KOULIKOF, LA BARONNE
la baronne. Comment ! mon frère n'est pas encore arrivé?
koulikof. Non, Madame.
•la baronne. Voilà qui est inconcevable; moi qui croyais me trouver ici au milieu des spectacles et des fêles, il faut que je me fasse à moi-même les honneurs du château. Avez -vous au moins des nouvelles de votre mailre ?
koulikof. Non, Madame; il ne nous a pas encore fait l'honneur de visiter ce nouveau domaine.
la baronne. Une acquisition charmante! j'ai surtout remarqué une galerie où l'on donnerait des bals magnifiques. Vous avez fait placer dans mon appartement des malles que j'ai apportées ; car je viens de voyager., . huit à neuf cents lieues, avec mon mari.
koulikof. Un voyage d'agrément ! . .
la baronne. Non, un voyage utile. Je rapporte des robes, des capotes d'une forme délicieuse; les dernières modes de Paris.
Air: L'amour qu'Edmond a su me taira.
Du goût français, sur nos rivages, J'ai rapporté les élégants produits :
Tel autrefois, du fruit de ses voyages, Notre czar Pierre enrichit son pays.
Douce victoire, agréable conquête, Dont l'ennemi jamais ne se plaindra; Sur l'étranger c'est moi qui les ai faites,
C'est mon mari qui les paiera.
Mais j'espère bien que tantôt nous aurons du monde; je veux une soirée, une réception... Qu'on invite tous les paysans de ce domaine.
koulikof. Ce sera d'autant plus facile que, depuis huit jours, nous attendons Monseigneur, et que jJai enjoint à tous ses vassaux de se tenir prêts à être de la plus grande gaieté, d'un moment à l'autre.
la baronne. A la bonne heure, il me faut du bruit, du mouvement, du fracas; ces bons villageois, je veux les voir, les visiter, leur faire du bien; ça occupe, surtôut le matin. Et à propos de cela, moi qui ne sais que faire aujourd'hui, a-t-on amené au Château ma jeune protégée?
koulikof. Oui, Madame.
la baronne. C'est une victime, n'esl-il pas vrai? Jl y a là-dedans un enlèvement, un ravisseur; je n'ai lias bien compris, parce que j'étais déjà à nia toilette lorsque ce paysan est venu de sa part... Mais c'est
égal, elle réclame ma protection, et, en l'absence de mon frère, j'ai donné des ordres...
koulikof. Qui ont été exécutés par moi.
la baronne. Ah! c'est vous-même?
koulikof. Oui, madame la baronne; et si vous voulez interroger les prisonniers..,
la baronne. Interroger?. . mais oui... pourquoi pas? moi, j'aime à rendre la justice, c'est amusant... D'abord ça ne m'est jamais arrivé; et à vous, monsieur l'intendant?
koulikof. Oh ! moi, Madame, très-souvent; d'autant plus que dans ce pays, les formes en sont trèspromptes et très-expéditives.
la baronne. 11 y a donc un code?
koulikof. Pas précisément ; mais j'ai le knout que j'applique indistinctement et dans tous les cas, ce qui simplifie les procédures et évite les frais.
la baronne. Ah! fi donc! voilà qui est affreux.
koulikof. On y est habitué.
la baronne. N'importe, je déciderai mon frère à le supprimer.
koulikof. Cela fera crier, et il faudra toujours y revenir.
la baronne. C'est bien, c'est bien ; avertissez cette
jeune femme. {Koulikof va ouvrir la porte à gaucho.)