu'avec mon gendre nous ferons encore des tours de jeunesse. (Riant et affectant une grande gaieté pendant toute cette scène.) Ah! ah ! ah! c'est que je m'en suis permis de fort plaisants. Ah ! ah !..
Beauclair, affectant de rire aussi. Ah! ah!.. Je vois que Monsieur était un rusé compère.
d'estival. Oui, et, quoiqu'il arrivât, je m'en tirais toujours de la façon la plus gaie. Ah! ah!
Beauclair. Et mon maître, donc!.. 11 y a bien peu de temps que je suis à son service; mais j'en ai vu de belles! Je me rappelle une aventure de créanciers. Ah ! ah !
d'estival. Ah! ah! des créanciers... J'aime beaucoup les scènes de créanciers ; c'était mon fort. Ah çà, des créanciers ! 11 ne paie donc pas ses dettes?
Beauclair. Est-ce que vous prenez mon maître pour un homme sans éducation? comme si vous-même autrefois... Ah! ah!
d'estival. C'est juste. Ah! ah! ah! J'en faisais bien d'autres, moi. Mais conte-moi son aventure.
Beauclair. M'y voilà... II revenait du jeu ; il avait perdu tout son argent. Non, non, attendez donc... Je me trompe, c'est un autre jour; ce jour-là il avait gagné.
d'estival, riant de mauvaise humeur. Ah! il joue et il gagne. Ah ! ah !
Beauclair. Pas souvent. Mais c'est bien plus drôle quand il perd ; il faut entendre alors comme il jure... (Test admirable. Mais ce jour-là donc il était en gain, à telles enseignes qu'il m'avait payé mes gages; je me le rappelle, parce que e'esl la seule fois. Il faut vous dire, pour l'intelligence de l'histoire, que h; matin il m'avait chargé de porter un billet chez la comtesse, et que, par erreur, je le remis à la baronne.
d'estival. Comment donc! une comtesse? une baronne?.. (A part.) Morbleu !
Beauclair. Ah! ah! je gage que dans votre temps vous avez fait aussi plus d'une conquête.
d'estival. Oui, oui, je me reconnais là; mais il est donc généralement aimé?
Beauclair. C'est une fureur, on se l'arrache. Les femmes le craignent, et les hommes ne peuvent pas le souffrir. C'est le jeune homme le plus à la mode de Paris. Eh ! parbleu, j'ai là une lettre d'une femme à laquelle j'étais chargé de répondre ; vous sentez qu'il ne peut pas suffire à tout. (Lui donnant une lettre, et lui faisant lire l'adresse.) A Monsieur de Beauclair... Quel feu! Vous verrez le délire de la passion ! le vague du sentiment ! ah ! ah ! vous connaissez cela?
d'estival, en riant. Oui, oui, j'en ai reçu plus d'une.
Beauclair. Mais l'aventure qui a fait le plus de bruit, et qui va vous faire bien rire... C'est dernièrement... Je vous le dirai, parce que vous connaissez les acteurs. Ah! ah! Un de ses amis devait se marier. Il arrive à la place du futur qu'on ne connaissait pas, et séduit la fille en présen e même du père... (Cherchant.) Un monsieur de... oh ! vous le connaissez, un bon homme, un très-bon homme. . J'ai là son nom, je le tiens...
Les précédents, LISE.
lise. Mon père, je venais vous dire que plusieurs visites...
BEAUCL4IR, toujours à d'Estival. Et le plus plaisant, c'e t que le jour même... (Feignant d'apercevoir Lise.) Pardon! pardon ! je n'oserais pas devant Mademoiselle.
d'estival. Ah! ah ! j'entends. Va m'attendre à deux pas. Ma fille ne doit pas savoir...
Beauclair. Oui, Monsieur, je vous suis... C'est que mon maître m'a donné quelques ordres. (A part.) Diable! j'aime mieux rester avec la fille.
d'estival, à part. Quelle adresse à moi de l'avoir fait parler! Ah! M. de Beauclair, qui jamais aurait dit?.... Allons, achevons de m'instruire. (A Lise.) Reste, reste, mon enfant ! je reviens dans l'instant... (A Beauclair.) Ah! comme nous allons rire!
Beauclair. Oui, Monsieur, nous allons rire. (D'Estival sort.)