SCÈNE VIIL JENNY, THIBAUT
jenny. Ce pauvre Derville! je crois qu'il dit vrai, et qu'il m'aime réellement... Eh mais! n'est-ce pas Thibaut, le fermier de ma tante, et le nouveau marié?.. Quel air triste et rêveur!..
Thibaut. Morgué ! il faut convenir que j'ons fait là une belle*ffaire ; tout le monde se moque de moi dans le village, avec mon chien de billet; et de plus, v'ià le bail qui va m'échapper... (Se frappant le front avec le poing.) Morbleu ! tous les malheurs à la lois !
jenny. Eh! mais, Thibaut, qu'y a-t-il donc?
thibaut, étant son chapeau. A part. Dieu! la nièce de madame la baronne... (Haut.) Y a, Madame, sous votre respect, que le jour de mes noces commence avec un fameux guignon; je ne sais pas comment ça finira. D'abord, ils sont là cinq ou six fermiers des environs, qui s'avisent de surenchérir sur mon bail; et comme en outre M. l'intendant les protège, il est bien sûr qu'ils l'emporteront; et me voilà ruiné.
jenny. Sois tranquille : tu es un honnête garçon que je connais depuis longtemps; et si je dis en ta faveur un mot à ma tante, cette protection-là en vaudra peutêtre bien une autre.
thibaut, avec joie. Vrai, Madame! vous auriez cette bonté-là... Dieu! que ça serait bien fait! et en conscience ça m'est du, çà sera un dédommagement à ce qui m'arrive.
jenny. Comment! encore un accident!
thibaut. Oui, Madame; et un accident bien désagréable pour un mari; j'ai été attrapé comme un sot, et pour comble de bonheur, j'ai été le dire à tout le monde.
jenny. Conte-moi donc cela.
thibaut. Oh! volontiers; vous ne pouvez pas manquer de le savoir. J'ai épousé aujourd'hui la petite Jeannette, que vous connaissez sans doute.
jenny. Oui, elle est fort jolie.
thibaut. Elle est surtoutfortéveillée;jel'ai quittée un instant en sortant de l'église, et, à mon retour, je l'ai trouvée ici auprès d'un beau monsieur qui l'embrassait... Ah dame! moi qui ne plaisante pas là-dessus, vous sentez bien que j'ai fait du bruit; je voulais ameuter tout le village, mais le monsieur, pour m'apaiscr, m'a promis que, s'il se mariait, je prendrais ma revanche avec sa future.
jenny, riant. Eu vérité... (A part.) Ce pauvre Thibaut! j'ai peine à m'empècher de rire... {Haut.) Et tu t'es contenté de cette promesse?
thibaut. Ah bien oui! pas si bête! je voulais des
LE BAISER AU PORTEUR
sûretés, et il m'a fait un billet d'un baiser payable à vue...
jenny, n'ont. Ah ! ah !
thibaut. Tenez, voilà que vous riez aussi : tout le monde rit quand je parle de ce billet.
jenny. L'aventure est assez gaie.
thibaut. Je le croyais comme vous; mais, à présent, je ne dis pas cela.
Air : Bonjour, mon ami Vincent.
Je vois 1' notaire et son clerc
Qui m' disent que ,j' suis un' bête,
Je passe chez V magister
Qu'est encor plus malhonnête.
Pourtant, quej' lui dis, c' papier c'est sacré. Plus que lui, mon cher, vous êtes timbré.
J'enfonc' mon chapeau sur ma tète, Et v'ià tout' la class' qui cri' sur mes pas : « Ça vous va-t-il bien? ça n' vous blesse-t-il pas? »
Enfin des lardons de toute espèce; et je crains qu'on ne finisse par en faire une chanson.
jenny. Je te plains, mon cher Thibaut; voilà une malheureuse affaire.
thibaut. Très-malheureuse! car ce n'est pas le tout qu'on rie à mes dépens, je prévois qu'on me fera banqueroute; le monsieur au billet est trop mauvais sujet pour trouver à se marier, et je suis volé comme dans un bois. (Derville entre. A part.) Ah I voici c'te mauvaise paie.