SCENE VI
HENRIETTE, HORTENSE
Henriette, venant vivement près d’ Hortense. En vérité^ Hortense, je ne te conçois pas !
hortense. C’est que tu ne sais pas... pendant ton absence ce qui est arrivé... ce qui arrive encore...
Henriette. Du d’ Aranda!
hortense. Toujours lui !. . cette maudite fenêtre qui lui donnait juste le signal qu’il demandait.
Henriette. C’est Maria qui l’a ouverte... c’est sa faute!
hortense. Oh! oui, c’est sa faute... elle est cause de tout! car pendant que nous étions toutes deux dans ma chambre, je la vois se lever brusquement et s’écrier : «Je veux écrire à monsieur d’Aranda!.. » Et moi, enchantée de me débarrasser d’elle ., je lui dis : Là, dans mon cabinet de travail... la pièce à côté... Elle s’y élance et je respire !
Henriette. Te voilà seule !
Ü’ARANDA
hortense. Oh ! bien oui, seule. Je vois tout à coup apparaître... venant du jardin... monsieur d’Aran'a... Henriette. Et tu l’as reçu ?
hortense. Reçu! .. on dirait qu’il m’a demandé ma permission.
Henriette. Mais cependant nous avions défendu ta porte! hortense. Est'ce que ces liommes-!à entrent par la porte... il est arrivé par les murs du jardin... par la fenêtre... je ne sais par où... mais je l’ai trouvé devant moi, presque à mes pieds.
Henriette, montrant la porte. Et lu ne lui as pas dit : Monsieur...
hortense. Certainement... mais tout bas... Maria était là... à côté... pouvant nous entendre!
Henriette. Et tu n’as pas sonné?
hortense. 11 m'avait pris la main !
Henriette. Et tu ne l’as pas puni comme il le méritait! hortense. Cela aurait fait du bruit... je ne pouvais que lui repéter : Partez de grâce... partez... partez... et pour qu’il s’éloignât au plus vite, je répondais à toutes ses paroles : Oui, Monsieur... oui, Monsieur! si bien qu’il s’est élancé hors de la chambre en s’écriant : Ah! je suis le plus heureux des hommes!
HENRIETTE, effrayée. Ali! mon Dieu! que lui as-tu dit? que lui as-tu promis?
hortense. Est-ce que je sais? est-ce que tu crois qu’on a sa tête à soi, dans une pareille situation? Et ce n’est pas tout encore!
Henriette. Encore! cela continue!..
hortense. Pendant que M. de Volberg était ici... et qu’il me parlait... ce pauvre jeune homme... do son avenir... de ses projets... on m’apportait ici... chez toi .. au milieu de ces fleurs... une nouvelle êpitrc de M. d’Aranda...
Henriette, courant ouvrir le carton. Est-il possible!.. Il aura donc gagné ta femme de chambre... ou cette fleuriste... Et ce nouveau message... le voilà!., pas même cacheté ..
hortense. Quelle imprudence .. etqneveut-il donc, mon Dieu!., que veut-il de plus?
Henriette. Il parait qu’ils veulent toujours... ( Lisant : Ange des deux , tu l’as dit!)
hortense, arrachant la lettre. Comment il ose me tutoyer! mais c’est une horreur!., et si M. de Volberg avait vu ce papier... il n’en faudrait pas davantage...
Henriette. Pour faire croire!.. Gabriel lui-même le croirait... va donc vite...
hortense. Je ne répéterai jamais cette ligne-là. Henriette. Eli bien, prends-en une autre?.. hortense. « Tu m’aimes, mon Hortense adorée! (S’ar- « rêtant.) Mais c’est encore pis! (Lisant.) Tu m’aimes « et le tyran qui t’opprime, ton mari, vient, dit-on, d’ar- « river... » (Avec frayeur .) Ah! mon Dieu!
HENRIETTE. Mais le tyran... c’est lui!
hortense. « On ne meurt pas de rage, puisque j’existe « encore... ange de ma vie... »
Henriette, à Hortense , qui tressaille. Ne fais pas attention... on s’y habitue...
hortense, lisant. « Écris-moi que tu ne le recevras pas « et que tu m’aimes .. écris-le moi de ton sang... sinon « j’ai là deux pistolets, un pour lui... l’autre pour moi... » (Poussant un cri.) Tuer mon mari... je ne le veux pas!
Henriette. Mais on ne peut pas vivre comme ça! c’est un amour féroce, cannibale !
hortense. C’est un homme affreux!
HENRIETTE. Et lui écrire qu’on l’aime... le lui écrire avec son sang.
hortense. Plutôt mourir!
Henriette. Qu’il se tue tout seul si cela lui fait plaisir. Chacun pour soi... mais en attendant, que faire...
hortense, courant à la table. Ah! sois tranquille... cela ue sera pas long... et dans ma colère...
HENRIETTE Tu lui écris...
hortense. Oui sans doute...
Henriette, prenant une petite bouteille sur la table . Attends! attends!., tiens!., voilà de l’encre rouge... cela reviendra au même!
hortense. C’est inutile... (Écrivant.) v Je vous dê- « teste... Je vous maudis . J’aime bien mieux mon mari. » Henriette. Mais tu vas lui faire brûler la cervelle... à ton mari!
hortense, s’arrêtant, et déchirant la lettre. Ah! c’est vrai !
Henriette. Il ne faut pas exaspérer un caractère pareil. hortense. Tu as raison.
Henriette. Il faut, au contraire, pour s’en debarrasser, le traiter avec ménagement, avec douceur. . hortense. Alors, dicte toi-même...
Henriette. Est-ce que j’entends rien à ces lettres-là, moi qui n’écris qu’à Gabriel.
hortense. N’importe, dicte toujours...
Henriette. Eh bien, je dirais : « Monsieur, si vous vou- « lez bien vous éloigner, et ne plus jamais ma revoir... « peut-être que je vous aimerai un peu... » hortense, s'arrêtant. Par exemple !
HENRIETTE. « Très-peu! »
hortense, déchirant de nouveau la lettre. Non!., je n’écrirai jamais cela... Mais quel pirti prendre... Ne voistu donc aucun moyen?
Henriette. Si vraiment. Quand je suis embarrassée... quand j’ai une peiue ou une inquiétude... hortense, vivement. Eh bien, que fais-tu?..
Henriette, nciivemeât. Je vais tout raconter à mon mari... et le consulter .. il nous conseillera, il nous défendra, j’eu suis sûre... et si lu veux, je vais...
hortense. Oh! non! ne lui dis rien .. rougir à ses yeux! lui que je ne connais pas... que je n’ai jamais vu!..
Henriette. Eh bien ! alors, adresse-toi tout bonnement à M. de Volberg...
hortense, avec frayeur. Mon mari!..
HENRIETTE. Dame!., tu le connais, lui!.. hortense. C’est plus terrible encore!
HENRIETTE. En quoi donc ?.. quand il saura la vérité dans tous ses détails.
hortense, effrayée. Tous!.. Qu’est-ce que M. de Volberg va penser !..
Henriette. U pensera qu’il a ton estime et ton affection, puisque tu le prends pour guide et pour conseil !.. Il nous a dit qu’avant de partir, il passerait ici en bas... chez son notaire!., j’y vais, et s’il y est encore, je te l’envoie... hortense. Mais...
Henriette. Allons! allons, courage! (Elle sort par la porte, à gauche.)