SCÈNE UI
M. DE ROUVRAY, DHENNEBON.
dhennebon, d'un air d'importance à sa femme qui sort. C'est bien... c'est bien, ma bonne. (A M. de Rouvray.) Excellente femme !.. et si tu te maries jamais, je t'en souhaite une pareille !
m. de rouvray. Moi ! . . me marier!.. Il se peut que pour
des raisons de convenance ou d'intérêt cela m'arrive un jour!., mais jusqu'à présent, grâce au ciel, je suis resté célibataire!
dhennebon. Cela m'étonne!., toi qui as toujours adoré les femmes !
m. de rouvray. Raison de plus! parce qu'un garçon, voistu bien..
dhennebon. Je comprends!., des passions!., des conquêtes !
m. de rouvray. Plus que je ne veux!
dhennebon. Est-il heureux!., voilàune existence d'homme! Moi, si je n'avais pas enchaîné ma liberté, j'aurais voulu comme toi être homme à bonnes fortunes!., c'est un bel état!..
m. de rouvray. Mais oui! malgré la concurrence... je te le dis sans vanité, parce que ces succès-là... ce n'est pas à moi que je les dois... c'est à ma fortune... à ma position politique... Je me suis fait quelque réputation à la tribune ! Je suis de l'opposition, je suis avocat, je parle... quoi qu'il arrive, je parle toujours contre... je suis indépendant!
dhennebon. Est-il heureux!
m. de rouvray. Voilà comment nos amis m'ont fait nommer à cent lieues d'ici dans un département...
dhennebon. Où tu es connu !
m. de rouvray. Je n'y avais jamais mis le pied !..
dhennebon. Au lieu de se donner la peine de choisir quelqu'un de leur endroit!..
m. de rouvray. Que veux-tu ? Ils avaient cet automne leurs vigneset leurs vendanges, ils ne pouvaient pas s'occuper de leur opinion... il leur en faut une toute faite! Dans la province, d'ailleurs, c'est l'usage, on fait tout venir de la capi- !ale ! et un mandataire qu'on leur envoie de Paris leur paraît bien plus beau qu'un député du crû... quelque bon propriétaire, qui s'occuperait de leurs affaires... mais qui ne parlerait pas! Tu ne peux t'imaginer quel etïét cela produit quand le journal arrive, et qu'ils se disent : « Notre député a parlé! »
dhennebon. Même quand il ne parle pas d'eux !
m. de rouvray. C'est égal!., c'est un grand bonheur pour le département! et puis, ils ont un avantage avec moi; je heurte tout le monde, je ne pense jamais comme les autres, et quand on est de mon avis, je n'en suis plus ! l'indépendance avant tout!
dhennebon. Tu as raison! voilà l'homme libre! il n'est soumis à rien... tandis que moi, obligé par ma place de répondre au public, d'obéir au chef de division, au ministre, au conseil d'État, à tout le monde ! tremblant devant le pouvoir! enchaîné comme un forçat, à un bureau impitoyable! (Tirant sa montre.) Deux heures dans l'instant!., j'aurai aussitôt fait de ne pas y aller aujourd'hui! (Reprenant.) Enfin, mon ami, l'esclavage administratif est une tyrannie de tous les moments; tandis que toi!..
m. de rouvray. Je brave tout!., je suis au-dessus de tout ! je n'ai besoin de personne !
dhennebon. Ce cher ami!
m. de rouvray. Et comme j'avais un service à te demander...
dhennebon. Parle, mon ami!
m. de rouvray. Je n'ai pas voulu, commeje te l'ai ! : !, m'exposer aux chances du mariage et à tous les traçai ..i en sont la suite! grâce au ciel, un garçon n'a pas d'enfants, n'a pas d'héritier direct... mais... mais... il a quelquefois par ci... par là... des filleuls !..
dhennebon. Et tu as des filleuls?
m. de rouvray. J'en ai un dont je ne conviens pas, excepté avec toi; un joli garçon, je m'en flatte... que j'ai élevé, d'après mon système, dans les idées jeune-France... des idées de progrès.
LES INDÉPENDANTS
dhennebon. Et en fait-il?
m. de rouvkay. Du tout... D'abord... il n'a pas voulu rester au collège, où je l'avais mis, parce qu'il trouvait humiliant d'obéir à ses maîtres; de même chez le notaire, chez l'avoué, dans toutes les professions que je lui ai données... il ne veut être rien... que libre...
dhennebon. C'est un bel état !
m. de rouvray. Oui, mais très-cher, pour moi du moins! et pour m'en débarrasser, j'ai pensé à la carrière des places. Peux-tu, pour commencer, le faire entrer surnuméraire dans ton bureau ?
dhennebon. J'en dirai deux mots à notre chef de division que je vois aujourd'hui à Passy ; et dès qu'il saura que c'est pour toi...
m. de rouvray. Garde-t'en bien !.. je ne dois pas paraître; parce que, dans ma position... si je demandais quelque chose au pouvoir... moi, député indépendant, tous mes amis politiques me tomberaient sur le corps!
dhennebon. Tu n'es donc pas libre de faire ce que tu veux?
M. de rouvray. Non, mon ami ! voilà pourquoi je me confie à ton obligeance et à ta discrétion ; de mon côté, si je puis te rendre quelque service, te donner une position indépendante!..
dhennebon. Voilà!., il n'y a que cela qui manque à mon bonheur! les six mille francs du gouvernement sont là comme un poids que je voudrais augmenter!., parce que six mille francs, avec femme et enfant, ce n'est pas vivre !
m. ce rouvray. Je t'en ferai avoir douze, quinze, plus encore, si tu veux; et, pour commencer, prends d'abord de nos chemins de fer... je suis un des administrateurs... cinquante pour cent de bénéfice, et si tu veux vingt-cinq actions, je n'ai qu'un mot à dire à mon neveu l'agent de change !
dhennebon. Ah ! ton neveu est agent de change?
m. de rouvray. Oui, l'aîné, Léon de Saint-Rambert; et son frère, Edgard, est dans le militaire... officier supérieur, aide-de-camp du prince, il est fort bien en cour... un garçon charmant que je loge chez moi, à Paris.
dhennebon. Malgré tes opinions et tes amis politiques?..
m. de rouvray. Cela a fait d'abord quelques difficultés... mais ils me permettent d'être oncle!..
dhennebon. Ce n'est pas un emploi salarié!..
m. de rouvray. Au contraire!., et à propos de cela, xzjon neveu Edgard avait quelque chose à demander au ministère de la guerre... je lui ai conseillé de s'adresser à toi, et il a dû aller à ton bureau...
dhennebon. Aujourd'hui !.. il a été à mon bureau !..
m. de rouvray. Oui, mon ami.
dhennebon. Eh bien! il est plus habile que moi... qui n'ai pas pu y mettre les pieds! le pauvre garçon aura fait une course inutile!
edgard, en deJtors. Ah ! M. Dhennebon est encore ici!
m. de rouvray. Tiens!., c'estlui !.. qui ne te trouvant pas au ministère, sera venu te réclamer jusque chez toi !
Les précédents, EDGARD.
dhennebon, allant à lui. Qu'il suit le bienvenu?.. Entrez, monsieur Edgard, vous êtes ici en pays de connaissance!
edgard. Je vois, Monsieur) que mon oncle avait eu la bonté de rtl'i meer, et de vous prévenir de ma visite.
m. de Rouvray. Oui, mon ami, je le laissa avec Dhcnnebon, mou ancien Camarade, qui raccordera tout ce que lu voudras... Je vais, moi, m'occuper de ses intérêts auprès de
ton frère Léon; il n'est pas encore trois heures, et la Bourse I ne sera pas encore fermée.
dhennebon. Que de bontés!
m. de rouvray. Sois tranquille, tu auras tantôt tes coupons d'actions.
dhennebon. Et de l'argent?
m. de rouvray. Est-ce qu'on s'en sert jamais! tu achètes pour vendre!., et tu vends pour acheter!., ne t'inquiète de rien... j'arrangerai cela comme pour moi. {Il sort.)