‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 560 sur 1121 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

JULIE, LE MARQUIS, entrant par la porte de la boutique.

le marquis. Qui que vous soyez, sauvez-moi, donnez-moi asile; les entendez-vous? ils me poursuivent. (Il jette son chapeau.)

julie. Dieu! qu'entends-je! quelle voix? le marquis!

le marquis. Julie ! ô justice céleste! Eh bien ! tant mieux, je n'irai pas plus loin ; que mon sort s'accomplisse, livrezmoi... (Il s'assied sur une chaise auprès de la table adroite.)

julie. Vous livrer? y pensez-vous. Où sont-ils?

le marquis. Dans le faubourg.

julie. Notre maison fait le coin, et au moment où vous avez tourné, ils ont dù vous perdre de vue.

le marquis. Oui, pour un instant ; mais ils vont visiter toutes les maisons de cette rue.

julie. Peut-être; venez, là, dans ce cabinet. (Montrant le cabinet à gauche. Le marquis entre dans le cabinet, mais reste un instant sur la porte.). Ciel ! j'entends les tambours; ils approchent! (Morceau de musique avec tambours, dans le lointain, et crescendo.)

le marquis, à la porte du cabinet. 0 supplice plus cruel que la mort ' Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Viennent-ils?

jolie. Hélas! oui.

le marquis. Et pas d'armes pour me défendre !

julie. Cette chambre donne sur la place de l'Égalité... s'ils entrent; fuyez par là. (Le marquis referme laporte.) Sa mort du moins sera différée, et peut-être même, si le ciel le protège... Mais comment lui donner le temps de s'évader? (S'asseyant et prenant son ouvrage.) 0 mon Dieu ! inspirezmoi ; que n'ai-je le sang-froid de Gérard ! mon émotion, mon trouble vont me trahir... (Ici finit le morceau de musique avec crescendo de tambours.)

le marquis, ouvrant la porte. La porte de la rue est fermée.

julie. Ah ! c'est vrai, mon mari a la clé. (Pâle et tremblante.) Recommandez-vous à Dieu, et moi aussi. (L'air du Muletier.) Ils approchent, j'entends les soldats, les voici. (A travers le vitrage du fond , et au-dessus du rideau, on aperçoit les chapeaux des soldats ; on entend sur le pavé le bruit de leurs fusils qui retentissent. Un commandant de patrouille, suivi de quelques hommes, entre dans la boutique.)

l'officier. Commençons par celte maison-ci. (Un des soldats s'approche de Julie, qui se met devant la porte du cabinet ; un autre va du côté du caveau à droite.)

Gérard, entrant. Que faites-vous donc? ce n'est pas la peine; c'est ma maison et j'en réponds. Cependant, si vous voulez, voilà la citoyenne qui vous fera les honneurs.

un des hommes de la patrouille. Il n'y a rien à craindre, c'est la maison du patriote Gérard.

plusieurs voix, dans la rue. Oui, oui, c'est la maison du patriote Gérard.

Gérard, à sa femme. Adieu, femme. Qu'as-tu donc? est-ce que la présence des citoyens?.. Ne crains rien, je suis à toi tout à l'heure ; je reviens après la patrouille. (Aux hommes de la patrouille .) Allons, allons, les traînards!

l'officier. Un instant, citoyen Gérard, nous allons placer deux sentinelles au coin de la rue, et continuer nos recherches. Marche! (Ils sortent. On entend l'officier dans la rue dire à haute voix : ) Deux factionnaires au coin de la rue. (Le tambour reprend, et à mesure que le bruit s'affaiblit graduellement, Julie semble renaître.)

julie, ouvrant, la porte du cabinet au marquis. Venez ; nous sommes sauvés, du moins pour le moment.

le marquis, se jetant dans un fauteuil. Respirons, je n'en puis plus.

julie. Comment vous trouvez-vous en France, vous qu'on disait émigré?

le marquis. Je m'étais réfugié en Suisse. La marquise, ma femme, m'a fait passer, par un des nôtres, une lettre qui m'a appris que mon fils Alfred, l'unique rejeton des Surgy, était dangereusement malade. A tout prix j'ai voulu le revoir. J'ai repassé la frontière. Ah ! mon enfant, comme ils ont arrangé cette pauvre France !

julie. Oui, Monsieur.

le marquis. Et que de tourments avant de revoir ma famille! Voyager à pied, moi, le marquis de Surgy! Tous les soirs des gîtes affreux! Point de procédés, point d'égards; et à chaque nouveau visage des inquiétudes mortelles! Enfin, après huit jours d'une marche pénible et forcée, profitant d'un moment de désordre à la barrière Saint-Jacques, j'entre dans Paris. Quel spectacle!

julie. Je le sais mieux que vous. Mais, monsieur le marquis, cela ne peut pas durer.

le marquis. Nous en disions autant quand nous sommes partis, et tu vois, ça a été d'un train... On confisque nos biens, ou brûle, on démolit nos châteaux, on proscrit nos personnes. Là-bas nos ressources diminuent, rien ne passe. Ils ont saisi à la frontière des fonds qui nous étaient expédiés : c'est une horreur; et ici c'est encore pis. Après avoir embrassé ma femme et mon fils, j'écris sur-le-champ à Goberville, notre ancien procureur, notre intendant...

julie. Qu'avez-vous fait!

AVANT, PENDANT ET APRÈS

le marquis. Pour lui demander un à-compte sur les sommes considérables qu'il a perçues en notre nom. Le drôle me fait répondre qu'il est désolé, mais qu'il n'est plus que le débiteur de la nation.

julie. Lui apprendre que vous êtes à Paris! quelle imprudence ! lui qui est du comité des recherches.

le marquis. Je ne suis plus surpris si, un quart d'heure après sa réponse, les sbires, les alguazils étaient à notre porte!.. Obligé de m'évader par une cheminée, de là sur les toits ; enfin, ma chère Julie, sans ton généreux secours, je tombais entre leurs mains, et tu sais le sort qui m'était réservé. Mais quand ton mari, quand Gérard va revenir, y a-t-il sûreté pour moi? car lui aussi a un peu donné là-dedans.

julie. Comme tant d'autres : dans le commencement, il voyait tout en beau, et s'imaginait qu'on ne voulait que notre bonheur à tous.

le marquis. Oui, c'étaient là les idées de mon frère le chevalier.

julie. Mais quand il s'est aperçu qu'on gâtait tout ce qui se faisait de bien, que des intrigants, des scélérats travaillaient pour leur propre compte, et faisaient la guerre à tout

ce qu'il y avait en France de grand, d'honnête, de riche, oh ! alors...

le marquis. Tu crois donc qu'on peut se fier à lui ? qu'il n'a point, comme tant d'autres, oublié ses anciens maîtres?

julie. 11 n'a oublié que le mal qu'on lui a fait.

le marquis. Ah! oui, je comprends. Et mon frère, où est-il en ce moment ?

julie. À l'armée du Nord. Nous lui écrirons, et j'espère que son crédit pourra vous sauver.

le marquis. Oui, oui, j'accepterai pour ma femme, pour mon fils; car, si c'était pour moi!.. Et ce pauvre vicomte de La Morlière, mon ancien ami?

julie. Vous savez bien qu'avant nos désastres, il était parti pour rejoindre l'expédition de M. le capitaine de La Peyrouse.

le marquis. C'est vrai, je n'y pensais plus. Et l'on n'a pas eu de ses nouvelles?

julie. Non, Monsieur, je ne crois pas. Mais taisez-vous ; j'entends chanter dans la rue. C'est mon mari qui revient.

le marquis, regardant à travers les carreaux. Eh mais, il n'est pas seul!

.julie. Il est avec Morin, le cordonnier du coin, mainte-

AVANT, PENDANT ET APRÈS

liant le citoyen Caracalla qui dernièrement a été nommé municipal...

le marquis. Un municipal!

jl me. Celui-là du moins n'est qu'une bête. Mais jusqu'à son départ, cachez-vous toujours, c'est le plus prudent, (Le marquis rentre dans le cabinet.)

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