ACTE PREMIER
Le théâtre représente un parc.
CLARISSE, ADÈLE, assises sur un banc.
adéle. Oui, je suis la plus malheureuse des femmes!
Clarisse. Y penses-tu, ma sœur? toi, mariée depuis cieug ans à un homme excellent, jeune encore, immensément riche, et dont le seul désir est de prévenir tous les tienaf Que te manque-t-il donc?
adèle. Je ne sais... l'ennui m'obsède; des idées vagues eî indociles s'emparent de mon imagination qu'elles fatiguent, et quoi que je fasse, je ne puis m'y soustraire. Clarisse. Àurais-tudes chagrins?
adèle. Plût au ciel ! cela me distrairait.
DIX ANS DE LÀ VIE D'UNE FEMME
Clarisse, souriant, il me semble qu'en fait de distraction tu peux aisément en trouver qui ne te coûtent pas aussi cher. Mais il y a quelques mois encore tu étais si heureuse!., tu n'avais pas de pareilles idées !.. Qui donc a pu te les donner?
adele. Toutes les jeunes femmes que je vois, qui ont su autrement arranger leur existence et se rendre maîtresses de leur avenir... Amélie de Laferrier, Sophie Marini, mes amies intimes, qui me sont dévouées.
Clarisse. Cependant nous autres femmes, combien en ménage nous sommes mieux partagées que les hommes!., les embarras de l'avenir, les soins de la fortune, notre rang et notre considération dans la société, ce n'est pas nous que
cela regarde... c'est eux lis sont responsables de notre
sort, de notre bonheur, et nous n'avons rien à faire qu'à nous laisser être heureuses.
adèle. Ah ! voilà bien ces idées de jeunes filles que jamais tu ne pourras réaliser.
Clarisse. Pourquoi donc? il me semble à moi que cela est possible... et même que déjà cela commence...
ADÈLE. Serait-il vrai ?
Clarisse. Oui... je peux te le dire, à toi ma meilleure amie... Tu sais bien quand M. Darcey, ion mari, venait il y a trois ans chez mon père pour te faire la cour, il était souvenl accompagné d'un de ses amis.
adele. Oui, je me le rappelle, M. Valdéja... un Espagnol.
Clarisse. Scn père était Espagnol... niais lui est né en France.
adele. On ne s'en serait pas douté... toujours sombre, rêveur, misanthrope.
Clarisse. 11 avait eu tant de naafheuïi.,. tant de chagrins de toute espèce... Mais à travers l'ironie amère qui dictait tous ses discours, que de nobles cl généreux sentiments lui échappaient comme malgré lui et semblaient le trahir!..
adele. Eh ! mon Dieu, ma chère amie, quel enthousiasme!
Clarisse. Il était si malheureux ! et puis, lui qui détestait tout le inonde, il semblait m'avoir prise en amitié.
adèle. Ce qui flattait ton amour-propre
Clarisse. Non... je n'ai jamais pensé à en être fière... mais j'en étais contente.
adele. Je comprends, et ce qu'on disait de lui était donc vrai; il aura tout employé pour te séduire.
Clarisse. Lui!., il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait... ni moi non plus... Je crois cependant que nous nous sommes compris; car il y a plus de deux ans, au moment où il allait partir pour la Russie, il me dit seulement : Attendezmoi,- et si dans trois ans je ne reviens pas digne de vous, oubliez un malheureux.
adele. Et depuis as-tu reçu de ses nouvelles ?
Clarisse. Mais oui sans en demander, j'en avais de
temps en temps par ton mari qui est son meilleur ami, et à qui il écrivait souvent. Je sais qu'ilafail un chemin rapide... une belle fortune... qu'il est secrétaire d'ambassade... et hiervgst arrivée chez mon père une grande lettre timbrée de Saint-Pétersbourg, dont on ne m'a pas encore parlé ; mais je suis sûre que c'est une demande en mariage.
adele. Tu le crois?
Clarisse. Sans doule... Voilà bientôt les trois ans écoulés, il ne l'en faut plus que de six mois.
adele. Et lu accepterais?..,* tu deviendrais la femme de M. Valdéja?
Clarisse. De grand cœur...
adele. Le ciel t'en préserve! et si lu savais comme moi
ce qui' c'est que le mariage... Tais-loi, c'est M. Dircy
c'est mon mai'i... lu vois si on peut être seule et libre un inst ml. dans la journée.