‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 711 sur 1121 · VICTOR, AUGUSTE · texte numérisé non relu

VICTOR, AUGUSTE

( Victor, à gauche du spectateur, est assis près de son chevalet, et travaille; Auguste, de l'autre côté, son habit à moitié passé, écrit debout sur une partition.)

AUGUSTE

Air d'Amédée de Beauplan.

Bravo ! m'y voici, je crois, Sautez, fillettes,

A ma voix :

D'ici, j'entends i la fois Musettes Et hautbois.

vïctor, de l'autre côté.

Ah! c'en est trop ! je veux briser mes chaînes;

J'y renonce, maudit métier!

Oui, mon travail redouble encor mes peines.

AUGUSTE

Le mien me les fait oublier.

Je tiens mon air villageois;

LAGNY. — Imprimerie de Vialat et Cic. — H° 4L — -

LA MANSARDE DES ARTISTES

Sautez, fillettes, A nia voix.

D'ici, j'entends à la fois Musettes Et hautbois.

VICTOR

Quand nous vivons, la gloire fugitive

De nous ne s'approche jamais; Après la mort seulement elle arrive...

Et nos lauriers sont des cyprès.

auguste, de l'autre côté.

Je tiens mon air villageois; Sautez, fillettes, A ma voix.

D'ici j'entends à la fois Musettes Et hautbois.

Victor. Tues bienheureux d'être aussi gai ; moi je n'y tiens plus, je renonce à la peinture, à toutes mes espérances.

auguste. Toi, qui as du talent, toi qui dois être un jour le soutien et la gloire de l'école française!

victor. Eh ! qui te dit que j'ai du talent? quelle occasion ai-je jamais eue de me faire connaître? qui sait même si jamais elle se présentera ? J'aurais mieux fait de prendre un métier, de manier la lime, ou de pousser le rabot, que d'user ma jeunesse à des travaux sans nombre, à des études assidues ; et pourquoi ? p*ur mourir de misère et de faim à l'entrée de la carrière.

auguste. Eh! tu te plains toujours! est-ce que Gérard et Girodet n'ont pas été comme toi? Est-ce que, dans tous les états, les commencements ne sont pas pénibles? la gloire vaut bien la peine qu'on l'achète ; et si on la trouvait toute faite, personne n'en voudrait. Ce tableau que tu fais là, n'est-il pas un chef-d'œuvre?

victor, à part. Oui ; s'il savait que ce matin, sans l'en prévenir, je l'ai vendu d'avance soixante francs à un brocanteur...

auguste. Toi, enfin, tu travailles, tandis que nous autres, pauvres musiciens, nous ne pouvons même pas donner l'essor à nos idées musicales. En vain j'ai dans la tète les chants les plus heureux, les motifs les plus sublimes. Qu'est-ce que c'est que des airs sans paroles? et où veux-tu que j'en trouve? Qui est-ce qui me confiera un poëme? maintenant surtout que les auteurs ont tous voiture et logent au premier ; crois-tu qu'ils monteront à un sixième étage pour m'apporter leur manuscrit? ils craindraient de tomber, rien que dans le trajet. Trop heureux encore quand je m'en retire sur la romance, le morceau détaché, ou la contredanse.

victor. En effet, j'ai tort de me plaindre.

auguste. Eh ! oui, sans doute ; et si notre ami Scipion était là, il te le prouverait encore mieux que moi, lui qui est étudianten médecine et philosophe. Comme il nous aime! comme il t'a soigné pendant ta dernière maladie ! avec deux amis tels que nous, qu'est-ce que tu peux désirer?

Ain de la .Somnambule.

N'aimes-tu pas ce logement modeste?

Quatre cents francs, et comme c'est meublé! Salon, boudoir, atelier... et le reste;

Et tout ça sous la même clé.

Que la raison te persuade;

Tous trois nous sommes en ces lieux

Plus heureux quSOreste etPylade;

Pour «'aimer ils n'étaient îpue deux.

Et cotte jeu irplieline! notre amie, notre sœur...

dont la présence embellit encore notre petit ménage.

victor. Camille! (A part.) Allons, du courage [Haut.) C'esl justemenl à ce sujel que je voudrais te parler, ainsi qu'à Scipion; ci puisqu'elle est sortie, causons-

en sérieusement. Lorsque sa mère, madame Bernard, notre pauvre voisine, est morte, il y a cinq ans, nous avons pris avec noussa petite fille, qui alors en avait dix.

auguste. C'est la plus belle action que nous ayons faite de notre vie ; une pauvre enfant, qui, pour toute famille, n'avait que des parents éloignés, des parents qui ne l'avaient jamais vue, et qui avaient repoussé sa mère; et d'ailleurs, où les chercher? où les rencontrer? avant d'en trouver un seul, notre pauvre orpheline serait morte de besoin et de misère.

victor. Sans doute, nous eûmes raison alors ; mais maintenant, songe donc, Auguste, que cette petite fille de dix ans en a quinze, et qu'elle demeure avec nous.

auguste. Eh bien! sans doute... [Montrant la porte à gauche.) Là, notre chambre, [Montrant la porte à droite.) ici la sienne sur un autre palier. Ne sommesnous pas ses frères ? où est le mal ?

victor. 11 n'y en a aucun, je le sais ; mais pour ellemême, pour sa réputation, nous ne pouvons pas rester ainsi, et il faut bien prendre un parti.

auguste. Eh bien! on le prendra. [A part.) S'il savait combien je l'aime. [Haut.) Écoute, Victor, moi qui te parle, j'ai déjà pensé à un certain projet.

victor. Et moi aussi; un projet qui nous conviendrait à tous.

auguste. Et quel est-il?

victor. Vois-tu, je voudrais...

auguste, écoutant près de la croisée, et lui faisant signe de la main. Tais-toi donc! mais tais-toi donc, quevje puisse entendre. Oui, c'est cela même. Ah! quel plaisir! jamais je n'en ai éprouvé un pareil.

victor. Qu'as-tu donc?

auguste. Ma musique court les rues, tu n'entends pas? c'est ma dernière romance qui est jouée par un orgue de Barbarie.

victor. Il s'agit bien de cela.

auguste. Ecoute donc, c'est la première fois que je m'entends exécuter à grand orchestre... Ah ! le bourreau! [Allant à la fenêtre.) Fa naturel... c'est un fa naturel. [Lui jetant de l'argent.) Tiens, voilà pour toi. J'aurais donné vingt francs pour qu'il y eût un fa naturel.

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