SCÈNE IX
LE COMTE, seul. Ce pauvre homme, cela le gène, je le vois; mais s'il savait dans quel embarras je me trouve. Obligé de partir dans deux heures, et ne savoir à qui laisser mon enfant, en quelles mains le confier. J'ai couru chez cette madame Prudent qui m'avait déjà servi; c'est comme un fait exprès : disparue depuis deux jours, on ne l'avait pas vue chez elle.
LE COMTE, MADAME PRUDENT, sortant de l'appartement à gauche, et ayant l'air de parler à un enfant,
madame prudent. Pauvre petit, comme il dort bien ! (Se retournant et apercevant le comte.) Ah ! mon Dieu ! c'est mon jeune homme, mon bel inconnu !
le comte. Madame Prudent! c'est le ciel qui me l'envoie.
madame prudent. Qui vous amène ici?
le comte. Vous le saurez plus tard. J'ai besoin de vos services, et je puis, je crois, compter sur votre discrétion.
madame prudent. Comment donc, Monsieur, vous pouvez être sûr... Est-ce que cette jeune et jolie dame serait indisposée? elle avait l'air bien souffrant, mais on ne peut pas tout avoir, la richesse et la santé.
le comte. Elle se porte très-bien ; mais les moments sont précieux. Qu'il vous suffise de savoir que je suis étranger; je suis Belge. Un mariage secret contracté avec une jeune personne que j'adorais a irrité contre moi une famille puissante. On m'accuse de séduction, de rapt, et je cours risque d'être arrêté.
^ madame prudent. Serait-il possible !
le comte. Dans deux heures je pars pour la Belgique; je vais tout avouer à mon père le comte de Hôlden, qui peut seul arranger cette affaire et apaiser les parents de ma femme. Mais je ne peux pas emmener avec moi un enfant de trois jours, et c'est à vous que je veux le confier.
madame prudent. A moi, Monsieur!
le comte. Oui, ma chère madame Prudent, jusqu'à mon retour; c'est pour une semaine tout au plus, (Lui donnant une bourse.) et croyez que vous recevrez encore d'autres marques de ma reconnaissance; mais il n'y a pas de. temps à perdre, ma petite fille est avec un domestique de confiance, iciàdeux pas dans ma voiture. Vous allez la prendre.
madame prudent. J'y vais à l'instant. (Montrant la droite.) Il y a de ce côté une porte qui donne sur la rue, je fais entrer l'enfant par là, je le place dans cet appartement où personne n'a affaire, et dans une heure je l'emporte chez moi, où vous le trouverez à votre retour.
le comte. A merveille. Ah ! encore un mot. La mère désire que son enfant soit baptisé le plus promptement possible ; ainsi chargez-vous de tous ces soins-là. Choisissez-moi un parrain; qui vous voudrez, pourvu que ce soit un honnête homme, et que la chose se fasse promptement et sans bruit.
madame prudent. Soyez tranquille, j'ai quelqu'un qui demeure ici près, et que je vais prévenir en descendant, le commis de M. Godard, un excellent garçon qui vous rendra ce service-là et dont vous serez content, parce que, moi, quand je réponds de quelqu'un... et du reste vous pouvez compter que le zèle et la discrétion... (A part, en s'en allant.) Dieu! quelle journée! Un mariage secret, un enfant que l'on me confie, deux baptêmes, deux parrains et du mystère, voilà-t-il de quoi jaser ! (Elle sort en courant.)