‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 603 sur 1121 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

ZAMBARO, LORD GAGE.

i.ord gage regarde Zambaro un instant en silence avec la plus grande attention, C'est bien lui (pie j'ai vu l'autre jour au bord de la mer. (Il s'assied, fait signe

LA BOHÉMIENNE

à Zambaro de s'asseoir, et le regarde encore avec une attention plus marquée.)

zambaro, embarrassé. Puis-je savoir, Milord, ce qui me vaut de votre part un p:ireil examen?

lord gage. Je voudrais d'abord, Monsieur, savoir au juste quel est votre nom?

zambaro. Milord, une pareille question...

lord gage. Répondez.

zambaro. Je suis le comte de Gorlitz ; et n'étant ni Anglais, ni Américain, je ne vois point quel droit vous avez de m'interroger ainsi.

lord gage. J'ai le droit de surveiller les démarches d'un étranger, quand elles me sont suspectes, surtout quand cet étranger se présente sous un nom supposé, et se pare d'un titre qui ne lui appartient pas.

zambaro. Qu'osez-vous dire?

lord gage. On vous nomme Zambaro, et vous êtes Bohémien.

zajibaro. Milord!..

lord gage. Je n'en doute plus maintenant, vous pouvez vous lever. (Zambaro se lève, et lord. Gage reste assis.) Jeune encore, dans les guerres d'Allemagne, vos talents et votre audace vous ont acquis un nom plus célèbre qu'honorable, et l'on dit que les généraux de Marie-Thérèse vous ont dû plus d'un succès.

zambaro. Dès que les qualités sont connues, je n'ai rien à cacher à Votre Excellence. Oui, Milord, chacun a .ca manière d'être utile à son pays. Allemand, j'ai servi le mien pendant la guerre, et au péril de mes jours, en pénétrant les desseins et les plans de nos ennemis, en surprenant leurs secrets. D'autres font la même chose en temps de paix ; mais on leur accorde un autre nom, de la considération, un traitement honorable, et une mort paisible. Nous, rien de tout cela. Voilà la différence et la justice des hommes.

lord gage. S'il y avait une justice, tun'existeraisplus.

zambaro. Comme Votre Excellence voudra. Un peu plus tôt, un peu plus tard, ça ne peut pas manquer. Ainsi, peu m'importe, ma vie est entre vos mains.

lord gage. Et que veux-tu que j'en fasse?

zambaro. Vous êtes bien diflicile, ou bien généreux. Le grand Frédéric, qui se connaissait en mérite et en hommes de tète, avait mis la mienne à prix, et l'avait estimée vingt mille écus. Votre Excellence en connaîtelle beaucoup qui valussent une pareille somme?

lord gage, à part. Où va se loger la vanité de métier! en voilà un qui est fier du sien. (Haut.) Pour calmer la crainte ou ton orgueil, réfléchis seulement que, si j'avais eu l'intention que tu m: supposes, je n'auruispas prisla peine de te faire venir ici secrètement.

zambaro. C'est vrai : le l'abonnement est juste. Que veut de moi Votre Seigneurie?

lord gage. Savoir ce qui l'amène à Boston ; car tu n'as pas quitté l'Europe sans dessein.

zambaro. Votre Excellence ne me croira pas ; et cependant, vrai comme il faut ètrè pendu un jour, je ne mis venu ici que pour une affaire pariiculicre, où la politique n'enlre pour rien.

lord gage. Et quelle est cette affaire? songe à ne pas nie tromper.

zambaro. Je n'ai garde ; car je n'y ai aucun-intérèt. Je n'ai d'autre parent que mon frère aîné Herman Zambaro, Bohémien comme moi, et chef de notre tribu. La paix, qui enrichit tout le monde, nous avait ruinés. Les armées autrichiennes, ingrates de leur nature, s'étaient furt mal conduites à notre égard; les généraux surtout, accablés d'honneurs et de pensions, avaient fini par se persuader qu'ils avaient remporté

eurs victoires à eux tout seuls, et ne nous avaient point accordé, dans la récompense, la papt qui nous avions eue dans le succès. Je n'aspirais qu'à prendre ma retraite, lorsque mon frère me dit : « Tu as ra'son, a abandonnons la carrière militaire-, où il y a trop de « périls, et pas assez de profits. Je médite avec un « simple particulier une entreprise qui doit nous enri- « chir à jamais. Je pars pour Londres, et dès qu'il le « faudra, sois prêt à me rejoindre. » Il m'écrivit quelque temps après qu'il m'attendait non à Londres, mais à la Nouvelle-Angleterre, où cette fois la fortune nous préparait le sort le plus brillant. Il m'y donnait rendez-vous à l'hôtel de la Couronne, près Boston. Je pariis aussitôt, et quand j'arrivai dans ce pays, il n'y avait pas paru. Personne n'avait entendu parler du Bohémien Zambaro, et je suis le premier à solliciter les recherches les plus aelives, autant pour m'instruire du sort de mon malheureux frère, que pour convaincre Votre Excellence de la vérité de mon récit.

lord gage. Maintenantjen'endoute plus; (// se lève.) mais dans le cas où ce frère n'existerait plus, ce qui nie paraît probable...

zambaro. Quoi! Milord, vous croyez? Ce pauvre Herman! qui m'aurait dit qu'il mourrait, là, tout simplement!

lord gage. Quelles seraient alors tes intentions?

zambaro. De quitter au plus vite ce maudit pays. Malheureusement je ne sais comment suffire aux frais du voyage; car espérant trouver ici la fortune, je ne l'ai pas amenée avec moi.

lord gage. Elle peut se présenter à tes yeux plus brillante que jamais.

zambaro. Que dites-vous, Milord?

lord gage. Ton regard habile et exercé n'a-t-il pas déjà saisi la position de ce pays? ne t'es-tu pas aperçu de l'espèce d'inquiétude qui s'est emparée de toutes les tètes? Partout on parle de réforme, de scission avec la métropole, d'indépendance de cette colonie. Ce sont les mots d'ordre de quelques jeunes étourdis qui, las de leur inutilité, se font factieux pour être quelque chose. Je me garderai bien de les punir: ce serait leur donner une importance qu'ils ne méritent point; mais je veux les connaître; je veux (le bien public l'exige) pénétrer les projets, les complots que leur imprudence médite, et «l'épargner, en les déjouant, la peine de les châtier.

zambaro. Je comprends, Milord, et je suis aux ordres de Votre Excellence.

lord gage. De tous cesjeunes gens, le plus dangereux est le colonel des dragons de Virginie. ■ zambaro. Le jeune Lionel Lincoln.

lord gage. Tu le connais?

zambaro. Je ne l'ai jamais vu ; mais souvent j'ai entendu prononcer son nom, par hasard, sans le vouloir, l'habitude d'écouter.

lord gage On m'assure que ce soir même, au bord de la mer, à cette auberge de la Couronne dont tu me parlais, plusieurs jeunes militaires doivent se réunir en secret. Il faut connaître le but, l'objet de cette assemblée ; en un mot y assister toi-même. Tu n'as que quelques heures devant toi, je le sais; mais je connais ton adresse ; tu peux fixer toi-même le prix que tu mets à tes services.

zambaro. Mille guinées.

lord gage. C'est beaucoup; on ne les donne point à un colonel.

zambaro. 11 est des états, Milord, où l'on e t p ivo par l'honneur; mais le nôtre...

LA BOHÉMIENNE

•taorn 'gage j C'est lusté; en Nrsrffei la moitié à compte; (// lui donne. uns bourse.) auta:.t après le succès.

zambaro1. Vive Dieu! c'est payer en milord, et il vaut mieux être à la solde de l'Angleterre qu'à celle de la maison d'Autriche. Mais ce que vous me demandez est bien difficile ; et jeîi'oserais l'entreprendre, si je n'appelais à 1 mon aide l'esprit et la finesse de Bathilde, ma nièce.

- lôîidgage. Que dis-tu? une femme dans celte affaire! ■ ■zambaro. Elle ne'-sâûra que ce qu'elle doit savoir.

lord gage. Et quelle est-elle?

zambaro. La plus jolie el la plus aimable Bohémienne que vous ayez jamais vue; la fille de mon frère Zambaro, que j'ai amenée avec moi, qui ne m'a jamais quitté, et dont je suis fier, attendu que je l'ai élevée moi-même, et clans les meilleurs principes, i lord gage. Dans -les tiens peut-être?

zambaro. Je n'encoiinais pas d'autres.

lord gage. Quoi! l'autre jour, quand je t'ai rencontré au bord de la mer, cette jeune personne à qui tu donnais le bras, et qui avait une physionomie si, noble, si distinguée?..

zambaro. C'était elle-même.

lord gage. Ah ! c'est grand dommage ; et je suis fâché pour elle qu'elle exerce un pareil métier.

zambaro Excellence.,.

lord gage, avec hauteur. Qu'y a-l-il, seigneur Zambaro? Je pense que vous venez ici chercher des ordres et non des compliments 3 que faut-il de plus?

zambaro. De la justice, du moins, de la part de ceux qui nous emploient. Dans les armées où j'ai servi, je n'ai jamais vu que le soldat qui faisait le coup de fusil fût plus coupable que le capitaine qui disait : Feu! ' lord gage. Misérable!

zambaro, Comme vous voudrez, Milord; rien de fait. (On entend du bruit dans l'appartement d'Henriette.)

lord gage, allant de ce côté. Tais-toi, tais-toi; j'entends du bruit dans la pièce voisine.

zambaro. N'est-on pas en sûreté dans votre hôtel?

lord gage. Ma fille était dans son appartement, et si elle nous avait entendus... Adieu; éloigne-toi. Si, dans la soirée, tu as quelque avis important à me transm1 ttre, tu pourras toujours arriver jusqu'à moi avec le mot d'ordre dont nous allons convenir. [Cherchant.) Angleterre et,.,

ZAMBAi.o. Et Bohême.

lord gage. Soit : je reste ici dans cette maison de campagne, où j'aurai soin d'être seul; car des conférences secrèles avec un Bohémien...

sir cokney, sortant du cabinet de milord. Un Bohémien !

lord gage. Silence, on vient. Non, ce n'est rien, c'est mon secrétaire intime. Adieu, Monsieur.

zambaro, s'incliiuinl. Adieu, Excellence. En sortant il salue aussi sir Cokney, qui lui rend profondément «Ml salut.)

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