‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 895 sur 1121 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JEAN, MICHELINE, Ouvriers, occupés à déjmner ; ALEXIS, seul dans un coin, plongé dans ses réflexions.

CHŒUR

Air : Quelbonheur! quelle ivresse! (du Maçon.)

Amis, après l'ouvrage, Chantons, gais ouvriers,

LAGNY — Imprimerie de Vialat et Cie. — !%'" 4. —

LA LUNE DE MIEL

Le plaisir rend i' courage Aux pauvres sabotiers.

J EAK.

A nos sabots faut rendre hommage; Sans eux le pauvre irait pied nu. J; vois bcn des gens en équipage A qui jadts j'en ai vendu.

Plus d'un parvenu que l'on cite, Que gène son nouveau mérite, Ainsi que ses souliers nouveaux,

S'il était 1' maître,

Chang'rait peut-être Ses p'tits souliers pour ses sabots.

CHŒUR

Plus d'un parvenu que l'on cite, etc.

MICHELINE

Fi des sabots' dis'nt ben dus femmes,

C'est dangereux les jours d' verglas,

J'ons tu glisser de belles dames

Qui cependant n'en portaient pas.

Les sabots n'empéch'nt pas d'ètr' sage :

El quoique l'on parle au village

De qucuq' faux pus .. c'estdes propos;

On en fait, j' gage,

Ben davantage, En p'tits souliers qu'en gros sabots.

CHŒUR

Les sabots n'empéch'iit pas d'ètr' sage, etc. [Après ce second couplet, tous tes ouvriers sortent )

jean, frappant sur l'épaule d'Alexis. Et toi, qui es là dans un coin, et qui ne dis rien, qu'est-ce que tu as donc?

alexis. Qu'est-ce que j'ai?.. Ah çà! maître Jean, suis-je payé pour être gai, ou pour faire des sabots?

jean. L'un n'empêche pas l'autre; et tu peux prendre exemple sur moi; ne pouvant sortir de ce domaine, dont je suis serf et vassal, j'ai eu l'idée d'établir dans ces forêts une fabrique dé sabots, non pour les gens du pays, qui n'en usent guère, mais j'en fournis toute l'Allemagne. Aussi je travaille et je chaule toute la journée.

alexis. Est-ce que je n'ai pas confectionné ce matin la besogne que vous m'avez donnée ?

jean. C'est la vérité ; et nous n'avons pas ici un ouvrier qui travaille aussi joliment; c'est délicat et soigné, et un sabot comme ça vous chausserait une princesse mieux qu'un escarpin.

alexis. Eh bien! alors, puisque ma tâche est finie, laissez-moi m'amuser comme les autres. Et si ça m'amuse d'être triste?

jean. Comme tu voudras. (A sa fille.) Est-il sauvage, celui-là !

micheline. Depuis deux jours qu'il est ici, il ne fait que soupirer et se plaindre; un beau garçon comme ça, c'est dommage.

Am : Ahl qu'il est doux de vendanger.

Ca m' fait l'effet d'un désespoir,

Vrai, ça m' l'ait mal à voir.

On voudrait d'un chagrin si noir

Connaître quelque chose,

Ne fùt-c' que pour savoir

Si l'on n'en est pas cause.

Peut-être, mon père, qu'il n'est pas content de vous, et qu'il ne se trouve pas assez payé.

jean. Dame, je paye en grand seigneur, dix copecks par jour. Mais s'il a de l'ambition... Laisse-moi, ma fille, je vais arranger cela, parce que ça a l'air d'un bon sujet qui peut me faire gagner de l'argent; et un manufacturier doit être 'généreux quand il y trouve son bénéfice.

micheline. Dieux! que vous êtes bon ! (Elle sort.)

jean. Voilà comme je.suis... (Allant encore lui frapper sur l'épaule.) Dis moi, mon garçon, es-tu du pays?

alexis. Oui, maître, je suis, comme vous, de la Pologne russe ; mais voilà cinq ans que j'ai couru le monde...

jean. Et pourquoi ?

alexis. Pour faire forlune.

jean. Et as-tu rencontré cette femélle-là ?

alexis. Non, vraiment; elle est comme les autres... quand on court après, c'est le moyen de ne pas l'attraper.

jean. Diable! c'est un philosophe. Eh bien! mon garçon, si lu veux rester chez moi, ton sort est dans tes mains. Tu t'es présenté hier pour avoir de l'ouvrage, et rien que sur ta bonne mine je t'ai offert dix copecks par jour. Mais les gens de mérite sont comme les sabots, ça ne se connaît qu'à l'user; et je t'offre six copecks de plus.

. alexis. Ce que j'ai me suffit, et je n'y liens pas... Si je n'avais pas au monde d'autres chagrins que celui-là...

jean. Est-ce qu'il y aurait quelque passion sous jeu? Est-ce que ma fille Micheline?., c'est que tout à l'heure elle avait l'air de te trouver à son gré... et ça ne me conviendrait pas.

alexis. Soyez tranquille; je voudrais bien en être amoureux.

jean. Comment! tu le voudrais... et pourquoi cela?

alexis. Parce qu'il y aurait peut-être de l'espoir, tandis que dans ma position... voyez-vous, maître Jean, il ne faut aimer que son égale; c'est là le plus raisonnable; mais l'amour ne raisonne pas.

jean. Ah ! mon Dieu ! est-ce que par hasard tu serais amoureux de quelque grande dame?

alexis. Précisément, et une grande dame qui, pour mon malheur, est plus fière à elle seule que toutes les duchesses de la Russie.

jean. Comment! tu oses donner dans les duchesses?

Air. d'kristippe.

Vit-on jamais pareill' folie !

ALEXIS

Si je l'aime, c'est malgré moi.

JEAN

Pour être heureux dans cette vie,

N' faut pas r'garder plus haut que soi.

ALEXIS

J' sais ben qu'elle est au-d'ssus de moi.

Ainsi qu' vers une providence Je l'vais les yeux vers cet objet chéri...

Lorsqu'il a besoin d'espérance, Le malheureux r'garde au-dessus de lui.

jean. Je vous le demande, un ouvrier qui s'avise de faire des passions. Fais des sabots, et ne sors pas de là. Mais, dis-moi un peu, mon garçon... Silence, car c'est M. Koulikof, l'intendant de ce domaine.

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