‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 987 sur 1121 · ÉDOUARD, M. DE BREMONT · texte numérisé non relu

ÉDOUARD, M. DE BREMONT

m. de bremont. Eh bien ! mon ami, comment cela va-t-il? je venais savoir de tes nouvelles. [Le regardant.) Ah ! mon Dieu ! toi que j'avais laissé en négligé, te voilà en grande tenue.

édouard. Oui, je me suis senti beaucoup mieux, et j'allais sortir. Mais vous, mon père, comment n'ètesvous pas à la chasse ?

m. de bremont. J'étais parti, je me suis senti indisposé, et j'ai préféré rester ici pour te tenir compagnie.

édouard. Vous ètcsbieiibon. (A part.) Ociel! (Haut.) C'est étonnant, malgré cela, que vous qui, ce matin, vous portiez si bien, vous soyez tout à coup malade!

m. de bremont. 11 est bien plus étonnant encore, que toi qui, ce matin, étais si malade, tu te portes tout à coup aussi bien. En tout cas, l'avantage est pour loi, et j'aimerais mieux ta situation que la mienne.

édouard, à part. Oui, elle esl jolie ! Je n'y tiens plus, jesuis sur les épines. Allons du inoins prévenir Suzette. (// va pour sortir.)

M. de bremont. Eh bien! où vas-tu donc? édouard. Rien. J'allais au jardin, j'allais à la ferme de Pinchon, pour régler avec lui.

M. de bremont. S'il en est ainsi, je t'accompagnerai. édouard, à part. Quel supplice !

Air : Fils imprudent, époux rebelle.

D'une affaire qui m'intéresse Je m'occupais...

M. DE BREMONT

Parlons-en sur-le-champ.

Eh quoi ! ma demande te blesse, Et mon aspect t'importune !

édouard, vivement.

Comment?

Non pas, mon père, non vraiment.

(D'un air embarrassé.) Mais le motif de cette affaire... m. de bremont, sévèrement.

Ne saurait être honorable, mon fils, Dès qu'il vous fait redouter les avis Et les regards de votre père.

édouard. Quoi! vous pourriez supposer... je ne savais pas moi-même où j'allais.

m. de bremont, sévèrement. Eh bien ! moi, je vais te l'apprendre. Tu vas chercher Suzette pour retrouver ce rendez-vous que tu lui avais donné, et auquel elle ne viendra pas.

édouard. 0 ciel! qui a pu vous dire...

m. de bremont. Suzette elle-même que je viens d'interroger, et qui, en fondant en larmes, m'a tout avoué.

édouard, à part, et comme anéanti. Grand Dieu!

m. de bremont, s' 'approchant d'Edouard, et avec douceur. Édouard ! c'est la protégée de ta mère, c'est presque ta sœur; c'est une jeune fille sans expérience, dont tu aurais du être le protecteur et l'appui. C'est elle que tu voulais séduire !

édouard. Mon père !

m. de bremont. Oui, tels étaient tes desseins.

édouard. Eh bien ! oui, mon père. Mon seul espoir était de vous cacher un amour qui devait exciter votre colère. Mais puisque vous savez tout, et que je n'ai plus rien aménager, je vous dirai que j'adore Suzette, que je ne puis vivre sans elle, que mon seul bonheur, mon seul désir est d'en faire ma femme.

m. de bremont. L'épouser! Écoute, Édouard, je ne te rappellerai pas ce que disent en pareils cas les oncles et les pères; mais tu me connais, tu sais que rien ne me fait dévier de mon devoir; et, malgré ma tendresse pour toi, jetedéclare que, plutôt que de consentir à un pareil mariage, j'aimerais mieux te voir mort.

édouard. Eh bien! vous serez satisfait, car si vous me refusez Suzette, si je ne puis l'obtenir, je me tuerai.

m. de bremont. Ah! vous voulez vous tuer! c'est là que je vous attendais. Eh bien ! asseyez-vous là, Mon- . sieur, et écoutez-moi. (Ils s'asseyent.)

édouard, à part. Que veut-il me dire?

m. de bremont. Autrefois, Monsieur, à dix-huit ans, j'étais un fou, un extravagant comme vous. J'aimais une jeune ouvrière, qui m'adorait, et qui était fort aimable, et jolie... comme Suzette; mais j'avais, par bonheur, un père sage et raisonnable... comme je le suis aujourd'hui. Je voulais aussi épouser l'objet de ma passion; car, à votre âge, Monsieur, on épouse toujours; et comme vous (c'est l'usage) je menaçais de me tuer. Savez-vous quelle fut la réponse de mon père?

édouard. Non, vraiment.

m. de bremont. Exactement celle que je viens de

vous faire ; « J'aime mieux te, voir mort. » J'avais une mauvaise tète, et, quoique à dix-huit ans il me parût cruel de renoncer à la vie, à la gloire, à la brillante carrière qui s'ouvrait devant moi, je ne voulus point en avpir le démenti; et un beau jour, ma maîtresse et moi, nous prîmes le dernier chapitre de Werther, une dose d'opium, et nous nous empoisonnâmes de compagnie.

édouard. 0 ciel!

Mi de bremont. Par malheur, on vintà notre secours, et par un plus grand malheur encore, mon père, en voyant un tel amour, se relâcha de ses principes, et eut la faiblesse de consentir à cette union. Un an après, nous plaidions en séparation, et j'étais le plus malheureux des hommes. Voilà, Monsieur, voilà cornment, la plupart du temps, commencent et finissent les mariages d'inclination.

édouard. Que m'apprenez-vous là?

M. de bremont. Ce que vous auriez dû toujours ignorer. Quelque temps après, je devins veuf, et cette fois je contractai un mariage de raison. J'épousai votre mère, que j'appréciais, que j'estimais, mais que je n'adorais pas. L'amour est venu plus tard, vous le savez; non cet amour qui tient du délire des sens, ou de l'imagination , mais cet amour véritable, cimenté par le temps, par notre bonheur mutuel, par toutes les vertus que je découvrais en elle. Cette félicité de tous les instants, cette paix intérieure du ménage, vous en avez été témoin : que ce souvenir-là vous guide; pensez à votre mère et choisissez.

édouard. A cela je n'ai rien à dire, sinon que votre première inclination était indigne de vous; mais que Suzette a été recueillie, élevée par ma mère, et que les vertus qu'elle en a reçues peuvent répondre d'elle et de sa constance.

M. de bremont, se levant; Édouard se lève aussi. Et qui me répondra de la vôtre? Quoiqu'un père doive ignorer bien des choses, elle n'est pas la première que vous aimez, je le sais; et quand cette première ardeur sera évaporée, que votre amour pour elle sera dissipé, il ne vous restera plus rien que le sentiment de votre •faute et le regret de l'avoir commise. Ce sont ces regrets que ma prudence veut vous épargner; et jusqu'à ce que la raison vous revienne, je saurai bien vous rendre heureux malgré vous. Dès ce soir donc vous quitterez ces lieux.

édouard. Moi!., que dites-vous?

suzette, qui est entrée sur ces derniers mots, mais qui reste au fond du théâtre. 0 ciel! il va partir!

m. de bremont. Et voici Suzette elle-même, à qui j'ai ordonné de venir ici pour recevoir vos adieux.

édouard, allant à elle. Jamais je n'y consentirai; et si vous me forcez à quitter Suzette , le dessein dont je vous parlais tout à l'heure je vous jure que je l'exécute à l'instant.

m. de bremont Malheureux!

Air du vaudeville des Scythes.

Un pareil mot est sorti de ta bouche, Tu veux t'armer de mes propres aveux : Eh bien! ingrat, puisque rien ne te touche, Va, laisse-moi, va mourir, tu le peux!

D'autres que toi me fermeront les yeux.

Par un châtiment bien sévère, Mes anciens torts aujourd'hui sont punis : Ainsi jadis j'abandonnai mon père, J'ai mérité d'avoir un pareil fils,

Je devais avoir un pareil fils.

édouard, se jetant à ses pieds. Pardon! pardon, mon père !

LE MARIAGE DE RAISON

m. de bremont. Oui, ce nom me rappelle mes devoirs, et je sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Allez au salon retrouver ces dames; plus tard vous connaîtrez mes ordres. Laissez-nous. {Edouard s'incline, et rentre dans la chambre à droite.)

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