GUSTAVE, AGATHE
agathe. Enfin, Monsieur, vos vœux sont exaucés, et vous trouverez dans la salle à manger tout ce q%ie j'ai pu réunir de mieux ... eh bien ! ne m'entendez-vous pas ?
gustave. Ah! c'est vous, Madame; mille pardons. Vous aviez la bonté de m'annoncer ..
agathe. Une chose bien intéressante pour vous, le déjeuner.
gustave. Eh! mon Dieu! c'est vrai, je n'y pensais plus. La lecture de ce roman...
agathe. Vous appelez cela un roman ! les œuvres de Racine.
gustave, à part, et jetant les yeux sur le livre. Dieu ! je ne l'avais pas regardé! (Haut.) Eh ! mais, s'il est vrai que le meilleur roman soit celui qui peint le mieux les faiblesses du cœur, n'ai-je pas raison de regarder Racine comme le plus tendre et le plus touchant des romanciers?
agathe, souriant. J'aime assez cette idée : mais ce qui m'étonne, c'est qu'elle vous soit venue.
gustave. A moi, Madame? et pourquoi donc?
agathe. Je ne sais; mais il me semble qu'un grand chasseur tel que vous n'a pas le temps...
gustave. N'a pas le temps de penser, n'est-il pas vrai? c'est là ce que vous vouliez dire, et ce mot m'explique pourquoi depuis trois jours vous avez si rarement, daigné m'adresser la parole.
agathe. Moi! Monsieur...
gustave. Je ne vous en fais pas de reproches, c'était par indulgence, par bonté d'âme : vous ne me supposez pas en état de vous comprendre.
agathe. Me préserve le ciel d'avoir jamais de pareilles idées; pour vous le prouver, Monsieur, revenons à Racine. Que lisiez-vous?
gustave, ouvrant le livre et le lui montrant. Vous le voyez, c'était Phèdre, et j'admirais le caractère cUHippolyte. J'avoue que c'est mon héros; ce ne doit pas être le vôtre, Madame, car c'était aussi un chasseur; mais pour moi je trouvais de la vérité dans cet homme qui fuit 1j mon le, qui cherche la solitude des bois, et que l'on croit dur, farouche, indiffèrent, tandis que sous les dehors les plus insensibles, il cache l'amour le plus tendre. C'était lî, Madame, le sujet de mes réflexions, et j'y pensais encore quand vous êtes venue.
agathe, à part. Eh ! mais, quel changement dans ses manières ! Gourville aurait-il raison? ÇHaui.} Quoi !
Monsieur, vous croyez que dans le mrmde, que de nos jours, un pareil caractère est possible?
Gustave. Oui, Madame; il y a beaucoup de jeunes gens que vous croyez fiei-s et suffisants, et qui ne sont au contraire qu'amoureux et timides. Vous les supposez très-contents d'eux-mêmes : du tout, ils ne le sont pas; mais ils veulent cacher sous un air d'intrépidité la gène ou l'embarras qu'ils éprouvent.
Air : Que d'établissements nouveaux.
J'en conviens, ils semblent souvent Tout remplis de leur importance; Mais un trouble secret dément Et leur audace et leur aisance :
A des riens prompts à s'attacher; Ils parlent, dans leur vain délire, De mille choses, pour cacher La seule qu'ils n'osent pas dire.
Oui, Madame, j'en suis certain, telle personne qui cherchait à vous plaire s'y est prise beaucoup plus mal, et a moins bien réussi que telle autre dont le cœur était libre et indifférent. (La regardant.) Convenez-en franchement, n'ai-je pas raison?
agathe, un peu émue. Mais vous me faites là une demande à laquelle je pourrais difficilement répondre. Depuis mon veuvage, vivant à peu près seule dans cette campagne, je n'ai jamais trouvé personne qui cherchât à me plaire.
Gustave. Quoi! Madame, n'ai-je donc pu me faire comprendre? et seriez-vous assez cruelle...
agathe, cherchant à sourire. Cruelle! oui, vous avez raison, je le serais en effet, si je prolongeais cet entretien. Vous oubliez que depuis ce matin vous n'avez rien pris, et que votre dé.,euner vous attend.
Gustave. Eh! Madame, de grâce, brisons là. Que vous refusiez de m'entendre, je devais le prévoir; et je sens maintenant combien était sage le parti que j'avais pris de vous éviter et de garder le silence; mais enfin, puisque, malgré moi, j'ai osé parler, contentez-vous de me punir par votre indifférence, et n'ajoutez pas, par vos railleries, aux tourments que je souffre déjà.
agathe, à part. Que dit-il? (Haut.) Moi ! Monsieur? d'où viennent ces reproches? qu'ai-je donc fait? de quel crime suis-je coupable?
gustave. Quel crime? ah! c'est vous maintenant qui ne pourriez pas me comprendre, vous qui vous faites un jeu d'inspirer un sentiment que vous ne sauriez éprouver, vous dont la coquetterie...
agathe. Moi, coquette ! Qui a pu vous donner une pareille idée? On vous abuse, Monsi-ur, et je tiens trop à votre estime, pour ne pas vous détromper, (Hésitant un peu.) sans ajouter beaucoup de foi à la tendresse dont vous me parliez tout à l'heure... Gustave. Quoi! vous pouvez penser...
agathe, le regardant. Non, je ne vous en crois pas capable. Je n'ai rien fait d'ailleurs qui méritât un paj reil procède: mais c'est un léger caprice, une idée du moment. (En riant.) A la campagne, il faut bien s'occuper.
gustav e. Et si vous-même vous vous abusiez ! (Avec expression.) Si cet amour était véritable?
agathe, émue et changeant de ton. S'il l'était, je croirais qu'un tel aveu mérite mon amitié, ma confiance, et je repondrais . Cette femme que vous croyez légère et frivole, est susceptible au contraire des sentiments les plus vrais et les plus t ndres; ma s ses goùis lui funt rechercher le calme et la solitude; les vôtres, Monsieur, vous appellent dans le monde, où |
vous êtes destiné à briller. Nous sommes donc peu faits l'un pour l'autre ; votre malheur et le mien seraient la suite d'un pareil attachement, et s'il est aussi profond que vous le dites, hâtons-nous d'y porter remède en cessant de nous voir. Voilà ce que je vous dirais, Monsieur, si nous en étions là... mais j'ose espérer qu'il n'en est rien, et que vous nous resterez. (Elle lui fait la révérence, et sort.)