‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 988 sur 1121 · M. DE BREMONT, SUZETTE · texte numérisé non relu

M. DE BREMONT, SUZETTE

m. de bremont. Ainsi, et pour la première fois de sa vie, mon fils me désobéit. Vous voyez, Suzette, ce dont vous êtes cause.

suzette. Oui, Monsieur, je vois que j'ai apporté le trouble et le désordre dans cette maison, où je n'ai reçu que des bienfaits. Mais je ne souffrirai pas que votre fils s'éloigne ; je ne veux pas que pour moi vous soyez privé de sa présence et de sa tendresse. Qu'il reste dans la maison paternelle, et moi , Monsieur, chassez-moi.

m. de bremont. Et où iras-tu? Non, Suzette, non, mon enfant, je ne suis point injuste ; si tu as des torts, ils sont involontaires, et la conduite de ce matin, la franchise de tes aveux, suffiraient pour me les faire oublier. Je te dirai plus, je t'estime, je t'aime, et je reconnais en toi des qualités et des vertus que je voudrais voir dans la temme de mon fils. Mais je n'ai pas besoin d'ajouterqu'une pareille union est impossible, non parce que je suis noble et que tu ne l'es pas, ma noblesse ne date que d'hier, et je ne la dois qu'à mon épée, mais je parle pour ton bonheur, pour celui d'Edouard. 11 est des convenances qu'on doit respecter, et la société se venge sur ceux qui osent les braver. Si mon fils épousait la femme de chambre de sa mère, dans ce monde où il voudrait l'introduire, l'opinion te repousserait, lui-même s'en apercevrait. C'est dans toi qu'il serait humilié , et bientôt il ne t'aimerait plus; car l'amour-propre est malheureusement le premier mobile de l'amour. Alors, dédaignée par le monde, abandonnée par ton mari, il ne teres* ferait que moi, ma fille, que moi, qui suis bien vieux, et qui ne te consolerais pas longtemps.

sizette. Oui, oui, vous avez raison , je serais bien malheureuse; mais dussé-je l'être plus encore, qu'importe? je serais à lui.

M. de bremont, à part, la regardant avec compassion. Pauvre enfant, c'est toujours le même langage; voilà comme j'étais, (haut.) Tu l'aimes donc bien?

sizette. Plus que moi, plus que ma vie, mais non plus que mes devoirs.

M. de bremont. Eh bien! ce sont ces devoirs que j'invoque et que je te rappellerai. Orpheline, abandonnée de tous, tu allais périr quand ma femme t'a recueillie; elle t'a élevée comme son enfant, mais bientôt sa tendresse inquiète s'alarma de l'attachement qu'Edouard te portait, et prévoyant à son lit de mort les malheurs de l'avenir, elle t'a écrit , et sa lettre, la voici.

suzette. Oui, c'est bien son écriture, et c'est à moi qu'elle s'adresse. (Elle baise la lettre, l'ouvre, puis la lit, tout bas avec émotion.) 0 ciel! ma bienfaitrice implore ma pitié! elle me recommande votre bonheur cl celui de son fils. (Tombant aux pieds de M. de Bremont.) Monsieur, je suis à vos pieds; ordonnez de moi et de mou sort.

M. de brumont, la relevant. Suzette, Suzette, c'est

moi qui te remercie; ne parle plus de bienfaits, c'est moi qui suis maintenant Ion débiteur.

suzette. Que dois-je faire?

m. de bremont. Renoncer à Edouard, à ton amour.

suzette. Je vous l'ai déjà promis.

m. de bremont. C'est peu encore, il faut lui ôter tout espoir; il faut te faire à toi-même un devoir de l'oublier, et pour cela, Suzette, il faut te marier, et sur-le-champ.

suzette. 0 ciel! (Se reprenant.) Je tiendrai ma parole, Monsieur; jî vous obéirai.

H. de bremont. Tv peux t'en rapporter à moi-même du soin de ton bonheur, du soin de te choisir un honnête homme, un galant homme. .

suzette. Présenté par vous, cela suffit; je l'accepterai.

m. de bremont. Et, quant à votre avenir, quant à votre fortune. .

suzette, l'interrompant. Ah! Monsieur.,.

m. de bremont. Pardon, je t'ai offensée : on ne paie pas de pareils sacrifices; mais l'amitié, du moins, peut les acquitter, et la mienne est à toi pour la vie.

suzette, se jetant dans ses bras. Ah! voilà tout ce que je demande.

m. de bremont. Allons, allons, il faut du courage; laisse-moi, laisse-moi, mon enfant; je vais penser à tout cela, et je compte sur toi; j'y compte.

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