EDGARD, EMILIE
émilie. Vous voyez, Monsieur, que je me suis conformée à vos intentions, et que nous sommes seuls.
edgard, lentement et froidement. Je vous en remercie, Madame...
émilie, à part. Dieu !.. quelair solennel!., c'est bien cela!.. (Haut.) Je vous écoute, Monsieur.
edgard. Mademoiselle votre sœur est riche à présent!....
émilie. Elle vient de l'apprendre.
edgard. Je lui en adresse mes félicitations ! . . J'ignore si ce changement de fortune a changé sesopinionssur le mariage...
émilie. Elle lésa, du moins, beaucoup modifiées... car une clause du testament lui ordonne expressément de se marier... Et quelles que soient ses idées à cet égard, elle ne peut que se soumettre aux volontés de sa bienfaitrice!.. (Regardant Edgard, qui fait un mouvement de surprise.) Il est ému...
edgard, froidement. J'ensuis ravi... et je peux alors avec quelques chances de succès vous demander officiellement la main de votre sœur... pour mon oncle, M. de Rouvray.
émilie. Votre oncle !.. ô ciel! y pensez-vous?..
edgard. Pourquoi pas?., mon oncle a quarante ans, il est vrai; mais il est jeune par ses goûts, qui sont ceux de votre sœur : même caractère, même amour de la liberté , une fortune presque égale; et déplus, une belle position politique!.. La prochaine session peut le porter au pouvoir!
émilie. Votre oncle, Monsieur! et qui lui a donné une pareille idée?
edgard. Moi, Madame; je ne pouvais lui conseiller un meilleur choix.
émilie. Il me semble qu'autrefois vous auriez été moins généreux!.. Et à moins que ce mariage, dont vous me parliez ce matin... ne puisse plus se rompre... (Regardant Edgard qui se tait.) et je le vois... c'est possible encore... je pense que vous ne devez pas à votre oncle une telle preuve de générosité... un si grand dévouement !..
edgard. Non!., le mien n'irait pas jusque-là!..
émilie. 11 y a donc d'autres motifs?
edgard. Oui, Madame, des motifs que je puis seul apprécier, un obstacle invincible qu'il ne m'est pas permis de vous dire.
émilie, à demi-voix, et lui prenant la main. Écoutez-moi, Edgard! vous connaissez mon amitié!., parlez-moi avec franchise : est-ce le souvenir d'un premier refus, est-ce l'amour-propre blessé qui vous empêche de songer aujourd'hui à un parti superbe?
edgard. Ah ! ce n'est pas là ce qui m'eût déterminé !
emilie. Je le sais!., je le sais!., je connus votre caractère noble et désintéressé, et, grâce au ciel, voire fortune personnelle, votre position indépendante, vous mettent à l'abri
d'un pareil soupçon!.. Il n'est donc qu'un motif, un seul qui pourrait vous faire hésiter!.. (L'entraînant à l'autre bout du théâtre, et a voix basse.) Eh bien! Monsieur... eh bien!., c'est peut-être mal ce que je vais vous dire... mais enfin, si moi, sa sœur... j'avais cru voir... si j'étais sûre qu'on vous aimât !..
edgard pousse un cri de joie. 0 ciel!.. (Puis il s'arrête, se reprend, et dit froidement à Émilie.) Je ne puis...
émilie, poussant un cri d'indignation. Ah!.. (Vivement.) Je n'ai rien dit, Monsieur! je n'ai rien dit!
edgard. Et moi... je ne sais rien !.. je vous le jure !.. mais mon honneur, ma conscience me disent que je dois agir ainsi!., et vous-même en d'autres temps me rendrez justice peut-être!.. Daignez faire part à mademoiselle votre sœur des intentions de M. de Rouvray; je vais le retrouver chez lui où il m'a donné rendez-vous, le prier de faire désormais valoir ses droits lui-même, et de venir chercher ici la réponse qu'il attend . (Il la salue respectueusement, et sort.)
ÉMILIE va ouvrir la porte à droite, et trouve sur le seuil ESTHER, pâle et tremblante.
esther, entrant, et affectant de sourire. Eh bien!., eh bien ! qu'y a-t-il?
émilie, d'un air dégagé. Rien encore... j'ai à peine abordé la question... je n'ai parlé que bien vaguement...
esther. Oh! non!., non!., il m'a refusée!., refusée !.. ' émilie. Quelle expression!., ce n'est pas cela qu'il a dit!
esther, avec douleur. Je l'ai entendu, ma sœur !
émilie. Eh bien ! oui... il voulait autrefois... il ne veut plus maintenant... je n'y comprends rien!., les hommes sont capricieux... comme des femmes! Et moi qui t'en faisais l'éloge, moi qui avais de l'amitié pour lui ! je n'en ai plus !.. je suis indignée!., et toi aussi... je le vois!.. Allons, ma sœur! allons! de la fierté, du courage!., n'y pensons plus!
esther, les yeux baissés et douloureusement. Oui!., n'y pensons plus !
émilie, gaiement. Ce sera bien vite oublié !.. tu es riche, tu es belle !.. moi je te trouve charmante! et, j'en suis sûre, tous les hommes auront mes yeux!., aussi, sois tranquille... dès que tu vas paraître, tous les hommages vont t'entourer, c'est à qui te fera la cour!., et des cavaliers empressés, des adorateurs, des amants, il n'en manquera pas!., dans le monde, il y en a bien d'autres!..
esther. Non!., il n'y en a pas d'autre!
émilie. Qu'est-ce que tu me dis là?..
esther. Ah! tu vas me haïr!., tu vas me mépriser!., mais à qui avouer mes chagrins et ma honte, si ce n'est à toi, ma sœur et mon amie? Eh bien! oui, depuis longtemps je l'aimais !..
émilie. Je le savais mieux que toi.
esther. Mais depuis qu'il m'a dédaignée!., repoussée!..
émilie. Eh bien?..
esther, pleurant. Eh bien!., je crois que je l'aime encore plus!
émilie. Voilà ce que c'est!., on dit que c'est toujours
LES INDÉPENDANTS
ainsi!., je ne voulais pas le croire!., mais alors, insensée que tu es, pourquoi autrefois l'avoir refusé?..
estiier. Mon Dieu ! si tu savais de quoi dépend notre destinée!.. Est-ce ma faute à moi si je n'ai écoulé alors que nm tète? un faux enthousiasme, une vanité puisée dans les hommages mêmes qui m'entouraient, et qui me persuadaient que je pouvais me passer de tout le monde!.. Et puis, s'il faut te l'avouer... quoique déjà je le préférasse à tous les autres... ce n'était qu'une préférence, ce n'était pas tout à l'ait de l'amour! et lui m'aimait tant!., m'était si dévoué!., que je me disais : Je peux voir... je peux attendre... il m'aimera toujours !. . on est là-dessus si disposé à se persuader !. . Et plus tard, quand nous avons été éloignés... quand j'ai senti le froid de l'abandon, de l'isolement, mes regrets ont commencé!., et quand, regardant autour de moi, je l'ai comparé à tous ceux que je voyais, ah! alors je me suis accusée, je me suis repentie! alors je l'ai aimé de toutes les forces de mon âme ! mais je n'osais plus le dire.. . pas même à toi ! et puis l'espoir me restait, je savais qu'il ne se mariait pas, que maître de former d'autres nœuds il conservait sa liberté... il pensait donc encore à moi!., il m'attendait peut-être! ma vanité me défendait de faire les premiers pas... mais ma coquetterie me disait : Qu'importe? quand je changerai d'idée... quand je le voudrai... il reviendra !.. Ah! je l'ai mérité, ma sœur! j'ai mérité d'être punie... car je suis bien coupable !
émilie. Oui! bien coupable déjouer ainsi ton bonheur contre de vains caprices, contre des idées fausses; voilà cinq années de liberté bien employées!.. Par bonheur il est temps encore... il faut oublier le passé, se résigner, prendre son parti, et réparer le temps perdu !
esther. Oui, mon parti est pris, et maintenant plus que jamais je renonce au mariage... je resterai fille.
É>iiLiE. Encore la même faute !
esther. C'est mon seul désir.
Emilie. Maintenant, soit... mais si dans cinq années tu te repens encore, ce sera, comme aujourd'hui, cinq années de perdues... ou plutôt de gagnées... car le temps va vite; et dès qu'on a trente ans... on est si près d'en avoir quarante!.. Songe à ta marraine !.. il faut la croire, ma sœur... il faut se faire une raison... et se marier... Il y a encore de bons maris... on ne les adore pas; mais qu'importe?
esther. Laisse-moi, je t'en prie!
Emilie. Non, vraiment, je ne te laisserai pas; et puisque tu détestes les jeunes gens... voilà un autre parti qui se présente... M. de Rouvray.
ESTHER. Lui !
Emilie. Tu le connais à peine; mais il faut le voir, l'accueillir.
esther, qui ne l'a pas écoutée. Tu crois donc qu'il ne m'aimera jamais?
Emilie. M. de Rouvray?
esther. Eh! non... Edgard!
Emilie. Tu y penses encore?
esther. Toujours... car tout à l'heure, pendant qu'il te parlait... à cette froideur affectée que souvent trahissait l'émotion de sa voix .. il me semblait... tu vas m'appeler insensée... il me semblait qu'il m'aimait encore!..
Emilie. Ma pauvre sœur!
esther. Oui, ce n'était pas là le son de voix d'un indifférent.., Ct, j'en suis suit, il était troublé... il était pâle.
émilie. Je n'ai pas regardé.
esther, avec impatience. 0 mon Dieu ! à quoi donc pensais-tu ?
émilie. A ses paroles qui, plus que ses traits, m'exprimaient franchement la vérité... Il est engagé... il épouse... il aime une autre personne.
esther. Oh ! non... ne me dis pas cela! Qu'il m'abhorre... qu'il me déteste... mais qu'il n'en aime pas d'autre! Dis-moi plutôt qu'il est blessé de mes défauts, de ma vanité, de mon orgueil, de mes idées de domination... oui, oui, c'est cela : il ne veut pas fléchir sous un pareil joug... il pense que je le rendrai malheureux... il ne croit pas possible que je me corrige... voilà pourquoi il s'éloigne.
émilie. Que puis-je te dire?
esther. Mais il reviendra... Moi je l'aime tant!., il reviendra... tout me le dit. Tais-toi!., tais-toi!., c'est une voiture... c'est lui !
émilie. Quelle idée !
esther. J'en suis certaine!., mes pressentiments ne me trompent jamais... C'est lui, te dis-je !
m domestique, annonçant. M. de Rouvray, mon maître, demande si ces dames peuvent le recevoir.
esther, bas, à Émilie Ah! je ne veux pas!..
émilie, de même. Ce n'est pas possible; et même, pour le refuser, il faut l'écouter : on doit des égards aux gens qu'on n'aime pas... ils n'ont que cela à attendre. [Au domestique.) Faites entrer. (.4 Esther.) C'est dans les convenances ; tu ne voudras pas y manquer... et puis, c'est l'oncle d'Edg.ird...
esther. Ah! c'est vrai!., mais quel ennui!
émilie, à demi-voix. Toutes les demoiselles à marier en sont là... et c'est bien pis pour moi, la sœur cadette, qui fais la mère, et suis obligée d'assister à l'entrevue !