‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 843 sur 1121 · GOURVILLE, GUSTAVE · texte numérisé non relu

GOURVILLE, GUSTAVE

gourville, à part*. L'imbécile, il semble prendre plaisir à détruire tout ce que j'ai fait pour lui.

gustave. C'est une si bonne chose qu'un civet, quand il est bien fait! avec une sauce comme cellelà, on mangerait son oncle. J'espère que vous me tiendrez compagnie?

gourville. Ah çà! morbleu ! je ne te conçois pas ce matin, tu fais exprès de ne penser qu'à manger.

Gustave. Eh ! p arbleu ! à quoi voulez-vous que pense un appétit de chasseur?

gourville. Mais au moins tu aurais pu n'en pas parler à chaque instant. Et puis quelle c induite tiens-tu avec madame deMelval? une Pemme charmante, une maîtrefse de maison qui nous reçoit à merveille : tu ne lui adresses jamais une parole aimable, pas un mot de galanterie.

gustave. Tout à l'heure encore je lui ai baisé la main, ci je lui ai adressé quelques phrases que je ne me rappelle plus, mais qui étaient bien persuasives.

gourville. Parbleu! c'était pour lui demander à déjeuner.

gustave. Eh! si l'on n'était pas éloquent dans ces moments-là, quand le serait-on ? (Portant la main à son estomac.) Vous ne sentez pas, comme moi, mon cher oncle...

gourville. Encore? ah çà! voyons, est-ce que tu ne seras jamais raisonnable? parlons un peu sérieusement; ne serait-il pas temps de l'occuper de ton établissement?

gustave A quoi bon? n'ètes-vouspaslà? Je suis votre seul parent; vous avez quarante mille livres de rente, (Voyant Gourville qui fait un ijeste.) je ne vous les demande pas, je n'en veux pas, gardez-les le plus longtemps que vous pourrez. Seulement, s'il se présente quelque bonne affaire, quelque entreprise, vous m'avancerez une centaine de mille francs, ce sera ma dot, et avec cela...

gourville. Un instant! comme tu y vas, cent mille francs.

gustave. Ça vous gène-t-il? ne me les donnez pas, je n'y tiens point; je ne suis qu'un soldat, et quand j'aurais cent mille francs dans ma poche, ça n'empêcherait pas un boulet de canon de m'emporter. Ils en ont enlevé qui pesaient plus que moi.

gourville. Ce n'est pas cela que je veux dire. Mais si, par exemple, il se présentait pour toi un mariage avantageux, parle-moi franchement, serais tu disposé à te marier?

gustave. Du tout. Je veux rester libre et indépendant. .Ir ferai comme vous, je mourrai garçon.

gourville, à part. Allons, c'est comme un fait exprès. (Haut.) Cependant, t ii qui aimes tant les dames, s'il s'en présentait une jolie, d'une taille charmante...

Gustave. Parbleu, si vous allez m'offrir la Vénus de Médicis, il est bien sûr...

gourville. Non, ce ne serait là qu'une statue, et celle dont je veux te parler est animée par tout ce qu'il

y a de bon et d'aimable. Je ne sais à qui te la comparer. Mais tiens, si, par exemple, elle ressemblait à madame de Melval, qu'en dirais-tu?

gustave. Je dirais que je n'en veux pas.

gourville. Parbleu, tu es bien difficile; et pourquoi?

gustave. Elle fait déjeuner trop tard.

gourville. Encore.

GUSTAVE

Air : Ainsi que vous, Mademoiselle.

J'en conviens, elle est fort jolie,

Et d'un caractère très-bon,

Très-forte sur la broderie.

Sur la morale et le boston ; Dans son ménage, active, vigilante, Et des vertus .. mais à u'en pas finir : Enfin, mon oncle, une femme excellente, Voilà pourquoi je ne puis la souffrir,

gourville, à part. A merveille ! ils se sont donné le mot, et il y a entre eux de la sympathie. (Haut.) Ah ! tu ne l'aimes pas?

gustave. Non, mon oncle.

gourville. Eh bien! tu as grand tort, parce que si je te disais, si tu savais...

gustave. Je vous devine : elle a du penchant pour moi, n'est-il pas vrai? eh bien! tant pis : je ne peux jamais aimer les femmes qui m'aiment. C'est toujours la même chose.

Air de Ma tante Aurore.

On n'a plus ni plaisir, ni peine, Quand les dénoûments sont prévus; Les amours n'ont qu'une semaine Dont tous les jours sont convenus.

Le lundi, l'on voit une femme, On fait l'aimable le mardi.

Le mercredi, l'on peint sa flamme, Elle vous répond le jeudi; On est heureux le vendredi; On se quilte le samedi; Et dimanche tout est fini, Pour recommencer le lundi.

Je n'en ai aimé qu'une dans ma vie, et pourquoi? c'est qu'elle est parlie le jeudi pour la Guadeloupe.

gourville, à part. Dieu! j'allais tout gâter; changeons de batteries. (Haut.) Eh bien! mon ami, tu vas te trouvei' ici à merveille ; et tu ne pouvais pas mieux tomber, car madame de Melval ne peut pas te souffrir.

Gustave. Qu'est-ce que vous me di;cs donc là?

gourville. E le m'en faisait l'aveu tout à l'heure. Elle te trouve brusque, peu galant, peu aimable, ne i songeant qu'à la dusse ou à la table.

gustave. Vraiment!

gourville. Ce qui a bien une apparence de raison. Moi, tu entends bien que je te défendais. Je soutenais que je t'avais vu à Paris, dans les meilleures sociétés, briller par ton esprit, ton bon ton. Et comme elle avait l'air d'en douter, je me suis permis de lui raconter quelques-unes des glorieuses aventures qu'on t'attribue dans le inonde. Je sens que c'était indiscret; mais je tenais à la convaincre.

gustave. Il n'y a pas de mal, mon oncle, il n'y a pas de mal. E!i bien! qu'est-ce qu'elle a répon lu?

gourville. Qu'elle ne pouvait pas concevoir le goût de ces dames; etquesi elle avait été à leur place, elle répondait bien que pour elle...

gustave. Ah ! elle a dit cela!

gourville. Et mille autres railleries plus piquantes encore; au point que je me suis mis en colère, et que

L'HÉRITIÈRE

je lui ai soutenu que, malgré sa fierté, si tu voulais t'en donner la peine, je la verrais elle-même... Gustave. Oui, morbleu!

goukville. Elle s'est contentée de sourire d'un air dédaigneux, en levant les épaules; et c'est dans ce moment-là que lu es arrivé. J'aurais voulu pour tout au monde que tu parusses à ses yeux avec tous tes avantages. Eh bien ! pas du tout ! Tu vas justement par ta conduite et tes discours lui donner encore gain de cause. Aussi tu as pu voir le petit air triomphant avec lequel elle nous a quittés. Voilà d'où venait ma colère; parce qu'enfin, je tiensàl'honneurde mafamille.

Gustave. Soyez tranquille, mon cher oncle, je vous réponds que nous serons bientôt vengés. Voulez-vous parier que dès demain elle m'aime.

gourville, d'un air de doute. Oh! demain, tu me permettras de te dire...

gustave. Eh bien ! vous verrez.

gourville. Je ne demande pas mieux, mon garçon. Je t'avertis seulement que tu auras de la peine. Ah çà ! tu me tiendras au fait de tout ce qui arrivera.

gustave. Parbleu ! sans cela notre vengeance ne serait pas complète. Il faut que nous puissions rire à ses dépens.

gourville. Surtout, prends l'air bien amoureux, bien sentimental ; on ne triomphe des grandes vertus que par les grandes passions.

gustave. Parbleu ! n'allez-vous pas m'apprendre ce qu'il faut faire?

gourville. Non, mon ami, non, je n'ai pas tant d'esprit, tant d'adresse que toi; et je te laisse combiner ton plan d'attaque. (A part.) A merveille, les voilà aux prises, et ils ne feront maintenant que ce qui me plaira.

Air du vaudeville de la Somnambule.

Allons, mon cher, il y va de ta gloire, Point de scrupule, il faut soumettre un cœur; Je fais ici des vœux pour ta victoire, Mais je rirai si tu n'es pas vainqueur.

GUSTAVE

De mon adresse elle sera victime.

GOURVILLE

Je te croirai quand tu triompheras.

GUSTAVE

On est touchant quand on exprime Le tendre amour que l'on n'éprouve pas.

(Gourville sort.)

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