‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 823 sur 1121 · DERVILLE, PHILIPPE · texte numérisé non relu

DERVILLE, PHILIPPE

[Derville entre le premier, et marche en lisant.)

Philippe, le suivant. Monsieur, si nous nous reposions un peu.

derville. Laisse-moi tranquille.

Philippe. Depuis deux heures que nous nous promenons dans la campagne... Il faut que ce roman-là vous amuse beaucoup?

derville. Un roman... tiens, regarde... Sais tu lire?

Philippe, lisant. Œuvres de Charron... de de la

Sagesse.

derville. Oui, de la Sagesse.

Philippe. C'est drôle que vous puissiez lire aussi couramment clans ce livre-là; car enfin ça doit èlre de l'hébreu pour vous?

derville. Qu'est-ce que c'est, monsieur Philippe?., je crois que vous faites le plaisant. Sachez que ce livrelà peut tout apprendre.

Philippe. Apprend-il aussi à payer les dettes?

derville. Non pas, mais à les oublier.

Philippe. En ce cas, Monsieur, vous devriez le faire lire à vos créanciers : ces gens-là ont des mémoires... Vous avez eu beau quitter Paris, venir vous établir à la campagne, je crois qu'ils vous ont suivi : car j'ai aperçu tout à l'heure, à l'auberge du Solcil-d'Or, des figures de connaissance.

Air : Un homme pour faire un tableau.

Il faudra, faute de paiement, Renouveler chaque créance ; Comme cela revient souvent, Et que j'ai de la prévoyance, J'ai sur moi des papiers timbres (fit les lui présente )

DERVILLE

Écrire en plein air!

PHILIPPE

Le temps presse.

(Montrant le livre qu'il tient.) Et tenez, vous les signerez Sur le livre de la Sagesse.

derville, prenant le papier et le mettant dans sa poche. Va te promener toi et mes créanciers. Cherchez donc le calme et la solitude. C'est en vain qu'on veut fuir le monde et les hommes... Avec ces gaillards-là, il n'y a pas moyen d'être misanthrope.

Philippe. Mais aussi, Monsieur, pourquoi vous mettez-vous misanthrope? comme s'il n'y avait pas

d'autre état dans le monde... Au moment de toucher une dot superbe, dont nous avions grand besoin; à la veille d'épouser une femme charmante, dont vous êtes amoureux fou, vous abandonnez la noce, le chàti'au d.: la tanlc, et vous venez vous réfugier dans ce petit village, où, depuis quatre jours, nous sommes tous les deux ii l'auberge; et pourquoi? parce qu'il

vous a p is-e par la tète des idées de philosophie.

derville. Oui, je t'ai dit cela dans le premier moment; mais, vois-tu, en fait de philosophie, moi, je n'en ai que quand je ne peux pas faire autrement.

Air de Lantc.ra.

Quand l'amour ou Bacchus m'appelle Dans un boudoir ou dans un gai festin,

Joyeux convive, amant fidèle,

Je vante et l'amour et le vin; Si j'ai blâmé leur ivresse indiscrète, C'était, hélas ! philosophe obligé, Quand le docteur me mettait à la diète, Ou quand l'amour me donnait mon congé.

Et aujourd'hui, je suis précisément dans cette dernière catégorie.

Philippe. Vraiment?

derville. Eh! oui : voilà trois ans que je suis admis dans la société de madame de Vervelles; je n'ai pu voir sa nièce, cette aimable veuve, la charmante

Jcnny, sans l'adorer, sans en perdre la tète Tu le

sais, tout était conclu, arrangé : le mariage allait se faire, lorsque notre tante, une tète vive, romanesque, mais la meilleure femme du monde...

Philippe. Vous oppose un rival : M. de Valbrun, ce gros major.

derville. Du tout; pour rien au monde elle ne manquerait à ses serments. Ce n'est pas une femme comme une autre; elle a mille qualités, et n'a qu'un seul défaut, qui tient peut-être à l'éducation : c'est qu'elle veut qu'on soit fidèle à sa femme.

Philippe. Fidèle?

derville. Oui, mon ami; elle est là-dessus d'un rigorisme... c'est-à-dire que ce n'est plus un préjugé, ça devient un ridicule : elle regarde la moindre inconstance, la moindre infidélité comme un crime que rien ne peut expier.

Philippe. Eh bien! puisque vous le saviez...

derville. Aussi, je m'observais; et je m'étais maintenu avec assez de bonheur, lorsque la veille du mariage j étais allé à la chasse, et je m'arrêtai pour me rafraîchir dans une ferme où j'aperçus une petite fille charmante! tu sais, la petite Louise.

Philippe. Oui, Monsieur, une jolie brune.

derville. J'entre en conversation; et tout en rrï'offranl du lait, elle m'apprend qu'elle va èlre rosière... c'était drôle, n'est-ce pas?., et puis d'ailleurs son lait était excellent ; mais je n'avais pas sur moi d'argent, et pour la remercier, je l'embrassais sans intention,

lorsque la porte s'ouvre, et je vois paraître qui?

madame de Vervelles en personne! ma future et redoutable tante. 11 n'y eut pas moyen de nie justifier ; elle ne voulut rien entendre; et dans sa colère, elle m'annonça qu'elle allait protéger M. Valbrun, qui était amoureux de Jenny : Jenny elle-même déclara qu'elle y consentait, qu'elle ne vouî lit plus nie voir. Alors tout fut rompu ; et dans mon désespoir, je suis venu m'éta' blir à six lieues de leur château, dans ce village, où je veux renoncer au monde, aux plaisirs et aux rosières.

LE BAISER AU PORTEUR

iuibàit. A merveille! j'arrive à propos. — Seine 2.

Philippe. Bien vrai, Monsieur?

derville. Peux-tu en douter ?.. Si tu savais combien je suis malheureux d'avoir perdu celle que j'aime, et cela, par ma faute, par mon étourderie!.. {On entend des violons.) Mais qu'est-ce que j'entends.

Philippe. Ce sont les violons de la noce : il y a eu un mariage ce matin; et si vous voulez attendre, vous allez le voir revenir.

derville. Moi!., à quoi bon? pour être lémoin de leur bonheur... Non , je te l'ai dit : je renonce à l'amour, aux femmes... La mariée est-elle jolie?

Philippe. C'est la petite Jeannette, la fille de notre aubergiste; elle épouse Thibaut, un fermier de madame de Vervelles : car elle a aussi de ce côté des propriétés magnifiques.

derville. Comment! ce gros Thibaut, qui est si jaloux?.... Est-il heureux d'épouser une femme comme celle-là! car cette petite Jeannette est fort bien.

Philippe. Tenez, la voici qui vient de ce côté, avec les jeunes filles de la noce.

derville, regardant.

Air du Pot de fleurs.

Que ce costume rend jolie!

Quelle taille et quel pied charmant!

PHILIPPE

Allons, encore une folie, Rappelez-vous votre serment.

Après l'aventure dernière, Aller attaquer justement La mariée...

derville.

Ah ! c'est bien différent, Et ce n'est pas une rosière.

Philippe, laisse-moi.

Philippe. Et votre lecture?

derville. Je l'achèverai dans un autre moment

Je te suis.

Philippe, prenant le livre qu'il emporte. Allons, à demain la sagesse. (Il sort.)

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