TIMOTHÉE, JAPHET
japhet , à part, et serrant une Ultra dans sa poche.
JAPHET
C'est le seul parti à prendre. .. j'avouerai tout, c'est mon devoir...
timothée. Que dis-tu donc?
JAPHET. Je dis que tout est conjuré sur moi... tout, jusqu'au bonheur qui m'accable...
timothée. Tu es bien heureux... je vois que ton procès est gagné...
japhet. Non... la cause est remise à huitaine. v. mai.-:, en sortant du palais... j'ai reçu une lettre...
timothée. Et de qui?
japhet, avec embarras. Dans la position où nous sommes... je n'ai pas osé t'avouer... qu'il était une personne... noble... riche... que je voudrais, et que maintenant je ne puis te nommer... que j'aime... et dont je suis aimé...
timothée. Le grand mal.
japhet. On me propose sa main... on m'offre de l'épouser...
timothée. Acceptons toujours.
japhet. On connaît mon manque de fortune, et ce n'est pas un obstacle; mais on exige, et c'est tout naturel, une naissance et une famille honorables, on me demande quel est mon nom... quel est mon père?..
timothée. Eh ! parbleu Je me le suis assez demandé depuis ce matin...
japhet. Que leur répondre?
timothée. Que tu es noble, je l'atteste.
japhet. Et rien ne le prouve...
timothée. Rien ne prouve le contraire... et, dans le doute... il y a autant de chances pour nous... disleur seulement d'attendre quelques jours... il me reste un espoir... j'ai une famille en vue...
japhet. Celle dont tu me parlais?..
timothée. Non, celle-là a manqué...
japhet. Tu vois bien, toutes tes recherches n'ont pas le sens commun . -
timothée. Ecoute donc... c'était trop beau... c'était gratis... et, dans ce monde, on n'a rien pour rien... mais j'en ai un autre immanquable...
japhet. Laisse-moi tranquille...
timothée. C'est plus cher, il est vrai... et je n'ai pas le premier schelling... ni toi non plus... mais, plus tard... sur ce que nous gagnerons... nous pourrons amasser...
japhet, avec impatience. C'en est assez...
timothée. De quoi avoir un père...
japhet. Va-t'en au diable...
timothée. Si je t'en ai un... sur mes économies, à moi, tu ne peux pas m'en empêcher.
japhet. Si, vraiment; je te défends de t'en occuper et de me compromettre davantage... je dois la vérité tout entière à la noble famille qui veut bien m'accueillir... et quand elle saura qui je suis, si elle me refuse... si elle me repousse, je ne pourrai lui en vouloir... mais je sais le parti qui me reste à prendre...
timothée. Et lequel?
japhet. J'irai... j'irai me jeter à la Tamise!..
timothée. Ingrat !.. tu m'abandonnerais donc, moi, ton ami, qui me ferais tuer, non pas pour moi, car je ne te ressemble pas, je n'aurais jamais ces idées-là pour mon compte, mais pour toi, pour te rendre heureux...
japhet. Pardon, mou bon Timothée... mon frère...
timothée. Oui... ton frère... nous n'avons pas déjà tant de parents dans le monde... il n'y a que nous deux... et si je perds la moitié de ma famille... que veux-tu que je fasse de l'autre ?
japhet. Tu as raison, je suis un insensé...
timothée. Et puis ce père, que j'aurai enfin rencontré... arriverait donc pour ne plus retrouver son fils... car je ne pourrais plus le lui rendre... et il me demanderait comme à Caïn : Qu'as-tu fait de ton frère? tu comprends bien que ça ne se peut pas, que je réponds de toi. ..
japhet, Je n'y pense plus, te dis-je... je n'y pense plus.. .
timothée. Alors, embrasse-moi donc. . . (Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.) et laisse-moi faire.
japhet. Oui, à condition que tu ne feras rien. J'entre chez la marquise, lui rendre compte de l'audience d'aujourd'hui... et je reviendrai te reprendre.
timothée. C'est bien, entre chez la marquise; lu y trouveras du changement... grâce à moi.
japhet. Commeiit cela?
timothée, apercevant Schoon. C'est M. Schoon, l'apothicaire. Je ne peux pas t'expliquer devant lui, mais on te dira ce que j'ai fait... e.^ oeut-èlre ça te donuera-t-il confiance en moi... Va toujours. (Japhet sort par la porte à droite.)
TIMOTHÉE, SCHOON.
timothée. C'est vrai... j'aurai pu trouver une mère à cette petite fille, dont je ne me soucie pas... et je ne trouverais pas un père à mon ami... à mon meilleur •ami. Allons donc !.. surtout quand il ne s'agit que de deux cents guinées.
schoon. Est-ce que madame la marquise se trouverait plus indisposée?
timothée. Non... vénérable monsieur Schoon. (A part.) Deux cents guinées... si je les empruntais à M. Schoon...
schoon. Je viens de rencontrer votre nouvelle connaissance, ce brave Plumcake, que je vous ai envoyé ce matin, et qui doit, à ce qu'il m'a dit, se rendre chez vous à trois heures.
timothée, à part. Tant mieux, il ne m'y trouvera pas. Il est vrai que j'ai dit tout haut devant l'hôtesse que je me rendais à l'hôtel de Sunthcrland.
schoon. Il viendra vous y rejoindre; car ii avait, disait-il, des papiers à vous remettre.
timothée, avec dépit. Je le sais bien... Que pensezvous de ce Plumcake ?
schoon. Vous me disiez un lord.
timothée. Je nie trompais !
schoon. C'est un pauvre diable... qui a grand besoin d'argent.
timothée. Lui en prèteriez-vous?
schoon. Je n'en ai jamais prêté à personne.
timothée. C'est bon à savoir.
schoon. Et ce n'est pas à mon âge qu'on change ses habitudes... mais je lui ai offert les moyens de gagner sur-le-champ deux cents guinées que j'ai là.
timothée. Quels moyens?
schoon. Vous n'avez donc pas lu ce matin, dans le journal, mon annonce à côté de la vôtre?
timothée, avec émotion. Si, vraiment... Eh bien!..
schoon. C'est demain que devaient avoir lieu, à l'Académie royale, les expériences du docteur Irving... Mais, quelque infaillible que soit sa recette, i! n'a encore pu trouver personne qui voulut tenter l'épreuve.
timothée. Eh bien !..
schoon. Eh bien! je l'ai proposée à Phimcr.ke... qui
JAPHET
pouvait la risquer, car il n'a rien à perdre... Il a refusé...
timothée. Ali! il a refusé!.. C'est donc bien dangereux?
schoon. Dame! c'est chanceux... Tous les jours onse trompe... surtouL les médecins.
timothée. Mais, que ça réussisse ou non... on est sûr des deux cenls guinées?..
schoon. On les touche sur-le-champ... en signant l'engagement que j'ai là... et que je rapporte au docteur.
timothée. Ah! vous l'avez là?., je voudrais bien le voir.
schoon. Très-volontiers... le voici bien en règle. C'est original, n'est-ce pas? (A Timothée, qui court brusquement à la table.) Eh bien? que faites- vous?., vous signez?
timothée, lui présentant le papier. Les deux cents guinées?
schoon. Y pensez- vous?
timothée. Les deux cents guinées... il me les faut, à l'instant.
schôon. Mais le danger...
timothée. Ça m'est égal.
schoon. Il y va de la vie.
timothée. Qu'est-ce que ça vous fait?., est-ce la vôtre? C'est la mienne... ça me regarde. Tenez, vous dis-je... tenez ; j'ai signé, ne voulez-vous pas maintenant me voler mon argent?
schoon, lui donnant les billets de banque. Non... non... le voici... Mais permettez -moi de vous dire..,
timothée, sans l'écouter. Ah! mes chères banknotes, je vous tiens donc... sans vous devoir à personne... qu'à moi !
schoon. Mais, mon cher ami... il a perdu la tète...
timothée. La perte n'est pas grande... (Montrant sa tête.) car elle n'est pas belle!.. Si c'était la vôlre, monsieur Schoon, ce serait différent.
schoon. Vous êtes bien bon... mais je ne sais, en conscience, si je dois consentir...
timothée. Que vous le vouliez ou non... c'est fait... c'est signé. Allez dire au docteur que, demain, je suis à lui... je suis son bien, puisqu'il m'a acheté et payé... Allez... allez vite.
schoon. Oui, Monsieur... je vais le prévenir que nous avons, enfin, un sujet. . il n'y comptait plus... Mais, aujourd'hui... dites-moi...
timothée. Aujourd'hui, je suis encore à moi... je m'appartiens.
schoon. C'est trop juste.
timothée. On vient... c'est Plumcake... laissez-moi. schoon. Oui, mon cher ami, je m'en vas. (H sort.)