SCÈNE PREMIÈRE
ALICE, assise sur un quartier de rocher et occupée à dessiner; puis LORD DERBY.
alice, tout en travaillant. Si, au lieu d'être la fille d'un artiste, j'étais celle d'un comte, ou d'un lord ; si j'étais propriétaire de ce supprbe château dont j'aperçois d'ici les grandes tourelles, alors je pourrais l'épouser!.. {Se retournant.) Ah! mon Dieu! lord Derby! (.4 part.) Ce que c'est que d'y penser.
lord derby. C'est vous, miss Alice, que j'ai le bonheur de rencontrer clans ces montagnes !
alice. Oui, je dessinais ce point de vue... Je faisais là .. un château... en Espagne...
lord derby. Est-ce que par hasard vous seriez seule?
alice. Non, vraiment; depuis le point du jour, je suis venue ici avec mon père. Vous savez qu'il ne peut peindre qu'en plein air.
lord derby. Ce cher Fardowe! je le reconnais bien là ; le meilleur et le plus original des hommes. C'est le Lantara de l'Ecosse.
Air : L'amour qu'Edmond a su me taire. L'ind fférence l'accompagne Sur l'avenir, sur le passé; Souvent le peu d'argent qu'il gagne Pour les autres est dépensé.
On le croirait dans l'indigence, A son train modeste et discret; On le croirait dans l'opulence.
En voyant tout le bien qu'il fait.
alice. Oh! vous, Milord, vous êtes un de ses partisans fanatiques.
lord derby. Ne fût-ce que par reconnaissance ; il me semble que je dois plus qu'un autre admirer son talent ; c'est à lui que je dois ma fortune ; sans lui je serais déshérité.
alice. Que me dites-vous!
lord derby. Mon père, quelques jours avant sa mort, entouré de parents avides, et abusé sur mon compte par de faux rapports, avait déjà signé le testament fatal qui m'enlevait tous mes droits, lorsque Fardowe, son commensal et son ami, lui apporte un tableau qu'il venait de terminer : c'était celui de l'Enfant prodigue. Chacun admirait la figure sublime du père, ses traits, animés encore par un reste de colère, et sur lesquels brillent des larmes de joie et de pardon. « Eh bien! » s'écrie Fardowe en voyant l'émotion générale; « eh bien! Milord, cet homme que vous ad- « mirez, ne voulez-vous pas l'imiter? Son enfant était « coupable, et il lui ouvre les bras! Et votre fils à
« vous, qu'est-il devenu? Vous l'avez chassé, vous « l'avez banni, et vous le déshéritez? »
A r : Connaissez mieux le grand Eugène.
« En vain ici chacun admire
« L'œuvre de mon faible pinceau « Pour votre honneur j'aime mieux le détruire;
« Ceux qui viendraient dans ce château : « S'écrieraient tous, en voyant ce tableau : « De la bonté cette fidèle image
« A sa rigueur n'a rien appris :
« Il eut de l'or pour payer cet ouvrage, « Il n'en eut pas pour secourir son fils. »
Un instant après, mon père était dans ses bras, et le testament était déchiré.
alice. Eh bien! est-ce étonnant! jamais mon père ne m'a parlé de celte aventure-là.
lord derby. Ce qui va bien plus vous surprendre, c'est qu'il ne m'a pas encore été permis de lui en témoigner ma reconnaissance. Il n'a jamais rien voulu accepter de moi.
alice. Pour cela c'est bien lui ! il est fier comme un artiste, et comme un Écossais.
lord derby, regardant Alice avec tendresse. Je n'avais qu'un moyen de m'acquitter envers lui, et ce projet souriait à mon cœur. Mais d'après ce que m'a dit voire père, je sais qu'il ne faut plus y penser.
alice. Quel projet?.. Et que vous a-t-il dit?
lord derby. N'en parlons plus. C'est peu généreux à moi de rappeler de pareils souvenirs ; et d'ailleurs, j'avais juré de garder le silence. Mais je me suis promis que, malgré lui, je forcerais Fardowe à recevoir quelque chose de ma main, et il faudra bien que j'y réussisse. Vous connaissez le château de Dinvarach, que l'on aperçoit d'ici ?
alice. C'est la plus belle proprié é du comté.
lord derby Eh bien! Alice, je viens de l'acheter. Et vous devinez dans quelle intention.
alice. Quoi! Milord, vous auriez la générosité?..
lord derby. Oh! je n'ai fait rien encore; le plus difficile, c'est de le forcer à accepter un pareil présent; et si nous n'employons pas quelque ruse... Où est-il maintenant?
alice. Tenez, le voyez-vous auprès du torrent, assis sur un rocher, ses pinceaux à la main, et son fusil à côté de lui'?
i.ordderby. 11 a donc toujours la passion de lâchasse?
alice. Oui, une passion malheureuse. 11 a, entre autres prétentions, celle d'être un des premiers chasseurs de l'Ecosse; et je n'ai pas souvenir qu'il ait jamais, dans sa vie, rapporté une perdrix.
LE CHATEAU DE LA POULARDE
Air : De sommeiller encur, ma chère.
Mais rien ne saurait le distraire De ce goût.*, c'est une fureur».»
A-t-il un paysage à faire.
Il s'y peint toujours en chasseur, Visant la perdrix, la bécasse...