SCÈNE XII
Les précédents, LE VICOMTE.
le vicomte. Madame Gérard, madame la duchesse vous demande.
julie. J'y cours, Monsieur. (Bas, à Charles.) Mais je vous verrai encore, n'est-il pas vrai?
le chevalier. Non, plus jamais.
julie, à part, s'essuyant les yeux qu'elle lève au ciel. Ah! Charles! (Elle sort.) '
le vicomte, la regardant aller. Le marquis a raison, cette petite femme est charmante, elle mérite bien ce qu'il veut faire pour elle.
le chevalier. Vicomte, j'apprends une chose assez singulière ; l'homme dont je parlais ce malin au marquis, le frère tic Julie, csl enrôlé dans le régiment de votre oncle, du inarqui - Fouquct.
le vicomte. Vraiment! c'est fort heureux pour lui.
le < .m. \ m i ru. Très-heureux ; car j'opère que vous ne nie refuserez pas son congé.
1 1 vicomti . Son congé! y pensez-vous, chevalier? cela fera un superbe grenadier pour la compagnie de Sainl-Féréol.
le chevalier. Mais cet homme ne s'est point donné volontairement, on a surpris sa signature.
le vicomte. Quand on aurait employé un peu de ruse, le grand mal! un homme de cinq pieds huit pouces mérite bien qu'on se donne un peu de peine pour l'engager.
le chevalier. On l'a arraché à ses occupations, on a détruit son avenir.
le vicomte. Du tout ; avec du zèle, il peut devenir caporal, sergent.
le chevalier. Vicomte, très-sérieusement, il me faut le congé de Raymond.
le vicomte. Eh! mon Dieu! chevalier, vous êtes bien bon de vous occuper de ces gens-là. Qu'Us servent, c'est leur affaire : vous me surprenez toujours avec vos idées de philanthropie, comme ils appellent cela. Je ne sais pas de quel siècle vous êtes, mais ce n'est pas du nôtre. Vous voilà comme le duc de Mirau, le baron de Sausay, le comte de Grand- Maison, qui se font à tous propos les défenseurs d'un tas de pauvres diables.
le chevalier. Ne sont-ce pas des hommes comme nous?
le vicomte. C'est précisément là ce qu'ils disent; mais voilà de ces erreurs que je ne pardonnerais pas même à mon père. Eh ! non, mon cher, ce ne sont pas des hommes comme nous; ils sont nés pour toute autre chose. Notre lot, à nous, c'est le plaisir, partout où il se trouve; et je voudrais bien savoir ce que nous autres gens de qualité deviendrions, avec vos principes. Il faudrait donc reculer devant le moindre obstacle; professer, comme vous, un respect ridicule pour le nœud conjugal?
le chevalier. C'est qu'aussi, Monsieur, rien n'est plus respectable.
le vicomte. A vos yeux, mais non aux nôtres. Dès qu'un mari nousgène, nousavonstoujours des moyensde l'éloigner.
le chevalier. Et vous osez l'avouer!
le vicomte. Est-ce que ce n'est pas juste? Aujourd'hui même, je viens de rendre un service éminent à votre frère. Ce pauvre marquis, il est fou d'une jeune fille que je ne vous nommerai pas. (Riant.) Elle s'est mariée il y a trois jours... un autre se désolerai;:: mais le marquis est un véritable philosophe ; il n'y renonce pas.
le chevalier. 11 conserverait des espérances!
le vicomte. Mieux que cela, à l'aide d'un ordre surpris et de quelques agents subalternes, ce soir nous enlevons le mari.
le chevalier". Et vous ne craignez pas...
le vicomte. Qu'il se révolte, qu'il crie à l'injustice ! Il se passera deux ou trois mois avant que sa plainte ne parvienne au chancelier, qui ne plaisante pas, lui. Nous avons là quelques mauvais sujets de commis qui nous sont dévoués... Trois mois, ce sera tout juste le temps nécessaire pour que le marquis ne pense plus à la belle; alors rien ne s'opposera plus à la liberté du mari.
le chevalier. Vicomte, n'espérez pas que je vous laisse commellre uneaction aussi infâme. C'est donc pour cela que vous la priviez de son frère, que vous lui ôtiez son défenseur?
le vicomte. Que voulez-vous dire?
le chevalier. Que si quelqu'un s'avise de causer la moiirtlre peine à Julie, c'est à moi, à moi seul qu'il aura aiïaire.
le vicomte. Comment! vous saviez...
le chevalier. Je prends Gérard sous ma protection.
le vicomte, à demi-voix. Bon, j'entends, c'est une autre manière; mais, chevalier, je crains bien que vous n'arriviez trop tard. D'ailleurs, voire frère est l'aîné} et au moment où je vous parle, nos gens sont chez lui à l'attendre.
le chevalier. Malheureux! quelle horreur! vous m'en rendrez raison !
le vicomte. Mais ce icitez donc.
LE chevalier. Je n'écoute rien. (On entend .'••/ le lirait de. l'orchestre.)
AVANT, PENDANT ET APRÈS
le vicomte. Le bal commence; entendez-vous cet air nouveau? la Camargo.
le chevalier. Eh! que m'importe!
le vicomte. 11 m'importe à moi; les convenances avant tout.
le chevalier, voulant l'arrêter. Un mot.
le vicomte. Impossible. Votre mère ne doit rien soupçonner de ce qui se passe; mais après le bal, je suis à vous... (// entre dans la salle du bal.)