‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 415 sur 1121 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

M. DURAND, MADAME DE SAINT-ANGE; deux Domestiques EN LIVRÉE.

madame de saint-ange. C'est bien; attendez, ainsi que la voiture. : j'aurai besoin de vous. (Elle donne quelques ordres à l'un de ses valets.)

m. durand. Eh mais! je ne me trompe pas, c'est madame de Saint-Ange, la femme de ce fameux banquier qui s'est chargé du nouvel emprunt. Relie opération ! S'il voulait me céder quelques actions, ce serait bien mon affaire.

madame de saint-angé, achevant de donner ses ordres. Tâchez de parler à M- le comte de Holden lui-même, s'il n'est pas encore parti. Dites-lui que nous savons tout, et que mon mari et moi lui offrons nos services et notre médiation, et revenez sur-le-champ , vous entendez. (Redescendant le théâtre et apercevant M. Durand qui la salue.) Et le voilà, ce cher monsieur Durand! Je m'attendais bien à le trouver ici. Mais, en parrain galant, vous deviez me donner la main pour descendre de voilure.

m. durand. Comment, Madame, vous seriez?..

madame de saint-ange. Eh! oui, j'avais promis à Godard, mon marchand, d'être la marraine de son enfant. Ce n'est pas que j'eusse grande envie de tenir ma parole; mais on vient de m'écrire que vous déviez être de la partie, et cela m'a décidée.

m. dura"nd. Madame, je suis mille fois trop heureux. (Apart.) Ne négligeons pas cette bonne occasion (Haut.). Oserai-je vous demander comment se porte M. de Saint-Ange?

madame de saint-ange. Mais je De sais pas trop; je ne le vois plus; il ne sort pas de ses bureaux.

m. durand. Je conçois. Ce nouvel emprunt l'occupe beaucoup; une belle affaire qu'il a faite là! Je comptais incessamment lui rendre ma visite, ainsi qu'à vous, Madame.

madame de saint-ange. Voilà une idée admirable. Mais il faut dîner avec nous^ c'est le seul moyen de trouver mon mari ; et tenez, aujourd'hui même, après la cérémonie, je vous emmène Oh ! il faut vous résigner. Vous voilà mon chevalier pour toute la journée,

m. durand. Je n'ai garde de refuser une pareille bonne fortune.

madame de saint-ange. Parlons un peu de notre baptême. Connaissez-vous la famille Godard? Non, vous ne vous en souciez pas beaucoup, ni moi non plus; mais je suis folle des baptêmes ; j'aime cette pompe bourgeoise, l'importance du bedeau, l'empressement du mari, la gravité de la nourrice, l'air de fête répandu sur toutes les physionomies : c'est bien plus gai qu'un mariage. D'abord l'acteur principal n'a aucune inquiétude sur le rôle qu'il va reaifjir^ et si le pere ou quelque parent s'avise de penser pour lui à l'avenir, il se i

LE PARRAIN

le représente toujours paré des plus riantes couleurs. Cet enfant-là sera peut-être un jour un poète ; un héros ; qui sait même? un notaire, un agent de change. Qu'est-ce que cela coûte? il n'y a pas de charge à payer. Tandis qu'un jour de noces, on n'a que deux chances à prévoir : sera-t-on heureux? ne le sera-t-on pas? et bien souvent on peut parier à coup sùr. Oh ! je préfère les baptêmes ; et, pour ma part, j'aime mieux être marraine dix fois que mariée une seule.

m. DURAND. C'est exactement comme moi.

madame de saint-ange. Oh! mais vous, je vous devine,* vous allez faire des extravagances. Les vieux garçons d'abord sont toujours trop généreux; vous surtout qui êtes riche : mais je viens exprès vous empêcher de faire des folies.

m. durand . Rassurez-vous! ce n'est nullement mon intention ; mais je vous avoue que, n'ayant jamais été parrain, j'ignore totalement les usages.

madame de saint-ange. C'est bien ; ne vous mêlez pas de cela, vous feriez tout de travers. Je me charge de vous guider. (Ouvrant un riche agenda.) J'ai déjà fait une petite note des choses indispensables.

m. durand. Que de bontés!

madame de saint-ange. D'abord rien pour moi, je vous en prie; ce n'est qu'à cette condition-là que je consens à être marraine. Oh! non, je vous le déclare, je ne veux absolument rien que ce qui est de rigueur, la petite corbeille, le sultan. N'allez pas surtout vous aviser d'en prendre un de mille francs, c'est une duperie , ceux de cinq cents produisent autant d'effet et vous feront autant d'honneur; car vous sentez que c'est pour vous.

m. durand. Qu'est-ce que vous me dites là?

madame de saint-ange, froidement. Oh ! vous pouvez vous en rapporter à moi. Ainsi, nous mettons cinq cents francs. Quant à l'accouchée, c'est différent; avec elle vous ne pouvez vous dispenser de faire un cadeau.

m. durand. Oui, la petite timbale...

madame de saint-ange. En vermeil. Les six tasses pareilles, la cafetière, la crémière, la théière, le sucrier; cela fera un fort joli déjeuner, et nous trouverons cela presque pour rien chez Mellério, à la Couronne de fer.

m. durand. Ah! mon Dieu!

madame de saint-ange. Nous prendrons les bonbons rue Vivienne, les gants chez madame Irlande, et les flacons chez Laurençot, Palais-Royal. Je n'ai pas mis dans mon budget les étrennes à la garde, à la nourrice, aux domestiques de la maison, au bedeau, au sacristain et au sonneur, des pièces de vingt francs, parce que tout cela est de rigueur, et que cela va sans dire.

m. durand, à part. Miséricorde! (Haut.) Certainement, Madame, tout cela me paraît fort convenable.

madame de saint-ange, d'un air de satisfaction. Oui, n'estce pas? ce sera bien.

m. durand. J'approuverais très-volontiers votre petit budget, comme vous dites, si le baptême se faisait demain; mais c'est pour aujourd'hui, dans une heure, et il est impossible que tout cela puisse être prêt.

madame de saint-ange. N'est-ce que cela? Soyez tranquille. (Appelant.) Dubois!

dubois, entrant, Madame, M. le comte de Holden n'est plus à Paris, on assure qu'il est parti pour la Belgique.

madame de saint-ange. J'en suis désolée; (A Durand.) un ami à nous qui est engagé dans une fort mauvaise affaire, et a qui j'aurais voulu rendre service; mais il n'est plus temps. Tenez, prenez cette liste, montez dans ma voiture qui est restée à la porte, et laites les différents achats qui sont, indiqués; rue Vivienne, Palais-Royal, rue Saint-Honoré; tout cela est dans le même quartier. A Paris, c'est charmant; eu moins (roue heure, on a tout ce qu'on veut; on paie un peu cher, et voilà tout... Ah ! Dubois, vous por-

terez les mémoires chez Monsieur, justement il loge dans la maison. (Dubois sort.)

m. durand. Oui, cela se rencontre à merveille. (A part.) Ah ! mon Dieu, il y va.

madame de saint-ange. Eh bien ! qu'avez-vous donc? m. durand. Rien; c'est qu'il me semble que M. Godard tarde bien, et vous croyez que le... je veux dire le... montant des mémoires. ..

madame de saint-ange. Ah ! le petit total? ça ne passera pas mille écus, c'est tout ce qu'il y a de plus modeste. Baptême de seconde classe.

m. durand, à part. Où me suis-je fourré? trois mois de mon revenu pour la famille Godard ! maudite sage-femme!

Page 1