SCÈNE III
LA MARQUISE, T1MOTHEE.
la marquise. Un de ses amis... je conçois mainte-
nant... et ses discours de ce matin, et l'entretien qu'il m'a demandé! il avait intérêt à connaître et à découvrir les secrets d'une iamille... où son ami désire entrer.
timothée, après avoir salué. Me voiei, madame la marquise, exact au rendez-vous.
la marquise. C'estbien.
timothée, à la marquise. Pardon; Madame.
la marquise. Vous vous doutez , Monsieur, que le peu de mots que vous m'avez dits ce matin m'ont jetée dans un grand trouble.
timothée. Je le crois bien... aborder ainsi brusquement un pareil sujet... je m'en accuse.
la marquise. Et moi, je vous remercie... le premier moment a été tout entier à l'effroi... et le second...
timothée. J'en étais sûr, à des émotions plus douces, plus naturelles... et je ne vois pas pourquoi on s'en défendrait... qu'est-ce qui n'a pas été jeune, Madame? tout le monde l'a été. . . plus ou moins...
la marquise. Je vous rends grâce de tant d'indulgence... surtout me croyant coupable...
timothée. Madame...
la marquise. Mais je ne le suis pas, Monsieur...
timothée, à part. Si elle me prouve cela...
la marquise. Ou, du moins, je ne le suis pas autant que vous pourriez le penser... des événements, des circonstances...
timothée. Les circonstances... c'est ce que j'allais vous dire... elles n'en font jamais d'autres... sans les circonstances, il n'arriverait jamais de malbeurs; aussi, croyez , Madame, que j'ai toujours fait la part des circonstances... une bonne part... bien large... ainsi, de ce côté, soyez tranquille...
la marquise. Je ne le serai qu'après m'ètre justifiée à vos yeux... car je sais maintenant le motif qui vous fait agir... je le sais... et la vérité que vous désirez connaître... c'est moi qui tiens aujourd'hui à vous l'apprendre... .
timothée. Alors, nous sommes parfaitement d'accord... de plus, nous sommes seuls, ainsi, parlez !
la marquise. J'avais été élevée avec un de mes cousins, Arthur Ephelstôn.
timothée. Ephelstôn... n'est-ce pas un lord... un pair d'Angleterre?..
la marquise. Oui, Monsieur...
timothée. Ancienne famille... immense fortune... Dieu! que je suis content...
la marquise. Et de quoi?
timothée. De ce qu'il était votre cousin... car un cousin jeune et aimable... vaut toujours mieux...
la marquise. Non, vraiment... car on l'aime... et quand il est destiné à une autre... quand il est forcé d'obéir à un père inflexible..:
timothée. Les pères ne sont ici-bas que pour notre tourment... moi, qui vous parle, il y en a un qui m'en a donné du tourment... et de la peine...
LA MARQUISE. Le VÔtrC?..
timothée, vivement. Jamais.. . de ce côté-là.. . je dois lui rendre justice... mais, continuez... Lord Ephelstôn...
la marquise. Se soumit à la volonté paternelle... il se maria ! moi. je jurai de rester libre... jg tins parole ; je refusai tous les partis, et quelques années après, lorsque, parties événements trop longs à vous raconter lord Ephelstôn eut perdu s;i femme et son (ils,
maître de sa main... il me l'oiint. . je l'accçptai... timothée. Je ne vois pas alors les circonstances
mavriCUrCUSCS... dont vous parlez...
la marquise, baissant les yeux. Confiants dans notre tendresse, dans notre foi mutuelle... nous nous regardions comme époux! pour consacrer cette union... nous n'attendions que le temps voulu par les convenances du veuvage, lorsqu'un événement affreux... lord Ephelstôn, blessé mortellement dans une partie de chasse...
timothée. Ah! mon Dieu!..
la majrquise. Expira... sans avoir pu réparer... une imprudence que le soin de ma réputation me força de cacher à tous les yeux ..
timothée. Je comprends...
la marquise. Voilà ma faute, Monsieur... celle que vous m'avez reprochée avec raison...
timothée. Je n'ai rien reproché... mais je pensais qu'une noble et généreuse dame, telle que vous... ne voudrait pas enlever plus longtemps à son enfant, son nom... son état.
la marquise. Vous dites vrai... ma position dans le monde me faisait chaque jour hésiter... mais vos dis- cours... votre sévère franchise m'ont éclairée sur mes véritables devoirs... je suis décidée à tout braver...
timothée. A la bonne heure...
la marquise. A expier mes torts envers mon enfant...
timothée. C'est tout ce que nous demandons...
la marquise. Et dès demain, aux yeux de tous... je la reconnais pour ma fille ! . .
timothée. Votre fille !.. ô ciel !..
la marquise. Qu'avez-vous donc?..
timothée. Rien, Madame... rien... [A part.) C'était une fille !..
la marquise. Ne voulant me priver ni de sa vue, ni de ses caresses, je l'avais élevée près de moi, présenj tée dans le monde , comme ma parente , comme ma nièce... Cela ne suffit pas... je le vois, maintenant surtout que d'autres vues... d'autres idées, dont elle m'a parlé... et dont nous causerons plus tard... J'attends M. Japhet, votre ami et notre avocat... il nous indiquera la marche à suivre... mais avant qu'il vienne, je cours près d'Esther... près de ma fille... tout lui avouer, et lui apprendre, Monsieur, que c'est à votre généreuse intervention qu'elle devra son nom, son rang et sa fortune... (Elle sort.)