ANTONINE, ESTELLE
Estelle. Que je suis heureuse, au milieu du fracas de cette journée, de me trouver seule un instant avec toi!
antonine. Ma bonne sœur, toi à qui je dois tout, car enfin, c'est un sacrifice que de me laisser marier ia première; ton mariage était arrêté avec M. Bonnemain, les billets de part envoyés, je crois même qu'un journal l'avait annoncé.
estelle, riant. C'est pour cela que ça n'a pas eu lieu ! mais tu ne me dois pas de reconnaissance, car, s'il faut te dire la vérité, ce mariage-là m'aurait rendue bien malheureuse. Je te remercie de nf avoir enlevé ma conquête ; c'est un service d'amie.
antonine. Qui ne m'a rien coûté. 11 est si joli de porter des diamants pour la première fois !
ESTELLE
Air : Voulant par ses œuvres complètes.
Dans une heure l'hymen t'eDgage, Tu m'oubliras près d'un époux.
ANTONINE
Peux-tu tenir un tel langage?
Quelle différence entre vous!
Songe donc qu'en cette demeure, Toujours auprès de toi, voici Dix-huit ans que je t'aime, et lui.
Je vais commencer dans une, heure.
estelle. Pauvre sœur! Fasse le ciel que cela dure longtemps !
antonine. Et pourquoi pas? avec un mari qui est riche et qui ne me refuse rien. Je ferai des toilettes magnifiques, j'irai dans le monde, je serai admirée, enviée; est-ce qu'il est d'autres plaisirs? Quant à moi, dans mes rêves, je me suis toujours représenté le bonheur entouré de cachemires et étincelant de pierreries.
estelle. C'est singulier! ce n'est pas l'idée que je m'en faisais.
antonine. Oh! toi, tu n'as pas d'ambition, c'est une qualité qui te manque, et puis une tête trop romanesque; tu t'imagines qu'il faut être folle de son mari.
estelle, souriant. Chacun a ses travers.
antonine. Tu me rendras la justice de dire que j'ai respecté tes erreurs, et si jamais Frédéric reparaît... il faudra bien qu'il t'épouse... Un jeune homme char-
mant. . je ne dis pas non... l'ami de notre enfance,mais qui n'a pas de fortune, et puis qui demeure à Bordeaux. Comment veux-tu qu'on se marie par correspondance? Mais, sois tranquille; je lui ferai avoir une place à Paris, par le crédit de mon mari, et un receveur doit en avoir.
estelle, l'embrassant. Que tu es bonne!
antonine. Pauvre sœur! ça ne sera jamais bien considérable, tu ne seras pas heureuse, tandis que moi.
Air do la Robe et les Bottes.
J'aurai toujours un brillant entourage.
ESTELLE
Moi, le bruit n'est pas de mon goût.
ANTONINE
J'aurai des gens, un superbe équipage.
ESTELLE
Moi, l'amour qui tient lieu de tout.
ANTONINE
Sans mon époux, au bal j'irai sans cesse.
ESTELLE
Moi je serai près du mien, nous aurons, Moi, le bonheur ;
ANTONINE
Moi, la richesse,
ESTELLE
Dans quelque temps nous compterons.
antonine, lui donnant un écrin. En attendant, reçois ce gage d'amitié et de souvenir ; c'est mon présent de noces.
estelle. C'est trop beau! tu t'es ruinée.
antonine. Oh ! c'est avec l'argent de mon mari. Je suis bien fâchée de ne te donner qu'une parure en turquoises; mais tu sais que, vous autres demoiselles, ne portez pas de diamants.
estelle, souriant. C'est juste; il n'y a que vous autres femmes mariées.
antonine. Fais-moi le plaisir d'avertir mes petits cousins, mes cousines; j'ai aussi des cadeaux pour eux.
estelle. Voici déjà notre cousin Jules, et je vais l'envoyer nos bonnes amies. (Elle entre dans lachambre à gauche.)