M. DESROCHES, MADEMOISELLE DESROCHES
desroches. Ah ça ! tâchons de nous entendre, si nous
pouvons. Vous voici arrivée à un âge décisif: à celui où il faut rester fille, ou prendre un mari.
MADEMOISELLE DESROCIIES.
Air : Connaissez mieux le grand Eugène. Mais mon âge est encor, mon frère,
LE COIFFEUR ET LE PERRUQUIER
Fort raisonnable, Dieu merci.
DESROCHES
Hélas! que D'ètes-vous, ma chère, Aussi raisonnable que lui .'
MADEMOISELLE DESROCUES.
Je n'ai compté, jusqu'ici, je m'en vante, Que des printemps.
DESROCHES
Le fait est clair ; Mais au total, quand on en a cinquante, Ça peut déjà compter pour un hiver.
Mais les romans que. vous lisez tous les jours, sans complet* ceux que vous composez...
mademoiselle desroches. C'est-à-dire, monsieur Desroches, que parce que je suis votre pupille, vous vous croyez le droit. . .
DESROciiES. Du tout ; je ne suis plus votre tuteur : depuis longtemps vous êtes majeure, et maîtresse de vous-même. Mais j'ai du moins conservé le droit de remontrance! et je puis vous demander pourquoi, chaque jour, vous vous plaignez de rester fille, et pourquoi vous n'acceptez pas le parti que je vous propose, M. Durand, un avoué de province, et pourtant un garçon d'esprit, un parfait honnête homme, à qui j'ai donné parole, et qui doit arriver cette semaine : pourquoi n'en voulez-vous pas?
mademoiselle DESROCHES. Pourquoi? parce que j'espère trouver mieux?
desroches. Mais voilà trente ans que vous espérez ainsi ; et si je ne craignais de vous fâcher, je' vous dirais : « Belle Philis, on désespère, alors... »
mademoiselle desroches. Aussi, c'est votre faute : pourquoi vous obstiner à rester au Marais? Croyezvous que les jeunes gens à la mode viendront vous y chercher? et le moyen de trouver un mari quand oh demeure à la place Royale?
desroches. D'abord, ma sœur, Ninon y demeurait.
mademoiselle desroches. Aussi; est-elle restée fille.
desroches. Ah! vous appelez cela rester fille! vous êtes bien honnête ! Mais je ne vois pas, moi, pourquoi vous en voulez tant à notre Marais. Ce n'est pas parce que j'ai l'honneur d'y être propriétaire, mais trouvezmoi donc un plus beau quartier! Un air pur, des rues superbes! une population paisible; tous parapluies à canne !
mademoiselle desroches. A la bonne heure ; mais c'est province : le Marais n'est pas dans Paris.
desroches. D'accord ; mais vous conviendrez qu'il en est bien près.
mademoiselle desroches. Eh bien! prouvez-le-moi en me menant ce soir au spectacle.
desroches. Je ne vous empêche pas d'y aller avec Justine, votre filleule ; mais moi je vais passer la soirée chez mon ami Dumont. (// appelle.) Justine, as-tu averti ton oncle, M. Poudret, mon perruquier?
Justine, en entrant. Oui, Monsieur; mais il était en lias, dans sa boutique, à parler politique avec le m uchand de vins; ça fait qu'il ne m'aura peut-être pas entendue.
desroches. Relournes-y , et qu'il vienne me raser. Tous ces perruquiers sont si bavards, et celui-là, surtout! même quand il est seul, il ne peut pas .se faire la barbe sans se couper : et pourquoi? parce qu'il faut qu'il m: parle à lui-même... Adieu, nia sœur; sans rancune : bien du plaisir ce soir.